RESSEMBLANCE ET CONTRASTE
A prendre les choses de haut, tout dans la nature procède par ressemblance ou par contraste. Cela fait partie du plan
divin de la création. Le grand principe qui préside à l'enfantement de toute chose, c'est l'unité dans la variété. Or il n'y a pas d'unité sans ressemblance, comme il n'y a pas de variété sans contraste. Allez au fond de toute composition littéraire, vous trouverez tantôt un rapprochement de choses ou d'idées semblables, tantôt un rapprochement de choses ou d'idées opposées. Ce double rapprochement, c'est ce qu'on appelle d'un côté comparaison, de l'autre contraste ou antithèse.
§ 1er. — LA COMPARAISON.
1. Sur quoi la comparaison est fondée. — 2. Où elle emprunte ses images. — 3. But de la comparaison. — 4. Qu'elle convient aux vers plus qu'à la prose. — 5. Ce que la prose exige dans la comparaison. — 6. Les comparaisons homériques. — 7. Ce qu'il faut pour être neuf dans la comparaison. — 8. Que la comparaison porte sur des objets de l'ordre physique. — 9. Bossuet dans la comparaison. — 10. Des comparaisons communes.
La comparaison est fondée sur la ressemblance des objets. Ce mot vient de cum, avec, et parare, dont la racine est par, semblable, d'où vient notre substantif par^ïe. Nous l'avons dit cependant, la comparaison, dans son sens le plus large, s'étend même aux dissemblances que l'on rapproche. Mais, en littérature, on ne compare pas les choses dissemblables, on les oppose l'une à L'autre. La comparaison ne peut donc s'établir qu'entre les objets qui ont entre eux un rapport de similitude. Remarquez que la similitude s'entend d'une ressemblance matérielle, tandis que la parité s'applique à la ressemblance morale qui va jusqu'à l'égalité.
La comparaison, qui porte le plus souvent sur des rapports de similitude, emprunte ses images à l'ordre physique, pour rendre sensible une idée abstraite, comme nous l'avons observé à propos de la métaphore.
Les comparaisons tirées de l'ordre intellectuel serven t plutôt d'arguments. Mais nous ne considérons ici la comparaison que comme figure de style. Dans l'argumentation, on rapproche des idées semblables, sans qu'il soit besoin de recourir aux termes de comparaison, comme tel, semblable, pareil, etc.
Dans le style, on évoque des inoages qui ont un double but : éclaircir et orner la pensée. Nous disons éclaircir et orner : les comparaisons les plus belles en effet et les plus parfaites sont celles qui réunissent la justesse à l'éclat. Elles appartiennent à la prose comme aux vers.
Nous en citerons de Bossuet qui, sous ce rapport, n'a pas d'égal. Il va sans dire que la prose doit être plus sobre de comparaisons que les vers. Cela dépend cependant des genres.
Les œuvres d'imagination, les œuvres destinées à plaire, comportent plus de comparaisons que les œuvres destinées à instruire. Celles-là peuvent n'admettre la comparaison qu'à titre d'ornement; celles-ci exigent qu'elle soit une lumière en même temps qu'un plaisir pour l'esprit qui, à travers l'image rapprochant les idées, voit l'union des choses dans l'ordre de l'intelligence et de la matière. Il ne faut pas l'oublier, toute comparaison est boiteuse : omnis comparatio claudicat. Ce n'est pas l'identité, c'est la ressemblance qu'il faut chercher ici. En poésie, — j'entends la poésie en vers — une ressemblance éloignée suffit. Les comparaisons épiques ont même, depuis Homère, le privilège de s'étendre au delà de la ressemblance, à ce point qu'une ombre de similitude autorise le poète à prolonger l'image et à la présenter dans tout l'éclat qu'elle peut revêtir par elle-même, abstraction faite de tout nouveau rapport avec l'objet comparé.
