LA RÉPÉTITION
1, La répétition, élément d'énergie. — 2. Les diverses places de la répétition dans la phrase.
La répétition est une figure d'une haute importance dans la construction grammaticale. Ce qui est vice de négligence dans la rédaction devient une source de beautés supérieures dans l'expression des mouvements de l'âme. La répétition est un élément d'énergie dans la passion. Il n'est pas d'éloquence sans répétition de mots à effet. Et remarquez que ceci n'est pas une question d'art. C'est la passion qui se fait écho à elle-même e qui insiste enfonçant la pensée à coups redoublés, comme on enfonce un clou à coups de marteau.
On a donné des noms divers aux différentes espèces de répétitions. C'est compliquer inutilement les figures. Il sufilt d'observer la place de la répétition dans la phrase.
Ainsi nous avons :
1^ Ce qu'on a appelé la conjonction, c'est-à-dire la répétition de la copulative :
On égorge à la fois les enfants, les vieillards,
Et la sœur et le frère,
Et la fille et la mère.
Le fils dans les bras de son père. (Racine, Esther.)
C'est la répétition dans l'accumulation.
2° La répétition d'un mot à une place déterminée.
Rompez, rompez tout pacte avec l'impiété.
(Racine, Athaiie.)
Fuyez, fuyez-\ous vous-même. (Bossuet.)
3° La répétition d'un ou plusieurs mots au commencement, au milieu ou à la fin de chaque proposition.
Ah! ne comptez point tant sur vos belles couleurs! Un jour peut les flétrir : un jour flétrit les fleurs.
(Gresset.)
Voici une répétition à la fin des incises :
Attale le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande. Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi.
(Corneille, Nicodème.)
4° La répétition au commencement et à la fin des propositions :
Qui fait le mouvement dans la nature? c'est Dieu; qui fait végéter toutes les plantes? 6*'e5/ Dieu; qui fait le mouvement dans les animaux? c'est Dieu; qui fait la pensée de l'homme? c'est Dieu.
5° La répétition de deux expressions dont Tordre est renversé :
Courbe ta tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûté, et brute ce que tu as adoré.
6^ La répétition des mêmes sons formant assonance.
L'impie Achab détruit, et de son sang trempé Le champ que par le meurtre il avait usurpé; Près de ce champ fatal Jézabel immolée. Sous les pieds des chevaux cette reine foulée. Dans son sang inhumain les chiens désaltérés. Et de son corps hideux les membres déchirés.
(Racine, Athaiie.)
C'est sur cet élément de force et sur ce retour des mêmes sons que repose la rime.
7^ La répétition des mêmes sons dans la paronomase : Son âme se remplit d'erreurs et de terreurs.
Saint-Simon dit, à propos d'un intrigant :
" Si rompu aux affaires, à la cour, qu'il était corrompu. '» Ceci devient un jeu de mots où il y a plus d'esprit de surface que de profondeur.
8° La répétition qui peint les objets par le son et qui se rattache à l'harmonie imitative par onomatopée.
9° La plus remarquable des répétitions, est Vanaphore où le même mot se reproduit en tête de chaque membre d'une période ou d'une série de phrases périodiques. En voici deux exemples d'une singulière puissance :
Et comptez- vous pour rien Dieu, qui combat pour nous?
Dieu, qui de l'orphelin protège l'innocence,
Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance;
Dieu qui, hait les tyrans, et qui, dans Jezraël,
Jura d'exterminer Achab et Jézabel ;
Dieu, qui frappant Joram, le mari de leur tille,
A jusque sur son fils poursuivi leur famille;
Dieu, dont le bras vengeur, pour un temps suspendu,
Sur cette race impie est toujours étendu?
(Racine, Athatie.)
Puis les imprécations de Camille :
Rome, l'unique objet de mon ressentiment, Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant, Rome, qui t'a vu naître et que ton cœur adore, Rome, enfin que je hais parce qu'elle t'honore.
(Corneille, Horace.)
Mais c'est dans l'art oratoire que l'anaphore produit ses plus grands effets, par ce tour hardi qui emporte l'auditeur tout haletant en un courant d'irrésistible argumentation.
Le plus admirable exemple qu'on en puisse citer, c'est celui de la trente-neuvième conférence de Lacordaire :
'> Il y a un homme dont l'amour garde la tombe; il y a un homme dont le sépulcre n'est pas seulement glorieux, comme l'a dit un prophète, mais dont le sépulcre est aimé. Il y a un hom.me
dont la cendre, après dix-huit siècles, n'est pas refroidie; qui chaque jour renaît dans la pensée d'une multitude innombrable <i'hommes ; qui est visité dans son berceau par les bergers, et par les rois lui apportant à l'envi et Tor, et l'encens et la myrrhe. Il y a un homme dont une portion considérable de l'humanité reprend les pas sans se lasser jamais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par cette foule dans tous les lieux de son antique pèlerinage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un homme mort et enseveli dont on épie le sommeil et le réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et produit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant dans l'amour. Il y a un homme attaché depuis des siècles à un gibet, et cet homme, des millions d'adorateurs le détachent chaque jour de ce trône de son supplice, «e mettent à genoux devant lui, se prosternent au plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, et là, par terre, lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une inénarrable passion ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille jamais, qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et jusqu'à l'extase. Il tj a un homme poursuivi dans son supplice et sa tombe par une inextinguible haine et qui, demandant des apôtres et des martyrs à toute postérité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au sein de toutes les générations. Il y a un homm,e enfin, et le seul, qui a fondé son amour sur la terre, et cet homme, c'est vous, ô Jésus! Vous qui avez bien voulu me baptiser, me oindre, me sacrer dans votre amour, et dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes ■entrailles et en arrache cet accent qui me trouble moi-même et que je ne me connaissais pas.