LA PRÉTÉRITION
1. En quoi consiste l'artifice de la prétention. — 2. Quels avantages elle procure à l'orateur et à l'écrivain pour la force du discours et la variété des tableaux descriptifs.
Cette figure, de même que la prolepse, touche à l'ordre dans lequel on dispose ses arguments. La prolepse met en avant ce qui devrait venir après; la prétérition a l'air d'ometti^e ce qu'elle veut dire pour insister sur des choses plus importantes. Mais dans la prétérition, on ne parle pas comme on pense, puisqu^n exprime avec intention ce qu'on dit devoir taire. On comprend quels sérieux avantages fournit à l'art de la parole et du style une figure qui donne à l'orateur ou à l'écrivain la faculté de se montrer généreux et convaincu de l'excellence de sa cause, puisqu'il renonce en apparence à des arguments qui ont leur valeur, tout en lui permettant de les produire au gi^and jour et d'ajouter une force nouvelle aux arguments ultérieurs.
Voltaire, dans Alzire et dans \diHenriade, a fait un heureux emploi de la prétention.
Alzire qui a épousé Guzman et qui a embrassé le christianisme pour obéir à son père, en croyant que Zamore n'était plus, se retrouve tout à coup devant lui. Au lieu de s'excuser en racontant simplement les faits, elle se dit inexcusable, tout en exposant les raisons qui l'excusent :
Je pourrais l'alléguer, pour affaiblir mon crime, De mon père sur moi le pouvoir légitime, L'erreur où nous étions, mes regrets, mes combats. Les pleurs que j'ai trois ans donnés à ton trépas; Que, des chrétiens vainqueurs esclave infortunée, La douleur de ta perte à leur dieu m'a donnée; Que je l'aimais toujours; que mon cœur éperdu A détesté les dieux qui l'ont mal défendu. Mais je ne cherche point, je ne veux point d'excuse; Il n'en est point pour moi lorsque l'amour m'accuse. Tu vis, il me suffit; je t'ai manqué de foi; Tranche mes jours affreux, qui ne sont plus pour toi.
Racine, dans Athalie, a recours à cet artifice pour initier les
spectateurs aux motifs de l'apostasie de Mathan. C'est le
personnage lui-même qui expose ces motifs à Nabal, son
complice :
Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle
De Joad et de moi la fameuse querelle.
Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir.
Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir.
Moyen d'art d'une habileté suprême qui nous fait entrer dans l'âme de Mathan pour y saisir le mobile de ses actes, et tout cela le plus naturellement du monde, sans sortir de l'action scénique ni de la vraisemblance.
Bossuet, Massillon, Fléchier ont manié avec beaucoup d'art aussi ce tour éloquent. Fléchier en abuse parfois. Mais il est bien beau dans l'oraison funèbre de Turenne.
N'attendez pas. Messieurs, que j'ouvre ici une scène tragique, que je représente ce grand homme étendu sur ses propres trophées, que je découvre ce corps pâle et sanglant, auprès duquel fume encore la foudre qui l'a frappé, et que j'expose à vos yeux les tristes images de la religion et de la patrie éplorées.
Indépendamment de la valeur relative des choses elles-mêmes la prétérition offre encore le moyen d'éviter l'excès dan l'abondance et de varier les tableaux : mais il en est de ce toui comme de tous ceux que signale la rhétorique, il y faut plus qu« du métier : l'imagination et la verve sont indispensables.
Sous ce rapport, on ne peut rien citer de plus remarquable que la description de la Cascade de Terni, par Lamartine. F
Après avoir décrit les lieux et ce que j'appellerai le prodrom^l du spectacle, quand l'auteur est là, sur ce promontoire, d'où i peint la scène qu'il a sous les yeux, il commence par dire : " Nous n'entreprendrons pas de décrire ce spectacle.... ^
On ne s'attend pas à une description que l'auteur donne comme impossible, et, quand on arrive à la page suivante, la description est faite, et l'on assiste avec une inénarrable émotion à cette catastrophe des eaux, sans avoir pris garde à l'artifice et sans que le poète lui-même ait songé à faire de la rhétorique.