C'est ainsi que, dans l'épisode de Nausicaa, au sixième chant de YOdyssée, Ulysse, sortant couvert de boue d'un marais fangeux, est comparé à un lion, pour la frayeur qu'il inspire à la princesse, et que la comparaison continue à se développer, sans que l'idée de force et de courage qu'éveille le roi des animaux s'applique en rien au personnage qui a été le point de départ de la comparaison. Perrault, pour censurer Homère, disait : ce sont des comparaisons à longue queue.
Pauvre critique, qui ne prouve rien en faveur des modernes. Nous ne prétendons pas qu'il faille imiter Homère dans ses comparaisons. Mais si nous avions encore des poètes aussi bien inspirés que ce grand ancêtre de la poésie, nous n'hésiterions
pas à leur dire : Allez et ne vous souciez point de cette puissance des impuissants qui sait reprendre et ne sait faire. C'est bien aujourd'hui, quand règne la manie descriptive, qu'il faut reprocher les comparaisons prolongées à ce poète qui ne connaissait que la peinture en action et qui d'un mot, d'une épithète, savait montrer aux yeux ce que les modernes ont peine à décrire en plusieurs pages.
Il nous reste deux observations à faire : il est difficile d'être neuf dans la comparaison; il faut beaucoup observer et avoir un profond sentiment de la nature pour réussir à trouver de nouvelles images. Mais il y a un art de s'approprier l'image et de rajeunir par l'expression les choses mêmes qui ont le plus traîné dans tous les chemins de la littérature.
Nous avons dit plus haut que la comparaison portait sur les objets de l'ordre physique servant à rendre l'idée plus palpable; mais que la comparaison pouvait être tirée aussi de l'ordre intellectuel. Ajoutons que ce serait abaisser l'esprit devant la matière que de passer de l'ordre physique à l'ordre intellectuel dans la comparaison. On a blâmé avec raison Chateaubriand d'avoir comparé une colonne à une pensée solitaire.
Citons quelques comparaisons de Bossuet. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, il est plus qu'un modèle, c'est l'idéal même de la prose oratoire, si peu à la mode du jour que soit cette simple et grande parure.
Rien que dans VOraison funèbre de Condé, que de perles à cueillir!
Les gros bataillons serrés de l'infanterie espagnole sont semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient ré'parer leurs brèches.
Parlant de la bonté chez les grands, l'orateur recourt à cette comparaison aussi simple qu'inattendue :
La grandeur qui vient p'^lr-dessus n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre^
Puis envisageant en même temps l'homme dans le héros et le héros dans l'homme :
Reconnaissez, dit-il, le héros qui, toujours égal à lui-même, sans se haus-
ser pour paraître grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant, qui porte paisiblement dans les villes l'abondance qu'il a répandue dans les campagnes en les arrosant, qui se donne à tout le monde, et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur et telle a été la force du prince de Condé.
Écoutez l'aigle maintenant :
A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages : comme un aigle qu'on voit toujours, soit qu'il vole au milieu des airs, soit qu'il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vive et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé.
Et enfin cette image de grandeiu^ sereine :
Si l'on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eût pu -choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui, tant son esprit s'élevait alors! tant son âme paraissait éclairée comme d'en haut, en ces terribles rencontres! Semblable à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd micun rayon de la lumière qui l'environne.
Voici un exemple de comparaison prolongée, emprunté à Lamartine dans son épître à C. Delavigne :
Mais adieu; de l'épîlre osant braver les lois, Ma muse inaltentive élève trop la voix. D'un ton plus familier, d'une voix plus touchante. Je voulais te parler, et voilà que je chante. Ainsi, quand sur les bords du lac qui m'est sacré, Séduit par la douceur de son flot azuré. Ouvrant d'un doigt distrait rann|;au qui la captive, J'abandonne ma barque à l'onde qui dérive. Je ne veux que raser, dans mon timide cours. De ses golfes riants les flexibles contours. Et, sous le vert rideau des saules du rivage, Glisser, en dérobant quelques fleurs au bocage.
