FIGURES DE PASSION PROPREMENT DITES
Les figures où règne exclusivement la passion se divisent en deux sections dont V exclamation et V apostrophe sont les types.
PREMIÈRE SECTION
1. l'exclamation. — 2. l'optation. — 3. l'obsécration. — -t. l'imprécation.
l'exclamation.
1. Sous quelle forme l'exclamation se produit. — 2. Quelles sont les natures portées à l'exclamation. — 3. But de l'orateur et de l'écrivain dans l'emploi des formules exclamatives. - fo.
V exclamation est un cri de Fâme sous forme d'interjection. Ce cri est une explosion de joie, d'admiration, de douleur, de surprise, de colère ou d'effroi. Le plus souvent, l'exclamation est sans phrase, sous forme de proposition elliptique contenue dans un mot, comme en ces vers du songe d'Athalie :
Pendant qu'il me parlait, ô surprise! ô terreur! J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée...
La plus belle des exclamations est ce cri qui fit fondre en larmes tout l'auditoire :
0 nuit désastreuse! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte !
Les natures lyriques et passionnées sont fécondes en exclamations. Le but de l'orateur ou de l'écrivain, en se servant de formules exclamatives, est de faire passer dans l'âme de leurs auditeurs ou lecteurs les émotions qu'ils ressentent.
Nous avons parlé plus haut de l'exclamation sentencieuse qu'on nomme épiphonème.
l'optation.
1. Nature de l'optation. — 2. Deux ordres différents d'optation.
ISoptation est un vœu ardent qui prend naturellement la
forme exclamative pour pénétrer plus profondément dans l'esprit et dans le cœur de ceux à qui nos paroles s'adressent. L'optation pourrait exprimer et exprime souvent aussi un désir intime et particulier à notre âme, sans autre intention que d'exhaler nos sentiments, nos aspirations et nos vœux personnels. Ce sont deux ordres différents d'optation, selon qu'oir se place au point de vue de l'intérêt public ou à celui de l'intérêt privé.
L'orateur qui parle pour les autres ne fait des vœux que pour ses auditeurs. Il en est de même de tous ceux qui ont à cœur le bien public et les progrès de l'humanité, comme les moralistes et les hommes d'État.
Dans son discours sur la Banqueroute, Mirabeau disait :
Je supplie celui qui dit oui de considérer que son plan n'est pas connu; qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer. Mais le le ciel me préserve d'opposer mes projets aux siens!
Dans son discours sur la Présidence de la République en 1848, Lamartine disait :
Plût à Dieu que la République fût née enfant avec toute son énergie, comme ce dieu de la fable qui étouffait des serpents dans son berceau !
Et encore, en prévision de la chute du gouvernement dont il était le fondateur :
Si ce malheur arrive, disons-nous le mot des vaincus de Pharsale :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni. Et que cette protestation contre l'erreur ou la faiblesse de ce peuple soit son accusation devant lui-même, et notre absolution à nous devant la postérité!
C. Delavigne, dans la Mort de Jeanne d'Arc, est animé d'un ardent patriotisme, quand il s'écrie :
Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance! etc.
Les vœux personnels sont du domaine de la poésie lyrique.
Qui me donnera des ailes comme la colombe, disait David, pour que je prenne mon vol et que je cherche un lieu de repos!
0 ubi campil... s'écrie Virgile par une ellipse que nous avons déjà signalée. Et Boileau, si rare que soit en lui le sentiment de la nature, a dit, comme dans un commentaire de ce mot de Virgile :
0 fortuné séjour! ô champs aimés des cieux! Que, pour jamais foulant vos prés délicieux. Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seuls, oublier tout le monde!
Cléopâtre, dans Rodogiine, prononce ce vœu tragique : Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge!
L'homme montre ici sa nature petite ou grande, selon qu'il est généreux ou égoïste. Mais, alors même qu'il n'obéit qu'à ses instincts étroits, ses vœux exprimés avec passion nous plaisent par la sincérité de Taccent.
On lirait au fond du cœur de tous les grands écrivains, si l'on relevait tous les endroits de leurs écrits où ils ont formulé leurs ^désirs sous cette forme exclamative.
l'obsécration.
