LA PERMISSION
1, Différence entre la concession et la permission. — 2. Puissance de cette dernière figure pour exprimer la passion sous la forme de l'indignation ou de l'ironie. — 3. Artifice oratoire pour désarmer un adversaire ou pour obtenir justice.
La permission ressemble à la concession dans le tour que prend la phrase, mais cette ressemblance n'est qu'apparente. Dans la concession, on dit d'abord le contraire de ce que l'on
va dire; dans la permission, on dit souvent le contraire de ce que l'on pense.
La concession accorde une chose pour établir l'impossibilité d'accorder l'autre. La permission, en général, n'accorde rien, en paraissant tout accorder, ou bien elle accorde tout en effet par la confiance qu'inspire à l'orateur la bonté de sa cause. C'est une figure d'une rare puissance pour faire sentir toute l'étendue, toutes les conséquences et toute l'horreur de leur conduite à ceux qui ont mal fait ou qui nourrissent le dessein de mal faire, et qu'on abandonne à eux-mêmes, comme s'il n'était plus possible de leur faire entendre la voix de la raison. On espère ainsi les toucher et les arrêter sur la pente du crime, ou les rendre plus odieux.
Crébillon, en une des scènes les plus tragiques qu'il y ait au théâtre, met dans la bouche de Thyeste ces terribles paroles à l'adresse de son frère Atrée qui lui tend la coupe remplie du sani? de son fils :
Grands dieux! pour quels forfaits lancez-vous le tonnerre?
Monstre que les enfers ont vomi sur la terre,
Assouvis la fureur dont ton cœur est épris;
Joins un malheureux père à son malheureux fils;
A ses mânes sanglants donne cette victime,
Et ne t'arrête point au milieu de ton crime.
Barbare, peux-lu bien m'épargner dans ces lieux
Dont tu viens de chasser et le jour et les dieux?
Et Agrippine, apprenant que Britannicus est mort empoisonné par la main de Néron, s'écrie :
— Poursuis, Néron, poursuis; avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler; Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer; Ta main a commencé par le sang de ton frère. Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère.
On voit quelle poignante ironie il y a dans cette figure de passion plus que de raisonnement. Mais elle n'est pas toujours un mouvement d'ironie ou d'indignation; c'est plus souvent encore un artifice oratoire où l'on cherche tantôt à désarmer
un adversaire irrité, tantôt à obtenir justice en laissant aux arbitres, comme dans la communication, le soin de prononcer eux-mêmes la sentence.