Mais du vent qui s'élève un souffle inaperçu Badine avec ma voile, et l'enfle à mon insu ; Le flot silencieux, sur la liquide plaine, Pousse insensiblement la barque qui m'entraîne, L'onde fuit, le jour tombe; et, réveillé trop lard, Je vois le bord lointain fuir devant mon regard.
Peut-on dire plus poétiquement qu'on prend un ton un peu trop haut et qu'on va trop loin?
S'il faut éviter les comparaisons banales dans la grande littérature, il est permis dans le style badin ou familier de faire des comparaisons communes, triviales même. Elles abondent dans la langue et sont aussi populaires qu'expressives. Dire que quelqu'un a été reçu comme un chien dans vm jeu de quilles, ou qu'il n'a pas plus de courage qu une poule jnoitillée, cela n'appartient pas au style noble, mais la noblesse n'est pas une qualité essentielle du style. Ce qui n'est pas noble ne demande pas à être exprimé noblement.
Il y a des comparaisons qui manquent de justesse et de convenance. Tel est ce passage de la Jeune Captive :
Sans crainte du pressoir, le pampre, tout l'été,
Boit les doux présents de l'aurore :
Et moi, comme Lui belle, etjeîine comme lui...
On l'a fait remarquer avec raison : le pampre n'a jamais été et ne peut pas être un symbole de beauté et de jeunesse.
U allégorie, qui se rattache à la comparaison, est un autre moyen de développement. Nous en avons parlé au chapitre de la métaphore.
§ IL — LE CONTRASTE ET l'aNTITHÈSE.
1. En quoi consiste le contraste et en quoi il diffère de l'antithèse. — 2. L'antithèse, source de grandes beautés. — 3. L'antithèse en jeux de mots. — 4. Le paradoxisme. — 5. La réversion. -- 6. L'enthymémisme. — 7. L'antithèse par dérivation. — 8. Le polyptote. — 9. Abus en thymémisme de l'antithèse.
Le contraste est une opposition d'idées ou de choses. Ce n'est pas une simple figure, c'est une succession de choses et de tons
différents, un élément de variété enfin. Ne disons pas : le contraste est une comparaison qui porte sur des objets mis en opposition l'un avec l'autre. Là où il y a opposition, il n'y a pas ressemblance et, par conséquent, point de comparaison littéraire. Ne dit-on pas de deux choses qui devraient se ressembler et ne se ressemblent pas : ce sont des disparates qui choquent par leur dissemblance?
C'est à tort que l'on confond le contraste avec Vantithèse. Celle-ci suppose un parallélisme dans la phrase ; deux idées mises en présence et opposées l'une à l'autre forment antithèse. Voici deux hommes ou deux choses qui ne se ressemblent par aucun côté. Direz- vous : c'est une antithèse? Non, vous direz : c'est un contraste. Le contraste n'est pas toujours un moyen d'art : c'est souvent la simple constatation de choses dissemblables.
L'antithèse est un contraste établi avec intention et ordinairement marqué par le rapprochement des mots qui font saillir l'opposition des idées ou des choses. On devrait réserver le nom d'antithèse à l'opposition des mots aussi bien que des objets que ces mots représentent.
Cependant ce nom s'applique également au seul contraste des idées, pourvu que l'écrivain fasse ressortir cette opposition par le rapprochement des membres de la phrase, sinon par le rapprochement des mots. L'antithèse n'est parfaite que quand le mot est opposé au mot, comme l'idée à l'idée et la chose à la chose.
En musique, on passe de la douceur à la force, du majeur au mineur, pour varier les impressions. C'est un contraste qui règne d'une partie à l'autre. Pour former antithèse, il faudrait que d'un membre de phrase ou d'une phrase à l'autre, le contraste fût marqué dans la contexture mélodique.
