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LA PRÉCISION

1. Ce que c'est que la précision. — 2. Différence entre la précision et la concision. — 3. La diffusion et la prolixité. — 4. Les redoublements. — 5. Les diverses manières d'envisager la précision. — 6. Les lois du développement littéraire. — 7. Un mot de l'amplification. — 8. Réflexions sur notre temps.

La précision consiste à n'employer qu'autant de paroles

1 Voir notre Campagne contre le naturalisme.

Des vocables nouveaux, il en est plusieurs qui plus tard recevront droit de bourgeoisie et forceront les portes de rAcadémie elle-même, quand l'usage les aura définitivement consacrés. Ce ne seront pas des termes exotiques comme interview, et interviewer, reporter, reportage, etc., qui se contenteront de trouver asile dans la langue du journalisme, mais des termes pittoresques, comme ensoleiller, au propre et au figuré; être assoiffé, métaphore énergique qui exprime une nuance que ne contient pas l'expression verbale avoir soif. Plusieurs substantifs, dérivés d'adjectifs en ant mériteraient d'être admis, comme attirance, voire même fulgurance. Il en est de même de certains adjectifs en al, comme familial et génial. Nous en pourrions citer d'autres auxquels il tie manque que la sanction du temps et l'autorité des grands écrivains. Mais, prenons-y garde! Le signe du génie, ce n'est point la création des mots, c'est la création des choses et la conformité avec l'intelligence des masses. En dehors de là, il n'y a point de langue durable. Restons fidèles pour le fond du langage au goût classique, en tant qu'il convient à l'expression des idées modernes comme à celle des idées générales. C'est le plus sûr moyen de recueillir les suffrages de la postérité.

caresse avec amour, pour savoir prendre ce qui convient et abandonner ce qui ne convient pas dans une composition où brille le talent et le génie même.

Toutefois la brièveté de la phrase et des membres de la phrase n'est pas un sûr garant de précision. On peut, en des phrases très courtes ayant le moins de mots possible, entrer dans des détails parfaitement inutiles. Si vous dites : " Je sors de chez moi, à huit heures, je vais à la gare, je prends mon billet, je monte en wagon et je pars, '» vous êtes concis dans les termes, mais vous n'êtes pas précis dans les choses, puisqu'il suffisait de dire : '^ Je prends le train à huit heures pour me mettre en voyage. " Les intermédiaires ne seraient utiles que s'il vous était arrivé quelque chose dans la traversée de chez vous à la gare. La question de goût devient aussi une question de convenance. La concision, pour être une qualité, consiste à dire beaucoup et non à ne rien dire ou à dire des riens en peu de mots. Poussée trop loin, elle dégénère en obscurité, comme l'abondance en diffusion ou prolixité.

L'obscurité par excès de concision provient de trop nombreuses ellipses retranchant des mots nécessaires à l'intelligence de la pensée. L'auteur se comprend lui-même, il faut le supposer du moins; mais il ne se demande pas s'il sera compris du lecteur. Voilà comment, à force d'être bref, on devient obscur.

L'excès d'abondance, défaut des hommes d'imagination, est un grave écueil. La pensée se noie dans un déluge de mots. C'est ce que Voltaire appelle :

Un déluge de mots sur un désert d'idées.

C'est qu'en effet cette surabondance dans la phraséologie n'est pas l'annonce d'un fond solide. Le style en sa délayant s'affaiblit, s'alourdit et se traîne ; l'idée morcelée se présente en lambeaux décousus et ne parvient pas à se graver dans l'esprit sous une forme saisissable. En sorte qu'elle reste obscure encore, faute d'être précise. C'est là le résultat de ce défaut qu'on nomme diffusion ou surabondance de mots dans des phrases qui, pour être excellentes, ne demanderaient souvent que d'habiles cou-

qu'il eiL.iaut.i)mLL rendre la pensée avec la clarté et le degré d'.élégaiice ÇQi'elle Jeraaiula^-So-n étymologie (p^'^œ, devant, et ' cœdere, couper) annonce un travail de retranchement, de coupure, comme celui du jardinier qui élague les branches excessives ou parasites, pour que l'arbre donne autant qu'il peut porter.

Ceci n'est pas une question de plus ou de moins d'étendue dans la phraséologie ou dans les développements : c'est une question de mesure. Aller au delà ou rester en deçà de ce que l'idée ou le sujet exige, c'est manquer de précision. Dire ce qu'il faut pour obtenir la clarté ne suffit pas, il y faut encore la mesure d'élégance qui convient. Vous le voyez, c'est une qualité rare et qui suppose dans l'écrivain un homme de goût et un penseur.