1. Son caractère et son but. — 2. Exemples célèbres de l'antiquité. — 3. L'optation unie à l'obsécration.
Uobsécration, qu'elle s'adresse au ciel ou aux représentants d'un pouvoir humain, est une prière suppHante, qui a pour but, soit de réclamer secours, faveur ou pardon, soit de conjurer un malheur. C'est encore une optation. Elle n'est efficace que quand elle s'appuie sur des motifs assez puissants pour fléchir et toucher ceux à qui elle s'adresse.
On n'en peut citer un plus majestueux exemple que l'invocation au Dieu de paix qui termine le morceau de BufFon sur la Nature et V homme :
Grand Dieu ! dont la seule présence soutient la nature et maintient l'har-
monie des lois de l'univers ; vous qui, du trône immobile de l'empyrée, voyez rouler sous vos pieds toutes les sphères célestes sans choc et sans confusion; qui, du sein du repos, reproduisez à chaque instant leurs mouvements immenses; et seul régissez dans une paix profonde ce nombre infini de cieux et de mondes; rendez, rendez enfin le calme à la terre agitée! Qu'elle soit dans le silence! qu'à votre voix la discorde et la guerre cessen^t de faire retentir leurs clameurs orgueilleuses ! Dieu de bonté ! auteur de tous les êtres, vos regards paternels embrassent tous les objets de la création ; mais l'homme est votre être de choix, vous avez éclairé son âme d'un rayon de votre lumière immortelle; comblez vos bienfaits en pénétrant son cœur d'un trait de votre amour ; ce sentiment divin se répandant partout réunira les natures ennemies ; l'homme ne craindra plus l'aspect de l'homme; le fer homicide n'armera plus sa main; le feu dévorant de la guerre ne fera plus , tarir la source des générations; l'espèce humaine maintenant affaiblie, mutilée, moissonnée dans sa fleur, germera de nouveau et se multipliera sans nombre; la nature, accablée sous le poids des fléaux, stérile, abandonnée, reprendra bientôt avec une nouvelle vie son ancienne fécondité; et nous, Dieu bienfaiteur, nous la seconderons, nous l'observerons sans cesse, pour vous off'rir à chaque instant un nouveau tribut de reconnaissance et d'admiration.
Il y a des exemples célèbres dans l'antiquité : Priam redemandant à Achille le corps de son fils, au xxiv® chant de V Iliade; Philoctète suppliant Néoptolème de ne point labandonner dans Fîle de Lesbos. Fénelon, dans le Télé77iaque, a rendu avec éloquence cette scène de Sophocle :
0 mon fils! je te conjure par les mânes de ton père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher au monde, de ne pas me laisser seul dans les maux que tu vois. Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point seul en un désert où il n'y a pas vestiges d'hommes. Mène-moi dans ta patrie, renvoie-moi à mon père... J'ai, recours à toi, ô mon fils. Souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d'en abuser.
Elle est bien touchante aussi la prière de Micipsa, roi de Numidie, suppliant Jugurtha, son fils adoptif, d'aimer ceux qu'il lui a donnés pour frères.
(Voir Salluste, Yie de Jugurtha.)
Citons encore la prière d'Audromaque à Hector au YP chant de Vlliade.
Dans le Charretier embourbé, le cri du charretier : Hercule, aide-moi, est une obsécration.
Aman, aux pieds d'Esther, implore ainsi son pardon :
Par le salut des Juifs, par ces pieds que j'embrasse, Par ce sage vieillard, l'honneur de votre race, Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux; Sauvez Aman qui tremble à vos sacrés genoux,
L'optation et l'obsécration sont souvent unies comme dans ces beaux vers de Victor Hugo :
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime. Frères, parents, amis et mes ennemis même.
Dans le mal triomphants; De jamais voir, Seigneur, l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants.
Les deux figures sont également associées dans le passage de Mirabeau que nous venons de citer et aussi dans l'invocation de Buffon.
l'imprécation.
1, En quoi consiste l'imprécation. — 2. Quel en est recueil? — 3. Dans quel genre* on la rencontre. — 4. Noblesse dans l'imprécation. — 5. L'obsécration unie à l'imprécation. — 6. Que cette figure est rare dans l'éloquence. — 7. Observation finale.
