FIGURES D IMAGINATION PAR DEVELOPPEMENT
LA PERIPHRASE.
1. Définition de la périphrase. — 2. Sa raison d'être. — 3. Abus qu'on en a fait. — 4. Réaction contre la périphrase. — 5. Qu'elle a sa place dans la haute poésie.
La périphrase (péri, autour, phradzein, parler) est une circonlocution, un circuit de paroles pour remplacer le mot simple et direct de la chose. Nous la rangeons, comme font tous les rhéteurs, parmi les figures de développement, bien qu'au fond ce soit un trope véritable, une synecdoque de construction : le moins pour le plus. La périphrase, en effet, est une idée particulière prise dans le sens général d'un mot, c'est l'attribut d'une définition dont le mot simple est le sujet. Il y a interversion des termes de la définition même. Or, une définition, si parfaite qu'on la suppose, n'établit jamais une équation complète entre le sujet et l'attribut. Ce dernier a toujours moins de compréhension. On définit l'homme tm animal raisonnable ou un animal moral. Cet attribut n'est pas le seul qui convienne à l'homme. On pourrait l'appeler aussi enfant de la terre, créature en qui Dieu mit ses complaisances, ou par dérision bipède sans plumes. Si, comme Scudéry, on nomme les vaisseaux des châteaux flottants, ou, comme Voltaire, des châteaux ailés, ce n'est pas la seule définition poétique qu'on en puisse donner. Une flotte peut s'appeler encore une fo'rêt maritime (pontion alsos, selon l'expression d'Eschyle) etc.
On est loin d'avoir épuisé l'idée de Paris en V SL^ppelsint capitale de France. Qu'on dise en parlant de Pétrarque le poète de Vaucluse, on n'aura exprimé qu'une des faces du génie de Pétrarque. Il en serait de même si l'on disait de Bossuet, le
grand orateur sacré ou de Lamartine, le poète du Lac ou le chantre d'Elvire.
La périphrase a sa raison d'être dans la nécessité de varier le style, de lui donner plus d'élégance ou plus de majesté, en choisissant un attribut en harmonie avec l'idée particulière qu'on exprime, selon les circonstances.
On a trop abusé de la périphrase au siècle dernier dans l'école descriptive dont Delille fut le chef. On comprend qu'en vers on ait recours à ce procédé pour éviter la vulgarité ou la trivialité du mot propre, qui ne l'est pas toujours; mais quand on peut se servir du mot de la chose, on gagne en clarté et en énergie plus qu'on ne peut gagner en élégance par la périphrase. Mais il est des cas où la périphrase est elle-même une condition de clarté: c'est quand le mot a besoin d'être défini pour qu'on en ait une complète intelligence. Je suppose qu'on dise de la logique : c'est la science des lois de la pensée. Cette définition est beaucoup plus intelligible que le mot lui-même. D'un autre côté, si le mot trivial blesse l'oreille et le goût, la poésie se voit forcée par euphémisme d'avoir recours à la périphrase, comme dans ce vers :
Cet immonde animal que la Judée abhorre.
Ce serait à coup sûr pousser trop loin l'horreur du mot propre que de dire comme Gabriel Legouvé, pour exprimer la poule au pot de Henri IV :
Je veux que, dans les jours marqués pour le repos, Le modeste habitant des paisibles hameaux, Sur sa table moins humble, ait, par ma bienveillance, Quelques-uns de ces mets réservés à l'aisance.
Ou bien comme un autre :
Je veux, dit ce roi populaire, Que chaque paysan puisse enfin, à son tour. Voir bouillir, au foyer de son humble chaumière,
Uépouse du chantre du jour.
Et ce serait aller jusqu'au ridicule du style maniéré que d'appeler les hirondelles, comme l'a fait Saint-Amand, les petits
précurseurs de la saison plaisante; le bec des oiseaux, l'endroit aigu d'oît sort la mélodie; les poissons, de rapides 7nuets. On sent ici qu'on est au temps des Précieuses qui appelaient le miroir le conseiller des Grâces, et un fauteuil les com^nodités de la conversation.
Mais, il faut le reconnaître, la périphrase, à titre d'ornement, est un des plus heureux privilèges du langage poétique. Nul n'y a mieux réussi que Racine :
I Même elle avait encore cet éclat emprunté
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage. Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
Est-il possible de mieux dire : elle était fardée"^ Et, dans ce noble style à'Athalie, la périphrase ici n'était-elle pas de rigueur? 'Boileau était très fier d'avoir dit son âge : cinquante-huit ans, dans ces vers de la X® Epître :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants, Onze lustres complets surchargés de trois ans.
