ACCUMULATION ET ÉNUMÉRATION
1. Ne pas confondre ces deux figures. — 2. Que l'accumulation es Lune variété de l'énumération.
' ]J accumulation et V énumération sont deux figures que l'on confond aisément. Il y a cette difi'érence que la première, dans une intention d'art, peut, sans ordre et sans gradation, entasser les développements d'une idée, tandis que la seconde est soumise à une gradation régulière. L'énumération suit un ordre logique dans l'analyse d'un tout divisé en ses parties. C'est même un moyen d'argumentation. L'accumulation ne cherche pas à argumenter, elle ne veut qu'éblouir, en jetant <îoup sur coup des traits qui frappent comme des éclairs de la pensée et nous tiennent tout haletants, sans nous permettre en quelque sorte de reprendre haleine.
Le commencement de la lettre de M'"® de Sévigné sur le mariage de Lauzun avec Mademoiselle est un exemple d'accumulation d'épithètes.
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus surprenante^ la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus ♦incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète jusqu'aujourd'hui.
Il semble que tout le vocabulaire de l'hyperbolisme y doive passer.
On comprend quel parti l'éloquence et la poésie peuvent tirer de cette figure qui touche, comme nous venons de le voir, à l'hyperbole. Un rhéteur \2ii\ou\meune énuméraiion surchargée , C'est en effet une variété de Ténumération, une espèce dans le genre. On a cité comme exemple d'accumulation le premier chœur d'Athalie :
Tout l'univers est plein de sa magnificence, etc.
Il n'y a rien là qui ressemble à une accumulation. C'est un tout divisé en ses parties.
Mais quand Joad, pour relever le courage d'Abner, énumère les merveilles par lesquelles Dieu fait éclater sa gloire, il y a là une véritable accumulation d'effets, de traits éclatants,. selon l'expression du poète.
On cite encore ce passage de Massillon dans son sermon sur le petit nombre des élus :
Le frère dresse des embûches au frère; le père est séparé de ses enfants, l'époux de son épouse; il n'est point de lien qu'un vil intérêt ne divise; la bonne foi n'est plus que la vertu des simples; les haines sont éternelles; les réconciliations sont des feintes; et jamais on ne regarde un ennemi comme un frère; on se déchire, on se dévore les uns les autres. Les assemblées ne sont plus que des censures publiques; la vertu la plus entière n'est plus à couvert de la contradiction des langues; les jeux sont devenus ou des trafics, ou des fraudes, ou des fureurs; les repas, ces liens innocents de la société, des excès dont on n'oserait parler : notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connaissaient même pas. La ville est une Ninive pécheressela cour est le centre des passions humaines; et la vertu, autorisée par l'exemple du souverain, honorée de sa bienveillance, animée par ses bienfaits, y rend le crime plus circonspect, mais ne l'y rend pas peut-être plus rare. Tous les états, toutes les conditions ont corrompu leurs voies : les pauvres murmurent contre la main qui les frappe; les riches oublient l'auteur de leur abondance; les grands ne semblent nés que pour eux-
mêmes, et la licence paraît le seul privilège de leur élévation; le sel même de la terre s'est affadi; les lampes de Jacob se sont éteintes; les pierres du sanctuaire se traînent indignement dans la boue des places publiques, et le prêtre est devenu semblable au peuple. Tous les hommes se sont égarés.
Ce morceau d'une si haute et si terrible éloquence présente une énumération trop régulière pour qu'on y puisse voir une accumulation proprement dite. Tous les ho7nmes se sont égarés, voilà la synthèse dont le reste est l'analyse graduée.
Si c'était une accumulation, il faudrait en voir une aussi dans l'exorde de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, quand l'orateur en u mère les prospérités et les disgrâces d'Henriette de France pour montrer les leçons que Dieu donne aux rois. Distinguons donc avec soin : accumuler, c'est énumérer avec un désordre apparent pour frapper l'imagination; enwmeVer, c'est développer d'une façon régulière et graduée les diverses parties d'un tout.
EXPOLITION OU REPRODUCTION DES rOÉES.