Il ne faut point confondre la précision avec la concision. L'une consiste à ne rien dire d'inutile, l'autre à ne rien dire que ce qui est nécessaire pour être compris. La première est une qualité générale qui appartient à tous les genres; la seconde, une qualité particulière qui convient à certaines pensées dont la force ou la rapidité est dans la condensation et la brièveté de la phrase. Concision vient de cum avec, et cœdere couper : c'est couper, non de droite et de gauche, mais de tous les côtés, dans l'ensemble de la phrase.

Si la concision était une qualité essentielle du style, l'abondance serait un défaut. Ces g^gliiés : concision et abondance ne tiennent pas seulement à la nature du sujet, mais au caractère^méme de l'auteur. Il en est en qui le jugement domine et qui voudraient que chaque mot fût une idée. Ceux-là sont naturellement portés à la concision. Il en est.iilaatr:£S-eii-qui-l44»a§in ^J^;[2--^J^^lI!lil!-^--^^ t.rnnvftnt. sons Ipiir plnmp difTérAnt.ps

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soit concis ou abondant, il faut nécessairement qu'on soit précis.

Il est plus malaisé d'être précis dans l'abondance que dans la

concision. FA cela se comprend : il ne faut pas seulement du

goût, il faut du courage pour sacrifier des phrases que l'oreille

pures, le retranchement des termes vagues et des développements superflus. Rien ne gâte le style comme les redites, les 7'edondances, les longueurs. Et il faut répéter ici avec Boileau :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

Toutefois c'est moins de la diffusion que de la prolixité, ou de la surabondance des détails, qu'il s'agit en cet endroit de Y Art poétique. Boileau signale ce vice des auteurs qui, dans leurs, récits ou leurs descriptions, ne savent nous-faire grâce d'aucun \\ ^ détail et font perdre de vue les-grands traits- et les grandes \ lignes en s'attardant aux plus petites choses.,- On fatigue le /J lecteur en voulant tout dire : l'esprit ne sait point digérer tant d'aliments à la fois.

Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant; L'esprit rassasié le rejette à l'instant.

Mais l'abondance elle-même, — nous en reparlerons plus tard, — c'est une qualité supérieure,(pourvu qu'elle reste dans de justes bornés et que les nouvelles manières de rendre la même idée y ajoutent quelque qualité nouvelle : plus de grâce, plus de force ou plus d'éclat.jDire deux fois la même chose en d'autres termes et dans la même phrase, pQarJesimple plaisir ^e roreille, c'est un genre de battologie que ni la raison ni le goût ne peuvent admettre. Les redoublements familiers à la poésie hébraïque où les versets se répondent en se faisant écho l'un à l'autre, comme dans les psaumes de David, ne sont acceptables dans nos littératures modernes que quand ils s'emploient pour renforcer l'idée, mais c'est à la condition de donner à la seconde forme plus de poids qu'à la première, comme dans le dernier membre de phrase de l'oraison funèbre de Condé : les restes dune voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. Massillon, si remarquable par l'abondance, ne réussit pas toujours à éviter les inutiles répétitions d'idées.

La précision n'est pas une de ces quaUtés foncières, une vertu du style dont l'absence annoncerait une lacune de faculté créa-

trice, ou la connaissance imparfaite des lois qui gouvernent le mécanisme du langage. Non, c'est une qualité critique, plus négative que positive, puisqu'elle consiste à ne rien dire de trop et à savoir s'arrêter à temps dans les développements de la phrase ou de la pensée. Rien n'est moins absolu que la précision. Elle diffère, selon le sujet, selon les cas, selon les circonstances, selon l'inspiration même de l'auteur. La précision d'une théorie scientifique ou d'une lettre d'affaires n'est pas la précision d'une pièce de poésie ou d'éloquence. Ces choses sont trop différentes pour qu'on puisse leur appliquer la même mesure. Un esprit froid que la raison dirige trouvera aisément le point précis marquant avec exactitude les rapports entre le fond et la forme. Cela se fait par habitude et bon sens en ces matières où l'imagination n'a point de part. Mais en littérature où le sentiment et l'image jouent un si grand rôle, il est impossible qu'un esprit géométrique, par exemple, mesure au compas le vol de l'aigle et du poète et qu'on puisse fixer un point d'arrêt à l'inspiration qui s'épanche. C'est à elle à sentir quand elle doit s'arrêter et elle s'arrête d'elle-même, quand la verve a cessé. Aller au delà serait manquer à la précision. De même que le discours ou la dissertation s'arrête quand les arguments ont mis la vérité en pleine lumière.

Telle est en littérature la première loi de tout développement.

Mais, parmi les idées accessoires qui se mêlent aux idées principales, le sens critique doit élaguer ce qui pourrait nuire à l'impression d'ensemble.

C'est la seconde loi.

Elles ont trait toutes les deux à la composition plus encore qu'au style lui-même, bien qu'ici l'expression tienne intimement au fond des choses.