Voltaire doit à la périphrase bien des tours élégants. Il a parlé en ces termes des ramoneurs et des cheminées :
Ces honnêtes enfants Qui de Savoie arrivent tous les ans, Et dont la main légèrement essuie Les longs canaux engorgés par la suie.
Voici sa périphrase sur les vaisseaux :
L'appareil inouï, pour ces mortels nouveaux, De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux.
Si Delille a fait abus de la périphrase, il en a usé souvent aussi avec un goût excellent dans la belle et brillante facture de son vers classique.
Il lui coîitait de nommer le café, le thé, Isl porcelaine. Il en parle dans une triple périphrase :
La fève de Moka, la feuille de Canton
Vont verser leur nectar dans l'émail du Japon.
Il accumule volontiers les périphrases :
Un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture.
C'est à chaque pas qu'on rencontre la périphrase dans l'œuvr; de DeUUe.
Andrieux, dans le Meunier Sans-Souci, dit en parlant di mercure barométrique :
Tel s'élève ou s'abaisse, au gré de l'atmosphère, Le Liquide métal enfermé sous le verre,
La littérature moderne, réagissant contre le culte de 1; périphrase qui ne convient guère en général à l'expression de idées démocratiques, est tombée dans l'excès conti^aire : 1; trivialité, voire même la grossièreté des termes, ce que Boileai appelait la bassesse et qu'il censurait dans Scarron. Aujourd'hui on ne dit plus comme Delille : V animal qui se nourrit d glands. On rougirait, même en vers, de prendre un parei détour. Jargon pour jargon, le premier était plus français. Nou avons gagné en énergie, mais le goût ne perd pas ses droits.
Dans la haute poésie, la périphrase aura toujours sa place Ecoutez Lamartine :
Et toi, Byron, semblable à ce brigand des airs, Les cris du désespoir sont tes plus doux concerts.
On comprend que c'est de Taigle qu'il s'agit. Le même poèt( a dit de Jupiter métamorphosé en aigle :
Quand Vaigle du tonnerre Emporta Ganymède aux cieux.
En parlant de Dieu :
Aux regards de Celui qui fît l'immensité L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté.
La périphrase est souvent nécessaire en parlant de celu qu'aucun nom, si grand soit-il, ne peut égaler.
Ouvrez Racine, vous lirez :
Celui qui met un frein à la fureur des flots, etc. Ouvrez Bossuet, vous lirez :
Celui qui règne dans les Cieux, etc.
Ouvrez Lacordaire, quelle que soit la vivacité familière de son
gtyle, la périphrase divine semble accourir d'elle-même, quand
Il aborde aux rivages de l'infini et qu'il rencontre Celui qui a
onné à ses lèvres la grâce de le nommer. N'est-ce pas par ses
ttributs qu'il reçoit son vrai nom : le Très-Haut, le Tout-
uissant, VEtre Suprêm£, VEtre des êtres, le Roi du ciel et de
a terre, le divin Créateur, la Beauté incréée, etc. Et les
itanies ne sont-elles pas fondées sur la périphrase? C'est
l'éternel aliment du mysticisme.
On dira aussi dans le style soutenu : V astre ou le roi du jour , V astre ou la reine des nuits, V astre au front d'argent, etc.
Enfin, chaque fois qu'on écrira la biographie ou qu'on fera le portrait d'un auteur et qu'on appréciera ses œuvres, on se verra forcé de faire appel à la périphrase sous peine de répéter sans cesse le même mot ou le môme nom. Il en est de cette figure comme de toutes les bonnes choses : si l'abus est mauvais, l'usage est excellent.
Jt'HYPOTYPOSE ou DESCRIPTION .
1. L'hypotypose dans le récit. — 2. Qu'elle s'applique surtout au tableau d'une action. — Le portrait.
La description qui a pris de nos jours tant d'importance n'est au fond qu'une figure, une forme particulière de langage qui consiste à exposer les choses de manière à Iss montrer aux yeux. Il y aurait beaucoup à dire sur ce chapitre; mais ces considérations appartiennent plutôt à l'exposition et à l'histoire des genres. Bornons-nous à la description dans le récit.
