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LE BEAU

Qu'est-ce que le beau? Rien n'est moins aisé à définir. Pourquoi? Pour deux raisons : la première, c'est que les impressions du beau ne sont pas les mêmes pour tous; la seconde, c'est que l'on confond trop souvent deux ordres distincts : l'ordre physique et l'ordre intellectuel. Il faudrait une définition assez large pour convenir à tous et à tous les cas. Dire, comme on le fait ordinairement et vulgairement : le beau, c'est ce qui plaît, c'est une définition trop étendue et trop vague. Tout ce qui est beau nous plaît; mais tout ce qui plait n'est pas beau. On a dit : c'est ce qui plaît aux âmes bien nées, en d'autres termes aux âmes honnêtes et nobles. Le beau alors serait le privilège d'une seule catégorie de personnes. Ce n'est pas subjectivement qu'il faut considérer le beau : il y aurait autant de manières de l'envisager, qu'il y aurait d'individus différemment affectés par les objets qui produisent en nous l'impression du beau. Et puis, de quelle beauté s'agit-il? 2st-ce de la beauté physique, de la beauté intellectuelle, ou de la beauté morale? Il faut évidemment que la notion du beau puisse s'appliquer à toute espèce de beauté.

La difficulté véritable est que le beau, comme nous l'entendons, le beau esthétique, n'est ni purement objectif ni purement subjectif. Il naît en nous à la vue de l'objet, plus qu'il ne réside dans l'objet même. Sans doute. Dieu, l'être absolu, est la beauté suprême, comme il est la vérité et la bonté, parce qu'il est toute perfection. Sans doute, un être réalisant dans ses formes le type de sa nature par l'unité, la grandeur, la régularité, l'éclat et l'harmonie des proportions, est beau en soi, comme est belle cette force morale qu'on nomme vertu. Sans doute, c'est une source de beautés que les spectacles de la terre

et du ciel. Mais que serait la beauté, une beauté quelconque, sans le regard qui la contemple? Pour nous, elle serait comme si elle n'était pas. Qu'est-ce donc que le beau, tel qu'on le voit et tel qu'on le sent? On a attribué à Platon ce mot qui ne se trouve pas dans ses œuvres, mais qui est conforme à ses doctrines : Le beau est la splendeur du vrai. On peut accepter cette définition; mais elle ne fait pas suffisamment comprendre

, le côté subjectif, le côté esthétique du phénomène de la beauté.

: Quoi que nous fassions, nous ne trouverons jamais une définition parfaite du beau, parce qu'il y a là un mystère qui ne se laisse pas emprisonner dans une formule philosophique. Le

! beau absolu échappe à nos regards : il n'existe en nous qu'à

: l'état d'idée. Le beau relatif, tel qu'il se montre à nous dans la nature et dans l'art, n'est pas seulement senti et jugé différemment, selon nos impressions particulières, selon la race, le tempérament, le goût, le climat et les mœurs, il diffère encore selon l'objet en qui règne la beauté. Faut-il s'en plaindre comme d'une faiblesse de notre esprit? Non, il est heureux pour l'art que tous ne soient pas condamnés à comprendre et sentir le beau de la même manière, et que l'artiste puisse se former un idéal à lui, idéal qu'il s'efforce de réaliser dans ses productions. Disons comment, pour notre part, nous concevons le beau dans l'œuvre de Dieu et dans les œuvres du génie. Tout ce qui est vraiment beau doit porter la marque d'un idéal réalisé. Vidéal est la perfection, telle que l'esprit l'entrevoit, la perfection rêvée. L'idéal absolu, c'est l'Incréé. Tout autre idéal procède de lui et forme la beauté incréée des êtres, la beauté typique qui réside dans l'esprit créateur. En cherchant nous-mêmes à réaliser l'idéal, nous tendons à nous rapprocher autant que possible de l'idéal divin de la création. Le beau, dans la nature et dans l'art, est le rayonnement de l'invisible, et nous pouvons le définir ainsi : L'invisible se manifestant avec éclat à Vimagination et à l'âme, à travers des formes visibles ou sensibles. Nous entendons l'invisible dans le sens le plus large : le monde idéal tout entier, le monde de l'esprit, idée ou sentiment. Les formes visibles ou sensibles sont les

