L'ART
Il règne aujourd'hui une telle anarchie dans les idées qu'on ne sait plus guère dans le monde des artistes et des lettrés ce que c'est que Vart, quel est son objet, son but et sa mission.
Tâchons d'établir, disons mieux, de rétablir les vrais principes. Ayons soin d'abord de ne point confondre Vart au singuher avec les arts au pluriel, pas plus qu'il ne faut confondre la science avec les sciences. Ce qui manque, c'est l'esprit de synthèse et de généralisation. A force de se spécialiser, les sciences font perdre la notion de la science, comme les arts font perdre la notion de l'art.
Qu'est-ce donc que l'art? Qui dit art dit moyen, mais tout moyen suppose un but. Tout art est un ensemble de moyens pour arriver à un but déterminé d'avance par la nature de l'objet auquel l'art s'applique. De là, une série d'applications qui différencient les arts les uns des autres. Nous avons les arts de la main et les arts de l'esprit. Les uns demandent de l'adresse, les autres de l'habileté. Les premiers ont pour but l'utilité ou l'agrément, comme les arts du dessin, les arts mécaniques, les arts et métiers, l'art de la danse, l'art de l'équitation, etc.
Les seconds comprennent les arts didactiques, comme l'art de parler et d'écrire : grammaire, poétique, rhétorique, et les heaux-arts qui ont pour objet le beau et qui ne diffèrent entre eux que de moyens.
L'art dans sa plus vaste conception est l'expression de l'éternelle beauté se manifestant à nous à travers les phénomènes du monde visible ou sensible. Il y a une science du beau comme il y a un art d'exprimer le beau. Cet art n'envisage les choses que par le degré de beauté qu'il y aperçoit. Il n'est inféodé à
aucune des causes qu'il embrasse, il est aussi libre qu'il est indépendant. Mais comme il a pour objectif le beau sous toutes ses formes, s'il est libre dans ses moyens, il ne l'est pas dans son but, car il est toujours au service de la beauté. Les objets qui tombent sous nos sens n'appartiennent à l'art qu'en raison directe de la beauté dont ils sont le symbole ou le reflet. Avezvous pour but d'exprimer le vrai ou le bien, de persuader ou d'instruire, comme l'orateur et l'historien, vous pouvez écrire avec art, mais cet art n'est qu'un moyen de captiver l'intelligence, ce n'est pas l'art véritable, l'art indépendant qui exprime la beauté sans autre préoccupation.
Mais faut-il exclure le laid au nom du beau? Non, à condition que la laideur fasse ressortir la beauté; car le laid par lui-même étant la négation du beau, n'a aucun titre à entrer dans l'art. Le vrai et le bien de leur côté ne font partie de l'art proprement dit que pour autant qu'ils s'accordent avec le sentiment du beau. Oui, Boileau a raison : tout ce qui est beau est vrai, et les ingénieux mensonges de la fable même ne plaisent qu'en raison de la vérité cachée derrière les voiles diaphanes de l'allégorie. Le beau a non seulement besoin d'être vrai, il faut qu'il soit bon aussi. Le mal en tant que mal détruit le beau comme il détruit le bien. Nous disons : il détruit le bien, car en supposant même qu'on cherche le bien par le mal, on se trompe forcément. En bonne logique, une chose ne peut donner ce qu'elle n'a pas : du mal ne sortira jamais que le mal. Seulement, ce n'est pas parce qu'il est le contraire du bien, c'est parce qu'il est laid et repoussant, que le mal par lui-même ne peut jamais être le but de l'art.
Tels sont les vrais principes. L'art est un ensemble de moyens propres à nous donner le sentiment du beau réel ou idéal. Son objet étant le beau, son but est de l'exprimer, et sa mission est de nous porter par la contemplation du beau à tout ce qui peut dignifier, ennoblir et élever notre âme.
Arrière' donc l'art qui ne cherche le beau que dans la forme» et qui rend le vice aimable au lieu de le rendre odieux. Le beau n'est ni le bien ni le vrai, mais il en est inséparable. L'erreur
et le vice ne peuvent nous séduire qu'en prenant les apparences de la vérité et de la vertu. Le masque est-il percé à jour, on s'en éloigne avec dégoût. Mais quand la véritable beauté foncière nous apparaît dans la nature et dans l'âme humaine, la jouissance intime que nous en éprouvons nous porte invinciblement à embrasser la vérité qui brille en elle et à épouser la vertu dont nous admirons la puissance et dont l'attrait nous subjugue. C'est ainsi que l'esthétique et la morale s'unissent, et c'est de leur union que naît toute grandeur dans nos sentiments, dans nos œuvres et dans nos actions. Rendons hommage aux Grecs : ils ont eu l'instinct de cette vérité en créant la xaXoxàyaôi'a i qui doit être la devise de tout art qui se respecte et qui a conscience de sa mission sociale.
^ Le beau et le bien réunis en un seul mot. Au reste, chez les Grecs, xaXo'v, le beau s'appliquait déjà au bien, pour désigner la beauté morale.