Nous ne sommes pas de Tavis de ceux qui n'admettent poin \e genre descriptif. Dans une œuvre qui aurait pour but prin cipal l'exposé des choses, comme dans les relations de voyagi ou dans les ouvrages d'histoire naturelle, il est évident qu< nous ne pouvons pas considérer la description comme une simple figure de style. Si la description ne faisait partie que di récit, elle ne constituerait pas un genre à part, cela va sani dire, mais une des formes du récit lui-même. Lamartine historien, par exemple, a introduit en littérature le récit descriptif Ce n'est évidemment qu'une des variétés de la narration. Il faui réserver le nom de figure à une description faite en passani pour nous frapper en mettant les choses sous nos yeux. C'est U ce qu'on nomme hypotypose (hupo, sous, iuptein, frapper) L'hypotypose s'applique moins à la description des lieux qu'au tableau rapide et vivant d'une action passée à laquelle on nous fait assister comme si elle était présente. C'est pour ce motil que le plus souvent on emploie alors le présent historique. Il en est des exemples que Ton citera toujours : la mort de la duchesse d'Orléans et les batailles de Rocroi et de Fribourg dans Bossuet.
Une des hypotyposes les plus saisissantes est la scène des adieux de Louis XVI à sa famille dans les Girondi^is. Nul ne pourrait la lire tout haut sans avoir la voix brisée du contrecoup de cette inénarrable douleur. Le pathétique ne peut aller plus loin.
Voici deux passages de Racine contenant deux tableaux en action qui nous frappent d'autant plus qu'ils sont resserrés dans un cadre plus étroit :
— Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants;
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue.
(Andromaque.)
— Hélas! l'état horrible où le ciel me l'offrit
Revient à tout moment effrayer mon esprit.
De princes égorgés la chambre était remplie;
Un poignard à la main, .l'implacable Athalie
Au carnage animait ses barbares soldats.
Et poursuivait le cours de ses assassinats !
Joas, laissé pour mort, frappa soudain ma vue;
Je me figure encor sa nourrice éperdue,
Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,
Et, faible, le tenait renversé sur son sein.
Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,
Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage;
Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser,
De ses bras innocents je me sentis presser.
(Athalie.)
Cet exemple prouve que le présent pour le passé n'est pas indispensable à Thypotypose, et que Dumarsais a eu tort de ranger cette figure parmi les tropes.
Un des plus beaux modèles qu'on puisse donner de la triple description des lieux, des temps et des faits, est la tempête dans le désert de Chateaubriand, C'est une maîtresse page. La description des rives du Meschacébé compte aussi parmi les chefs-d'œuvre de la topographie.
Toute description de lieu, de temps et de faits ne peut être considérée comme hypotypose. Il faut que les choses aient un caractère de vie qui parle à l'âme autant qu'à l'imagination.
Il est un autre genre de description qui se prête encore à l'hypotypose : le portrait. Un recueil de portraits physiques, littéraires et moraux appartient au genre descriptif. Un portrait dans un récit, c'est, comme les tableaux dont nous venons de parler, une des formes de la narration. Ce sont là des choses qu'il ne faut point confondre, sous peine de dénaturer les genres. Rien n'est de plus mauvais goût que les longues descriptions qui suspendent le récit des faits, comme celle du poème d'Alaric que ciie Boileau, à propos d'abondance stérile. Les portraits hors de proportion avec l'ensemble de l'ouvrage servaient également un vice de composition, quelque beauté qui règne dans ces morceaux descriptifs.
Les meilleurs portraits, soit du corps ou prosopographie, soit du caractère ou éthopée, sont généralement les plus courts. Saisir les grandes lignes et mettre debout le personnage, en sorte qu'on le voie comme s'il était là vivant et parlant, c'est tout l'art du portrait à la plume. Se perdre dans les détails, c'est faire perdre de vue. l'ensemble de l'air, de la figure, de la physionomie et du caractère. On ne doit jamais oublier que la parole ne peut égaler le pinceau pour les contours précis et la configuration des choses. Il faut chercher toujours à rendre le successif simultané. La perfection est dans le double portrait physique et moral, l'un interprétant l'autre. Sous ce rapport, l'auteur des Girondins, quoiqu'excessif parfois dans les nuances fugitives de la physionomie et des traits du visage, a saisi la vraie nature du portrait des personnages de l'histoire.
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