différentes manifestations de l'idéal, affectant l'imagination et la sensibilité par l'intermédiaire des deux sens qui sont comme les portes de l'esprit ouvertes sur le monde extérieur : la vue et Vouïe. L'œil voit, l'oreille entend : il suffit. L'âme perçoit la couleur et le son, c'est-à-dire, d'un côté la figure ou l'image des objets, la symétrie du discours ou du vers; de l'autre, le nombre, l'euphonie, l'harmonie imitative, les combinaisons de la mesure et du rythme dans la versification. Les formes destinées à faire resplendir l'invisible, c'est à l'imagination qu'elles se révèlent. L'idéal à l'état d'abstraction, comme le réel à l'état brut, échappe au domaine de l'art. L'image est le terme qui réconcilie l'idéal avec le réel, c'est le lien des deux mondes, l'anneau qui relie le ciel et la terre. De là, cette tendance de la poésie à matérialiser l'idéal et à idéaliser la matière!

Le beau, pour arriver à sa complète manifestation dans l'art, doit établir une parfaite harmonie entre l'idée et la forme, de telle sorte que toute l'idée soit dans la forme et que la forme soit au niveau de l'idée. L'antiquité classique nous offre le type de ce grand art en ses créations immortelles : Sophocle, dans la tragédie, et Phidias, dans la sculpture, en marquent l'apogée. Les temps modernes, éclairés de la lumière du christianisme, ont un idéal plus sublime; mais les formes de l'art sont moins parfaites, parce qu'il y aura toujours, quoi qu'on fasse, disproportion entre le fini et Tinfini.

Tâchons de saisir la différence fondamentale qui sépare le beau antique du beau chrétien. Le beau antique fait descendre dans la forme l'élément divin; son ciel, c'est l'Olympe où vient s'asseoir la divinité sous une figure humaine. L'homme idéalisé, voilà le dieu. 11 y a fusion entre l'idée et la forme.

De là, l'unité, la simplicité, l'harmonie, la précision dans les différentes manifestations de l'art.

Le beau chrétien élève la forme vers l'idée divine, mais sans espérer d'égaler jamais la splendeur de cet idéal sublime. L'idée de l'infini plane toujours avec une incomparable grandeur au-dessus de la forme. C'est donc dans la sphère du sublime que la pensée chrétienne se déploie. La forme, pour se

mettre en harmonie avec l'idée, présente une infinie variété dans ses évolutions. La nature entière est appelée à rendre témoignage à son auteur.

Quand la forme, au lieu de s'élever vers l'idée, s'abaisse devant elle pour la laisser briller dans tout son foudroyant éclat, ce n'est plus le beau, c'est le sublime proprement dit, le sublime de la pensée qui demande à l'expression d'autant plus de simplicité qu'elle doit marquer un plus grand contraste avec l'idée et ne pas troubler la lumière de l'idéal enrenchérissant sur le sublime.

Comment se dégage, dans le domaine de la nature et de l'art, l'idéal de la beauté?

Procédons par analyse et prenons un ar'bre pour exemple. La notion de l'arbre, telle que l'intelligence la conçoit, abstraction faite de son existence réelle, est-ce là l'idée constitutive du beau? Transportez- vous par l'imagination dans une vaste forêt; contemplez, à la clarté mystérieuse de la lune dont les rayons brisés se jouent et scintillent en couronnant d'un diadème lumineux la tête des grands arbres chevelus, contemplez ces chênes séculaires aux larges troncs noueux, vieux gardiens des forêts qui étendent au loin leurs bras chargés de feuillage pour protéger de leur ombre les arbres d'alentour; et, tandis qu'ils sont là, rêveurs et recueillis dans un majestueux silence, écoutez le murmure du vent dans les branches, s'élevant tout à coup comme un hymne de reconnaissance vers l'auteur de ces merveilles, et vous sentirez la poésie de la nature. L'idée constitutive du beau est donc l'idée divine : c'est un symbole.

Appliquez ce principe à quelques autres phénomènes de la nature et de l'art.

Pourquoi ces rochers, gigantesques ossements, sont-ils beaux ? Est-ce seulement à cause de la mousse qui les couvre, des oiseaux qui vont se nicher dans leurs fentes, des coteaux qui sont à leurs pieds, de la chevelure de forêts qui les couronne? Non, c'est parce qu'ils sont le symbole de la puissance, de la majesté, de la grandeur et aussi de l'éternité par leur durée.