La troisième loi, celle qui règle dans la phrase le développement particulier d'une idée, c'est le choix de l'expression et surtout de l'image qui doit mettre l'idée, dans tout son jour et nous la faire sentir jusqu'au fond de-^'âme, comme l'auteur veut que nous la sentions et qu'elle demande à être sentie ellemême, selon les circonstances.

Ainsi Corneille et Racine sont également précis en exprimant la même idée, le premier par un seul vers, le second par six.

Ils font des vœux pour nous qui les persécutons,

dit Sévère, dans Polyeucte, en parlant des chrétiens. L'homme d'Etat, comme dit Baron après d'autres rhéteurs, exprime énergiquement une réflexion qu'Esther suppliante développe pour attendrir Assuérus :

Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Tandis que notre main sur eux appesantie A leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours, De rompre des méchants les trames criminelles, De mettre votre trône à l'ombre de ses ailes.

M^"® Anaïs Ségalas, dans des vers sur une tète de mort attribués à V. Hugo et bien dignes de lui, a exprimé une idée en cinq images :

Lampe, qu'as-tu fait de ta flamme?

Squelette, qu'as-tu fait de l'âme?

Cage déserte, qu'as-tu fait De ton bel oiseau qui chantait?

Volcan, qu'as-tu fait de ta lave?

Qu'as-tu fait de ton maître, esclave?

Qui donc aurait le courage de dire qu'il y a là quelque chose à retrancher? Le lecteur peut sentir autrement que l'auteur; mais si l'un a raison à son point de vue, l'autre n'a pas tort.

Il en est que le mot à^ amplification fait sourire. On en a abusé, nous le reconnaissons. Mais amplifier au fond qu'est-ce autre chose qu'exposer un sujet avec tous les détails qu'il demande, selon le point de vue où s'est placé l'auteur. Parmi ces détails, s'il en est d'inutiles, il les faut retrancher, de même que si une pensée devait se produire sans développement, l'amplification serait un hors-d'œuvre.

La précision réclame la sobriété des développements comme celle des images; mais on doit nécessairement tenir compte de la nature du sujet et du but de l'auteur. S'il fallait s'abstenir

de tout détail en renonçant à ramplification, toute littérature, non seulement d'imagination et de sentiment, mais de raisonnement, cesserait d'exister, et il suffirait de s'en tenir à des résumés, des sommaires, des synthèses, en reléguant parmi les superflu ités toute autre analyse que le strict développement de la synthèse. Où seraient alors le charme, l'intérêt, l'émotion et toutes les idées qui jaillissent des détails et qui ont parfois plus d'importance que celles qui constituent le fond du sujet, ainsi que l'a observé Buffon? Voyez comme on peut différer d'avis sur les choses littéraires, selon le point de vue où l'on se place soi-même pour juger l'œuvre, sans réfléchir à la situation donnée. Fénelon, un si excellent juge, trouve déplacé le récit de Théramène dans Phèdre. Selon lui, il devrait dire simplement : " Hippolyte est mort, un monstre l'a fait périr; je l'ai vu. ^ Racine s'est trop étendu ^ur le portrait du monstre. On est en droit de lui reprocher ces caresses de pinceau dans un moment si dramatique. On ne reconnaît pas ici la sobriété de Racine. Mais il est évident que le malheureux père, en disant :

Quel Dieu me l'a ravi; quelle foudre soudaine?...

demande, comme le lecteur, des détails sur la mort d'Hippolyte, et que par conséquent, sur ce point, le poète ne pouvait se dispenser de nous satisfaire.

N'accusons pas légèrement les grands écrivains de pécher par excès d'abondance. On a dit que l'abondance de Cicéron s'éloignait souvent de la précision. S'il en fallait fournir la preuve, nous croyons qu'on pourrait être embarrassé. Parfois c'est excessif; mais le charme vous entraîne, et, si l'on devait dire où l'auteur aurait bien fait de s'arrêter, il n'est pas deux critiques qui s'entendraient sur ce point.

Les esprits sans imagination et sans passion, qui n'ont que de la sécheresse, ne sont guère aptes à indiquer ces retranchements: ils couperaient les ailes au génie pour en régler l'essor.

Notre temps d'ailleurs ne se distingue nullement en littérature par la précision. Et il faut le reconnaître : c'est pour y avoir trop manqué que tant de plumes mercantiles ont précipité la

décadence littéraire qui sévit actuellement. C'est dans la science aujourd'hui que la précision se réfugie, et, nous aimons à l'espérer, c'est par cette porte qu'elle reviendra. On en sent trop le besoin en ce siècle affairé où les heures sont comptées, et où on ne lit, quand on n'est point désœuvré, que ce qui peut être lu à bref délai, sans préjudice du temps consacré aux occupations journalières, à toutes les luttes et à toutes les nécessités de la vie.

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