De même quand Boileau dit :
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère,
c'est du contraste qu'il s'agit, car le ton ne varie pas de la première partie du vers à la seconde partie ni d'un vers à
l'autre, mais d'un ordre d'idées à un ordre différent. Pour qu'il y ait antithèse, il faut que l'opposition soit rendue sensible par le parallélisme même de la phrase.
Que d'exemples nous pourrions citer! En voici quelques-uns :
Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers. — ■ S'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.
(Pascal.) Pour monter, où ne descend-on pas?
(Delavigne.)
Ou monter ou tomber, c'est la loi des grands hommes.
(Lamartine.)
Sur ce front foudroyant le moucheron bourdonne.
(ID
Dans son discours sur la Présidence, en 1848, le poèteorateur qui se refusait à croire à l'élection de Louis Bonaparte dont on menaçait la République, s'écria :
'^ Il faudrait pour cela des années, de Terreur en arrière et des Marengo en avant. ^
Dans Alzire, Guzman assassiné dit à Zamore en mourant :
Des dieux que nous servons connais la différence : Les tiens t'ont commandé le meurtre et la vengeance; Et le mien, quand ton bras vient de m'assassiner, M'ordonne de te plaindre et de te pardonner.
Racine a dit dans Esther :
Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire?
Jusques au ciel élevée autrefois, Jusqu'aux enfers maintenant abaissée.
Et dans Athalie :
Comment en un plomb vif l'or pur s'est-il changé?
La Fontaine a dit dans le Chêne et le Roseau : Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
(Voltaire.)
Et à la fin :
Celui de qui la tête au ciel était voisine
Et dont les pieds touchaient à Vempire des morts.
Victor Hugo est particulièrement le poète de l'antithèse Cette figure semble incrustée dans son cerveau. Antithèse de mots, antithèse de phrase, antithèse de pensée, antithèse de situation, toutes les formes lui en sont familières. Vers ou prose, ode ou critique, drame ou roman, son travail d'artiste se porte sans cesse sur ce rapprochement des contrastes. Tout est bâti sur l'antithèse. C'est excessif, et, dans le drame surtout, c'est faux bien souvent. Ange ou démon, ce sont des extrêmes qui frappent, mais qui ne sont guère dans la nature! Quoi qu'il en soit, nul n'a manié avec plus d'art cette figure éclatante.
Pour citer, nous n'avons que l'embarras du choix :
L'ardente charité, que le pauvre idolâtre, Mère de ceux pour qui la fortune est marâtre.
— Perle avant de tomber, et fange après sa chute.
— Ce que Dieu tit petit chantait dans son délire Tout ce que Dieu fit grand, et je voyais sourire Le colosse à l'atome et l'étoile au flambeau;
La nature semblait n'avoir qu'une âme aimante. La montagne disait : « Que la fleur est charmante! » Le moucheron disait : « Que l'Océan est beau ! »
L'antithèse, quand elle sort ainsi des choses mêmes, est la source des plus grandes beautés. Nous verrons le subUme sortir du contraste qui s'établit dans l'esprit entre l'infiniment petit et l'infiniment grand.
Mais cette figure, si elle n'est que dans les mots, cesse d'être sérieuse et devient un jeu d'esprit fort puéril. On connaît l'antithèse dont Molière se raille dans le Misanthrope :
Belle Philis, on désespère.
Alors qu'on espère toujours.
Le père Lemoine, dans son poème sur saint Louis, a commis
ce vers :
Le beau feu de son cœur lui fait mépriser Veau.
Et J.-J. Rousseau a écrit : " Le repas serait le repos; mon maître d'hôtel ne me vendrait point du poison pour du poisson. " On peut descendre à ces jeux de mots dans la conversation familière, quand on n'a rien de mieux à dire. Mais ce sont des vétilles que Ton n'envoie pas à la postérité.
