‹ Traité de littératureChapitre 50 sur 84 · LA RÉTICENCE · texte numérisé non relu

LA RÉTICENCE

1. En quoi la réticence diffère de la suspension. — 2. Sentiments qu'elle comprime. — 3. Rareté de son emploi.

La réticence est une espèce de suspension où la pensée s'arrête et ne s'achève pas, ou s'interrompt pour s'occuper d'autre chose, laissant à deviner à l'auditeur ou au lecteur ce qu'on ne veut pas dire soi-même, par un sentiment de respect, de crainte, de pitié, de honte ou d'horreur.

AthaUe menace ainsi Joad :

Je devrais sur l'autel où ta main sacrifie

Te... mais du prix qu'on m'offre il faut me contenter.

Dans la scène de l'interrogatoire, elle avait dit de Joas :

La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce, Font insensiblement à mon inimitié Succéder... Je serais sensible à la pitié!

Comme on reconnaît la femme dans cette reine animée de-

Tesprit de vengeance qui bout dans son sang, et qui, malgré -elle, la rend impitoyable.

Aricie, n'osant éclairer Thésée sur le crime de Phèdre, soulève un coin de ce mystère effroyable qui va se dévoiler à ses yeux :

Prenez garde, Seigneur, vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains; Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre Un... votre fils, Seigneur, me défend de poursuivre.

Citons encore l'accusation d'Agrippine contre Sénèque et

Burrhus :

J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée,

Et ce même Sénèque et ce même Burrhus,

Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus.

L'effet de la réticence est beaucoup plus grand que celui de la suspension. Ici l'effet est dans l'inattendu de la pensée qui s'achève ; là, il est dans un silence qui dépasse la portée de toute parole. La réticence est une figure qui porte dans ses flancs tous les orages des passions tragiques.

Elle ne peut guère se produire que dans les situations extrêmes.

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