ISimprécation est une prière aussi, mais inspirée par la haine ou la colère, un souhait de malédiction qui appelle la vengeance du ciel ou des hommes sur une chose ou une personne abhorrée. C'est une figure tragique d'une grande puissance, mais dont l'emploi doit être aussi rai^e en poésie qu'il l'est dans la réalité. L'écueil est l'accent déclamatoire où il est aisé de tomber, faute d'avoir pu observer ce mouvement de l'âme en soi-même ou dans les auti^es.
Seule la poésie dramatique a le privilège des longues imprécations à tirades foudroyantes. La plus célèbre est celle de Camille dans Horace. Mais quel talent ne faut-il pas pour
déclamer ces vers, sans sortir du vrai ton : celui de la nature en ces accès de fureur et de désespoir. Il en faut dire autant des imprécations d'Oreste dans Andromaque .
Remarquons que ces explosions n'éclatent qu'à la fin de la pièce, de même que les imprécations de Cléopâtre contre sod fils et son épouse dans Rodogune.
Règne : de crime en crime enfin te voilà roi, Je t'ai défait d'un père et d'un frère et de moi; Puisse le ciel, tous deux vous prenant pour victimes. Laisser tomber sur vous la peine de mes crimes ! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'liorreur, que jalousie et que confusion! Et, pour vous soutiailer tous les malheurs ensemble, Puisse naître de vous un tils qui vous ressemble!
(Corneille.)
Et ces dernièi^es pai^oles d'Athalie contre Joas :
Qu'il règne donc ce fils, ton soin et ton ouvrage; Et que, pour signaler son empire nouveau. On lui fasse en mon sein enfoncer le couteau ! Voici ce qu'en mourant lui souhaite sa mère...
C'est l'optation imprécatoire.
Il est un genre d'imprécation plus noble : c'est celle qui maudit le crime et ceux qui le commettent. Telle est celle d'Œdipe dans la tragédie de Voltaire :
Punissez l'assassin, dieux qui le connaissez; Soleil, cache à ses yeux le jour qui nous éclaire! Qu'en horreur à ses fils, exécrable à sa mère, Errant, abandonné, proscrit dans l'univers, 11 rassemble sur lui tous les maux des enfers; Et que son corps sanglant privé de sépulture, Des vautours dévorants devienne la pâture.
Parfois, l'obsécration et l'imprécation se succèdent, comme dans ces paroles de Joad, sous forme hypothétique :
Grand Dieu ! Si lu prévois qu'indigne de sa race. Il doive de David abandonner la trace.
Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché. Ou qu'un souffle ennemi dans sa tige a séché!
Mais si ce même enfant, à tes ordres docile, Doit être à tes desseins un instrument utile, Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis; Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis; Confonds dans ses conseils une reine cruelle : Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur!
En dehors de la poésie dramatique, ces grandes explosions de €olère indignée ou de malédiction ne seraient pas admissibles. L'éloquence ne peut faire qu'un bien rare usage de l'imprécation qui ne peut se produire alors que sous une forme adoucie, comme celle de Mirabeau à propos du projet financier de Necker :
Malheur à qui ne souhaite pas au premier ministre des finances tout le succès dont la France a un besoin si urgent! Malheur à qui pourrait mettre des opinions ou des préjugés en balance avec la patrie!
Les prophètes, qui agissent par la menace, sont féconds en formules imprécatoires, Isaïe et Ézéchiel surtout.
En général, l'imprécation n'a guère sa place dans des œuvres écrites où l'auteur parle en son nom personnel. On ne peut l'admettre qu'en passant, comme dans ces vers de Lamartine à Némésis ^ :
Honte à qui peut chanter pendant que Rome brûle, S'il n'a l'âme et la lyre et les yeux de Néron; Pendant que l'incendie en fleuve ardent circule. Des temples au palais, du Cirque au Panthéon! Honte à qui peut chanter pendant que chaque femme Sur le front de ses fils voit la mort ondoyer, Que chaque citoyen regarde si la flamme Dévore déjà son foyer!
1 La Némésis, journal satirique, avait dans son n© du 3 juillet 1831, attaqué le poète pour avoir posé sa candidature à la Chambre des députés.