‹ Traité de littératureChapitre 39 sur 84 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

Je ne dis pas cela

D'autres fois, on fait passer le blâme " à l'ombre de l'éloge « selon l'expression d'un rhéteur. " Personne, dit Démosthène s' adressant aux Athéniens, personne mieux que vous ne sait ce qu'il faut faire ; mais vous attendez, vous hésitez, vous comptez sur vos voisins.... Ah! si les dieux vous donnaient une volonté égale à votre intelligence! «

Mais on va trop loin, quand on fait aller l'atténuation jusqu'au blâme sous la forme de l'éloge. Non, ceci n'est plus simple atténuation, c'est de l'ii^onie.

Ainsi, ce vers de Boileau :

Je le déclare donc, Quinault est un Virgile.

C'est de l'ironie au premier chef : le satirique n'entend pas atténuer le blâme.

Si l'éloge est caché sous la forme du blâme, c'est Vastéisme.

L'exagération devient de Yhyperbolisme, lorsqu'un personnage l'emploie pour s'ériger un piédestal et se faire le vociférateur de sa propre renommée, comme le héros de Corneille dans le Cid :

Mon nom sert de rempart à toute la Castille ; Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille....

Ou comme Rotrou dans son Hercule 7nourant :

Père de la clarté, grand astre, astre du monde,

Quels termes n'a franchis ma course vagabonde?

Sur quels bords a-t-on vu tes rayons étalés,

Où ces bras triomphants ne se soient signalés?

J'ai porté la terreur plus loin que ta carrière,

Plus loin qu'où tes rayons ont porté ta lumière;

J'ai forcé des pays que le jour ne voit pas;

Et j'ai vu la nature au delà de mes pas;

Neptune et ses Tritons ont vu d'un œil timide

Promener mes vaisseaux sur leur campagne humide.

L'air tremble comme l'onde au seul bruit de mon nom.

Et n'ose plus servir la haine de Junon.

Mais qu'en vain j'ai purgé le séjour où nous sommes :

Je donne aux immortels la peur que j'ôte aux hommes.

Baron considère les figures oratoires comme des antithèses internes, parce que, dans la prolepse, la prétérition, la correction, la concession, la communication, V interrogation, il y a, dit-il, un contraste entre la pensée et la parole, comme dans ïironie et Vastéisme. C'est donner trop d'extension à l'antithèse et risquer de n'être pas compris en généralisant des artifices oi^atoires qui ont besoin d'une explication particulière et précise. Il n'y a pas toujours contraste d'ailleurs entre la pensée et la parole, témoin la prolepse, l'interrogation, la subjection, la concession, la communication, la suspension, la réticence, où l'on ne feint pas d'ordinaire des sentiments ou des idées qu'on n'a point. Nous ne trouvons ce contraste que dans la prétérition, la permission et la correction.

LA PROLEPSE OU ANTÉOCCUPATION.

1. En quoi consiste la prolepse. — 2. Que Boileau est particulièrement heureux dans l'emploi de cette figure. — 3. Précautions oratoires dans l'exorde. — 4. La prolepse sous forme de subjection.

Parmi les artifices oratoires, il n'en est pas qui atteignent plus sûrement leur effet que la prolepse ou antéoccupation, avec ses procédés insinuants. Elle consiste essentiellement à prévenir les objections et les difficultés en ménageant ses adversaires, en les louant même, pour leur dire ensuite de cruelles vérités. Elle réfute d'avance les raisons qu'on peut nous opposer. C'est la figure des ménagements et des précautions oratoires, la figure qui fait qu'on va au-devant du péril pour le conjurer et pour arracher à ceux que l'on combat des armes qu'ils pourraient tourner contre nous.

Le célèbre épisode de Chapelain, dans la IX® satire de Boileau, en fournit un éloquent exemple. L'auteur fait l'éloge de l'homme pour mieux accabler le poète :

Il a tort, dira l'un; pourquoi faut-il qu'il nomme?

Attaquer Chapelain! ah! c'est un si bon homme!

Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers.

Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.

Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose?

Voilà ce que l'on dit. Eh! que dis-je autre chose?

En blâmant ses écrits, ai-je, d'un style affreux.

Distillé sur sa vie un venin dangereux?

Ma muse en l'attaquant, charitable et discrète,

Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète.

Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité;

Qu'on prise sa candeur et sa civilité;

Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère :

On le veut, jy souscris, et suis prêt à me taire.

Mais que pour un modèle on montre ses écrits;

Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprits;

Gomme roi des auteurs, qu'on l'élève à l'empire;

Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire;

Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier, J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier, Faire dire aux roseaux par un nouvel organe : « Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne. »

Il y a ici tout à la fois ménagements et précautions oratoires. Boileau est très heureux dans l'emploi de cette figure. On peut dire de lui, comme de tous les poètes classiques du xvii® siècle, que les beautés de son style sont plus éloquentes qu'elles ne sont poétiques.

Dans cette excellente boutade qui forme la huitième satire, voulant éviter le reproche d'avoir mis un docteur au-dessous d'un âne, il laisse supposer que cette idée lui vient d'un autre, sous forme d'objection :

Mais pourquoi, diras-tu, cet exemple odieux? Que peut servir ici l'Egypte et ses faux dieux? Quoi! me prouverez-vous par ce discours profane Que l'homme, qu'un docteur est au-dessous d'un âne, Un âne, le jouet de tous les animaux, Un slupide animal, sujet à mille maux, Dont le nom seul en soi comprend une satire? Oui, d'un âne : et qu'a-t-il qui nous excite à rire?

Un bel exemple de ménagements nous vient de l'antiquité. Les soldats de l'empereur Othon, croyant que le sénat conspirait contre lui, avaient envahi son palais, demandant l'exécution des conspirateurs. Othon, comprenant qu'il y va de son trône, veut punir les auteurs de cette émeute. Mais il commence par louer ceux qu'il doit blâmer ensuite:

Ce n'est point pour réchauffer dans vos cœurs votre affection pour moi, compagnons d'armes; ni pour exciter votre valeur que je viens ici (vous m'avez prodigué des preuves éclatantes de l'une et de l'autre); c'est pour vous demander plus de modération dans votre courage et de mesure dans votre dévouement à ma personne. L'origine du dernier désordre n'est ni la cupidité ni la vengeance, qui ont souvent semé la discorde dans les armées ; ce n'est pas même la timidité ou la crainte du danger, l'excès de votre amour pour moi l'a fait naître avec plus d'ardeur que de réflexion, car souvent un sentiment généreux, quant il n'est point éclairé par le jugement, amène de fâcheux résultats i.

1 Voir Galéron, Principes oratoires, t. II,

Les précautions oratoires, touchant au sujet, à la personne de l'orateur ou aux dispositions du public, se produisent particulièrement dans lexorde. Sous ce rapport, on peut citer comme modèles l'exorde de Démosthène dans sa première Philippique et celui de Cicéron contre la loi agraire. Chaque fois qu'il y a des préjugés à combattre ou des objections à réfuter, l'emploi de la prolepse est nécessaire et le succès dépend de l'habileté de l'orateur.

Cette figure prend assez souvent la forme de la subjection dont nous parlerons plus loin. C'est ainsi que Beaumarchais a dit en parlant d'un juge prévaricateur :

Et vous, ses amis, on est assez curieux de voir comment vous vous y prendrez pour l'excuser. Sera-ce sur sa jeunesse? Il a quarante ans passés; sur son ignorance? Il se dit le Du Gange du siècle; sur la frivolité de son état? 11 est conseiller de grand'chambre; sur la considération due à sa place? Il l'a dégradée publiquement.

Page 1