LA DUBITATION
1. La dubitation, variété de la suûjection. — 2. Qu'il en est de deux sortes aussi : incertitude dans la forme d'un côté; incertitude réelle de l'autre.
La dubitation est une subjection où l'on semble hésiter sur ce que l'on doit dire ou faire, associant le lecteur ou l'auditeur à notre incertitude ou à nos perplexités.
Germanicus s'exprime ainsi en s'adressant à ses soldats révoltés :
Quel nom donnerai-je à ce rassemblement? Vous appellerai-je soldats? vous qui, les armes à la main, avez assiégé dans son camp le fils de votre empereur! Citoyens? vous qui avez foulé aux pieds avec tant de mépris l'autorité du Sénat! Vous avez même violé les lois de la guerre, le caractère sacré des ambassadeurs et le droit des gens!
(Tacite, Ann. 1,42.)
C'est la vraie figure de la dubitation. Le doute, l'incertitude n'est que dans la forme.
Il est d'autres cas où le tour dubitatif est l'expression d'une incertitude réelle.l
En voici des exemples bien remarquables :
Caïus Gracchus, poursuivi par ses ennemis, s'écrie :
Misérable! où irai-je? Où trouver un asile? Au Gapitole? Il est inondé du sang de mon frère. Dans ma maison? J'y verrais ma pauvre mère en larmes, ensevelie dans une inexprimable douleur!
Et ces vers de Phèdre en proie à ses remords :
Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je? Mon père y tient l'urne fatale.
Cette forme dubitative, sorte de dialogue avec soi-même dans une situation perplexe et désespérée est d'un effet dramatique très puissant; mais ici ce n'est pas par fiction qu'on s'interroge.
Il faut donc distinguer deux sortes de dubitation, comme il y a deux sortes de subjection : quand on s'adresse aux autres ou quand on s'adresse à soi-même. Le tour dubitatif est toujours une feinte oratoire dans le premier cas; il peut ne pas l'être dans le second.
Nous disons : il peut ne pas l'être. Il y a en effet des dialogues avec soi-même dans les monologues dramatiques où l'interrogation semble exprimer un doute qui n'est pas réel, comme dans la tragédie de Marne Stuart par Lebrun. Elisabeth s'interroge, non parce qu'elle hésite, mais parce qu'elle cherche des raisons pour s'encourager à perdre sa rivale.
Graindrais-je incessamment de faire exécuter Ce qu'au fond de mon cœur je brûle de hâter?
Est-ce un crime après tout qui souille ma mémoire? Si pourtant je pouvais mettre à l'abri ma gloire! '