L'UNITE DANS LA VARIETE
L'intelligence a toujours un but primordial et suprême auquel tout est subordonné dans les productions de l'esprit. Nous devons donc travailler à mettre partout l'unité dans nos œuvres. Unité de sentiment dans l'ode, unité d'événement dans l'épopée, unité d'action dans le drame, unité de principe formant la base d'un système en philosophie, unité d'idée dominant la succession des faits dans l'histoire, unité de vue dans l'éloquence, tout doit graviter vers un centre commun.
L'unité en littérature est la condensation complète d'éléments divers dans un tout harmonieux. Quelque étendue qu'on donne à un ouvrage, il faut qu'on puisse toujours le ramener à une synthèse qui renferme toutes les parties. On peut élargir le cercle de l'esprit sans en détruire le centre. Les divers éléments d'une composition sont comme autant de rayons lumineux partant d'un même foyer et d'où résulte une lumière d'autant plus vive que les rayons qui la forment sont plus nombreux. Ne négligeons rien de ce qui peut donner de la vie, de la variété à nos pensées. Qu'y a-t-il à faire? bien choisir sa matière; se circonscrire : on ne peut tout embrasser; déterminer avec précision le point de vue où l'on veut se placer. Cela fait, méditer son sujet, l'étreindre, le presser pour en faire sortir tout ce qu'il contient, étudier soigneusement les circonstances qui l'entourent, remonter à ses causes, descendre à ses effets, établir des rapports, former des contrastes, observer surtout le cœur humain, mettre en jeu les passions, mais en distinguant le général du particulier, afin de bien saisir les nuances que présentent les différents caractères affectés d'un même sentiment. Le poète emploie-t-il la forme lyrique pour exprimer son
enthousiasnie ou ses plaintes? La nature entière peut devenir le témoin de ses joies ou de ses douleurs. Met-il en œuvre un événement ou une action, sous forme de récit ou de drame? Qu'il invente des épisodes, des situations, des incidents mêlés de succès et de revers, de péripéties et de catastrophes. Voilà les grandes sources de variété. Mais ne l'oublions pas, les détails doivent se rapporter à l'ensemble, sous peine de n'être que des hors- d' œuvre. La variété, c'est comme le rayonnement de l'unité. Il faut imprimer à tous les détails cette direction qui les fasse tous converger vers un seul et même but. Pour atteindre à cette perfection, il faut autre chose que d'ingénieux artifices de style : il faut faire l'éducation de la pensée. Il est nécessaire que l'on ait ou que l'on acquière ce coup d'œil généralisateur qui harmonise tous les détails pour les faire concourir au même résultat. Les procédés de lart deviennent nécessaires à cette fin, car nous ne pouvons pas, ainsi que Dieu fît du monde, faire éclore d'un seul jet les conceptions idéales auxquelles nous voulons donner la vie. L'objet de la pensée se présente toujours à l'esprit revêtu du caractère de l'unité. Mais, pour bien saisir cet objet, il faut décomposer le faisceau de lumière qui l'entoure, afin que les divers rayons en soient mieux aperçus, et que, après avoir remarqué leur éclat individuel, l'esprit soit pleinement frappé de la lumière générale qui résulte de l'ensemble. L'unité primitive est là dans notre esprit à l'état d'enveloppement; elle a besoin d'être développée pour être saisie dans tout son jour. C'est donc de l'étude analytique de l'unité primordiale que doivent jaillir tous les détails, comme c'est d'un seul tronc que sortent les diverses branches d'un même arbre.
C'est peu d'avoir découvert par l'analyse les éléments de l'idée-mère, il faut les grouper et en refaire la synthèse. A Vinvention succède la disposition. Si tout doit sortir de l'unité, tout doit y revenir. Cette fusion des détails dans un harmonieux ensemble est pour l'œil de l'esprit ce qu'est pour l'œil du corps la lumière de l'arc-en-ciel. Mais il faut beaucoup d'art pour opérer cette intime connexion des divers éléments dont un sujet
se compose. Telle idée, tel sentiment, tel fait concourt à la production d'un événement, point central d'une œuvre littéraire. Remonter à ces idées, à ces sentiments, à ces faits, pour éclairer la matière, ce n'est pas s'en écarter, c'est l'étendre sans en rompre l'unité. Tout le secret est dans l'habileté de l'ordonnance. L'art de la disposition réside dans les proportions harmonieuses établies entre le commencement qui nous initie au sujet et en contient conséquemment les circonstances antérieures ; le milieu qui en déroule les différentes phases échelonnées en de grandes divisions sous lesquelles viennent se grouper les détails, et la fin qui couronne l'œuvre par un dénouement ou une conclusion.
Il faut beaucoup d'habileté de contraste et de gradation pour renouveler constamment un intérêt qui sans cesse tend à s'épuiser. Les lois de la vraisemblance, d'accord avec la loi de l'unité, exigent, non une simple juxtaposition des parties constitutives de l'œuvre, mais une succession naturelle présentant de véritables rapports de cause à effet; en sorte que ce qui suit soit en germe dans ce qui précède, et que tout, idée ou sentiment, obéisse, dans la fiction comme dans la réalité, à la double logique de l'esprit et du cœur. Une phrase, une expression, un mot qui ne se rattacherait pas à la pensée mère briserait la chaîne intellectuelle dont tous les anneaux doivent se convenir et être habilement soudés ensemble. C'est l'art de la transition, qu'on a appelé justement un pont jeté entre deux idées, qui, dans le fond comme dans la forme, apprend à maintenir cette étroite union.
Il est parfois difficile de fondre ensemble des pensées qui semblent n'avoir entre elles qu'un rapport éloigné, surtout quand on veut ajouter, après coup, des idées qui avaient échappé à l'esprit dans un premier travail. On risque alors de rompre le trame du discours et de ne plus avoir que des lambeaux décousus. Sacrifions une belle pensée plutôt que de forfaire à cette loi de l'unité qui, comme on le voit, suppose l'ordre, c'està-dire l'accord des diverses parties entre elles. Je comparerais volontiers un auteur qui, en écrivant, n'aurait que le souci des
détails, à un compositeur qui, voulant créer une symphonie, écrirait chaque partie à part, sans penser à l'effet général résultant de leur fusion. Que diriez-vous d'une telle cacophonie? Il paraît que loreille est plus délicate que l'intelligence, car il est des écrivains qui produisent et des lecteurs qui admirent des œuvres où régnent l'incohérence, la confusion, le chaos. Quelques beautés de détails peuvent-elles compenser cette absence d'unité? La richesse du coloris peut-elle racheter la pauvreté du dessin? Ce sont, si l'on veut, des perles sur un fumier. On les recueille, les rois de l'intelligence en ornent leur couronne, mais on oublie la matière d'où elles sont extraites. Tel est le sort de ces œuvres mort-nées qui n'obéissent qu'au souffle capricieux de l'imagination et qui négligent le principe fondamental de Fart d'écrire : Vunité dans la vaynété.