Dans la première moitié du xvii*^® siècle, Marini avait importé d'Italie en France des concetti ou pointes d'esprit, rapprochement antithétique roulant sur les mots plus que sur la pensée et dont la mode s'était introduite dans les genres les plus sérieux en matière de sentiment comme dans le style badin ou épigrammatique. Boileau en a fait justice au premier chant de VArt poétique.
Mais il est une variété d'antithèse qui ressemble à la pointe et qui peut trouver sa place dans l'expression des pensées les plus justes. C'est le paradoxisme, rapprochement ou alliance de mots qui ne semblent pas faits pour aller ensemble. C'est un tour paradoxal, mais qui exprime une vérité d'autant plus saillante qu'elle a l'air d'une contre-vérité.
Telles sont les antithèses suivantes :
Pour réparer des ans Virréparable outrage. Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces. Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. A Vobscure clarté qui tombe des étoiles.
(Racine.)
(ID
(Corneille.)
(ID
Quel bras vous suspendit, innombrables étoiles, Nuit brillante, dis-nous qui l'a donné tes voiles?
(Louis Racine.)
Chanter du peuple hébreu la fuite triomphante.
(Boileau.) Fuyez de ces auteurs {'abondance stérile.
(ID
Il y a d'autres formes d'antithèse que nous devons signaler ici : P la réversion, qui présente deux propositions opposées l'une à l'autre en renversant les termes :
« Nous ne devons pas, » dit Bourdaloue, « juger des règles et des devoirs
par les mœurs et par les usages, mais nous devons juger des usages et des mœurs par le devoir et par les règles. «
Autres exemples. Ausone a fait une épigramme ainsi rendue
en français :
Pauvre Didon, où t'a réduite De tes maris le triste sort :
L'un en mourant, cause ta fuite, L'autre, en fuyant, cause ta mort.
On demandait à Esope ce que Jupiter faisait au ciel. Voici sa réponse : Il élève ce qui s'abaisse et abaisse ce qui s'élève.
U enthymémisme, forme littéraire de l'enthymème, ce syllogisme où manque une des prémisses, est une antithèse où les deux membres sont opposés l'un à l'autre.
Je t'aimais inconstant, qu'eussé-je fait fidèle? Molière a fait dire à un de ses personnages :
Quoi ! vous êtes dévot et vous vous emportez!
De Belloy, dans le Siège de Calais, a dit :
Vous fûtes malheureux, et vous êtes cruel!
Quand les mots qui diffèrent entre eux ont la même origine, c'est l'antithèse par dérivation.
Delille traduisant le beau vers de Virgile :
Non ignara mali, miseris succurrere disco,
a opposé les deux mots malheureux et malheur :
Malheureuse, j'appris à plaindre le malheur.
Corneille emploie la même figure dans ces deux vers :
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible. — Et le combat finit, faute de combattants.
Quand ce sont diverses formes du même mot, l'antithèse se nomme polyptote :
Il plaît à tout le monde et ne saurait se plaire.
(BOILEAU
Racine, dans Britanniciis , dit de Néron :
Et ion nom deviendra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
On peut juger par ces variétés d'antithèses combien cette figure a d'éclat ou de spirituelle saillie. Amenée naturellement et avec à propos, elle ne manque jamais son effet. Mais toute l'imagination et tout l'esprit du monde ne parviendront pas à en faire pardonner la recherche et l'abus. Les oppositions symétriques surtout perdent leur effet par l'uniformité mêlée à la monotonie. On sent trop l'artifice, et c'est le cas de dire avec Pascal : " Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes. » Sénèque, Fléchier, Marivaux, voilà, avec V. Hugo, les auteurs qui en ont le plus usé et le plus abusé.
Il est rare que l'antithèse serve au raisonnement, et plus rare encore au sentiment. Mais, il faut le reconnaître, quand l'antithèse est le résultat d'une inspiration véritable plutôt qu'une recherche d'art, c'est une des figures les plus vives, les plus hardies, les plus sublimes qu'il y ait dans la langue.