1. Valeur littéraire de l'expolition. — 2. Groupement des synonymes. — 3. L'excès dans la reproduction des idées.
Si nous n'avions pas plus de mots que nous n'avons d'idées, les langues seraient bien pauvres, et les idées elles-mêmes seraient condamnées à rester incomprises de la plupart des hommes. La nécessité de se faire comprendre exige que les idées- se produisent et se reproduisent sous différentes formes. C'est cette reproduction des idées que les rhéteurs ont nommée expolition. Les formes nouvelles qu'on donne à ses idées ont donc pour but de les mieux faire pénétrer dans l'esprit. A force de frapper à toutes les portes, la pensée finit par entrer dans les âmes les plus fermées et les plus étroites. Si vous ne comprenez pas d'une manière, vous comprendrez de l'autre, et à la clarté se joindra l'élégance, puis le charme, et, à mesure qu'on
sentira soi-même que l'idée est en pleine lumière, le style prendra de la verve, de l'éloquence et de l'éclat.
Il ne faut pas craindre les répétitions d'idées, quand elles contribuent à la clarté, à l'élégance, à la force et à la grâce. Les amplifications de rhétorique où la phrase succède à la phrase, sans rien ajouter à la pensée souvent absente, c'est un jeu de phraséologie bon pour exercer la jeunesse aux différentes formes du style. Mais quand on écrit pour le public, et que, vivement pénétré de ses idées, on s'applique à les faire pénétrer dans l'esprit des autres, on a souvent recours aux répétitions, pour s'emparer puissamment des esprits. On retient malgré soi les pensées qui entrent ainsi par toutes les avenues. S'agit-il par exemple d'un sujet qui rencontre des préjugés défavorables, combien ne faut-il pas de précautions oratoires, pour éviter les oppositions qui surgissent dans les esprits prévenus. Avec eux, il n'est pas possible de réussir, si l'on est trop carré; il faut s'assouplir pour les assouplir eux-mêmes et les convaincre. Ne s'aperçoit-on pas dans la conversation qu'il faut présenter une idée sous différentes formes pour qu'on dise : c'est cela, nous sommes d'accord. Il y a aussi des esprits délicats et sceptiques qu'il faut prendre, non pas directement, mais par des voies détournées et avec les mille nuances du langage. Ces nuances supposent une connaissance exacte et approfondie de toutes les formes que peut revêtir le sentiment ou la pensée.
Il faut pour cela bien connaître la valeur des mots.
La synonymie ']oue un rôle important dans l'art d'écrire. Le groupement des synonymes doit se faire par gradation. Sa perfection est dans la triade ascendante. Ainsi Buffon parlant de l'homme destiné à transformer la terre dit qu'il établit Vordre, la subordination, Vharmonie. Il y a là une génération qui ressemble à la trinité divine : l'ordre enfante la subordination, et l'harmonie procède de l'un et de l'autre.
Boileau, dans son plaidoyer en faveur de la mythologie, s'écrie :
M^esl là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Ailleurs, les synonymes se croisent sous forme proportionnelle :
Orne, élève, embellit, agrandit toute chose.
Orne est à embellit comme élève est à agrandit.
Nous disions tout à l'heure que les synonymes devaient être placés par gradation. Le premier mot en effet emporte Tidée avec lui; les synonymes ne font que le renforcer.
Comme moyen de développement, la gradation di une tout autre portée : non seulement elle s'exerce dans la synonymie, mais elle ajoute à l'idée simple un rapport d'analogie qui la porte plus loin, en avant ou en arrière, par progression ou régression dans une suite d'idées du même ordre. C'est ce qu'on appelle la gradation OLScendwnte ou descendante. Nous avons donné des exemples de gradation ascendante.
En voici d'autres où la gradation est descendante. Dans le Lutrin, la Mollesse
Soupire, étend les bras, ferme l'œil et s'endort.
Dans Buffon, le cheval " se précipite, se modère ou s'arrête. "
Ainsi, qu'on insiste sur une idée pour la renforcer ou qu'on
la présente sous ses différents aspects pour mieux s'emparer
des esprits et des coeurs, ces sortes de reproductions sont pour
l'écrivain une des plus grandes marques du talent. Racine et
Massillon, Chateaubriand et Lamartine se sont particulièrement
distingués dans ces reproductions d'idées. L'excès, ici comme
en toute chose, devient un défaut d'autant plus saillant qu'il
noie les idées générales et les vues d'ensemble dans un flux de
paroles dont la richesse apparente ne rachète pas la pauvreté
réelle. Boileau a raison de protester contre cette abondance
stérile, à propos des descriptions prolixes. On le dira toujours
avec lui :
Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.