Pourquoi la mer est-elle sublime? Est-ce seulement parce que, dans ses jours de calme, elle réfléchit l'azur des cieux, et

parce que, dans ses jours de colère, elle vient, en rugissant, briser ses tiots irrités contre le rivage? Non, c'est parce qu elle est l'image de Tiinmensité, et que, en montrant à l'homme la grandeur de Dieu, elle lui rappelle aussi qu'il est le géant de la création, plus grand que cette mer qui obéit au doigt divin sans concevoir le sublime mystère dont elle est l'emblème.

Pourquoi nos temples gothiques sont-ils beaux et sublimes dans leur masse sombre et imposante? C'est parce qu'ils invitent au recueillement, à la prière, et que leurs clochers et leurs dômes semblent jetés dans l'espace pour porter plus haut dans le ciel les élans de l'âme pieuse, nos hommages à l'Eternel.

Quel est l'indice de la beauté dans une figure humaine? Estce la finesse et la régularité des traits? Non, c'est l'expression d'une pensée ou d'un sentiment rayonnant à travers ces formes heureuses.

C'est à la lumière de ce principe que la peinture et la statuaire ont enfanté leurs chefs-d'œuvre.

L'imitation des formes de la nature n'est que le premier mot de l'art, un jeu, un artifice; son dernier mot, c'est la pensée de l'artiste, la création idéale incarnée sur la toile, sur l'argile, sur le marbre ou l'airain, et prête à se détacher du cadre ou du piédestal, pour se mêler à la foule des vivants. Les formes sont un moyen indispensable à la manifestation du beau, mais ne le constituent pas par elles-mêmes. Quel nom faudra-t-il donner à l'éclat et à l'harmonie des couleurs et aux proportions des formes auxquelles le langage vulgaire attribue la beauté? Tout ce qui flatte l'œil ou l'ouïe est joli, et ne dépasse cette limite que quand l'impression pénètre jusqu'à l'âme. Une musique agréable et légère, qui ne plaît qu'à l'oreille, est jolie; si elle remue la fibre du cœur, elle est belle. Ainsi la beauté a différents degrés, selon qu'elle agit sur les sens ou sur l'âme. Dans le premier cas, c'est \ejoli : la forme l'emporte sur l'idée; dans le second, c'est le beau proprement dit : il y a fusion intime entre l'idée et la forme. L'impression de l'âme va-t-elle jusqu'à la révélation de l'infini? C'est le sublime : l'idée déborde la forme.

Si le beau est dans l'harmonie de Tidée avec son expression, il est clair que la grande règle de l'art est l'alliance intime du fond et de la forme. Otez à un rocher ses ornements, vous n'aurez plus qu'un immense bloc de pierre informe, un gigantesque cadavre écrasant par sa masse, mais aussi par sa monotonie, et incapable d'éveiller en vous le sentiment de la beauté. Enlevez à la mer le mouvement de ses vagues et les reflets du ciel : au lieu de l'impression sublime et vivante de l'immensité, il vous restera quelque chose de monotone et de triste, comme l'aspect du désert, quand la voix du simoun ne vient pas le réveiller de son immense sommeil. Il en est ainsi de la littérature. L'art littéraire ne peut pas plus que tout autre art se passer d'esthétique. Vous avez beau exposer des vérités philosophiques et historiques, tant que vous ne les aurez pas revêtues de formes saisissantes, capables de captiver l'homme mental tout entier, vous resterez en dehors de l'art littéraire. Clarté, précision, pureté, naturel, harmonie, qualités essentielles, mais élémentaires, et qui ne sont que des degrés pour parvenir à l'art complet, dont la mission est de nous passionner pour le vrai et pour le bien, comme pour le beau lui-même.

Si l'art littéraire est souvent méconnu, il faut surtout l'attribuer à deux causes : la première, c'est la négligence et l'indifférence de la forme chez les hommes d'abstraction et d'analyse, qui croient avoir tout fait, quand leur idée est clairement rendue; la seconde, au culte exclusif de la forme qui réduit l'art à un tissu de bagatelles sonores et sans portée. Il n'y a qu'une forme parfaite pour chaque idée, mais l'art suprême est de la saisir.

Il faut, pour y arriver, un travail de style d'autant plus grand qu'il doit moins se faire sentir. Mais l'esprit s'y fait par l'exercice, et finit par saisir la forme en même temps que l'idée.

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