LE NATUREL
1. Définition du naturel. — 2. Ce qui en fait le charme. — 3. Pourquoi il est difficile d'atteindre le naturel, et ce qu'il faut faire pour saisir la nature sur le vif. — 4. Comment les modes, les conventions, l'esprit d'école tuent le naturel par l'affectation. — 5. Que le naturel se montre dans la facilité du style. — 6. Qu'il ne faut point confondre le naturel avec la simplicité.
Le naturel et la vérité du style, c'est une seule et même chose. La meilleure définition qu'on en ait donnée est celle d'Andrieux :
C'est la vérité des expressions, des images et des sentiments, mais une vérité parfaite, qui paraît n'avoir coûté aucune peine, aucun effort.
L'auteur ajoute :
La moindre affectation détruit ce naturel si précieux; dès qu'une expression recherchée, une image forcée, un sentiment exagéré se présente, le charme est détruit.
On a dit, définissant le naturel par son contraire : " C'est l'absence de recherche et d'effort. " Cette définition n'est pas juste. L'absence complète de toute recherche serait de la vulgarité. Le naturel est dans l'absence de toute recherche apparente. Il y a un art d'être naturel, mais cet art n'est pas de l'artifice : il doit cacher soigneusement ses moyens.
Fénelon, qui s'y connaissait par amour de la nature et de la vérité, a dit avec justesse :
Un auteur qui a trop d'esprit, et qui en veut toujours avoir, lasse et épuise le mien. Je n'en veux point avoir tant; s'il en montrait moins, il me laisserait
respirer et me ferait plus de plaisir. Tant d'éclairs m'éblouissent : je cherche une lumière douce qui soulage mes faibles yeux.
Je veux un sublime si familier, si simple, que chacun soit d'abord tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine, quoique peu d'hommes soient capables de le trouver. Je préfère l'aimable au surprenant et au merveilleux. Je veux un homme qui me fasse oub lie?' qu'il est auteur.... Je veux qu'il me fasse penser non à lui et à son bel esprit, mais à ceux qu'il fait parler.
C'est bien cela : le charme du naturel est de faire oublier l'auteur. Quand il se montre, on peut admirer son talent, si ce talent est admirable en effet, mais on se tient en défiance, et puis le but est manqué, car le talent n'est qu'un moyen. Le vrai talent doit faire comme Esther : goûter le plaisir de se faire oublier. Concentrer l'attention, l'intérêt, l'émotion sur ^-les choses, au lieu de l'attirer sur l'habileté à manier la phrase,"" -c'est là le talent. On s'écrie : comme c'est vrai! IN ^est-ce pas la" le triomphe de l'art? Pascal l'a bien senti, quand il a dit avec cette originalité singulière qui le caractérise :
Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, qui y était sans qu'on le sût, et on se sent porté à aimer celui qui nous le fait sentir, car il ne- nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre, et ainsi ce bienfait nous le rend aimable : outre que cette communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer. Aussi, quand on voit le style naturel, on est étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme.
Oui, c'est là le charme du naturel : le cœur humain versé dans la phrase, et chaque mot écrit pour nous en faire sentir les battements. Mais l'art où est-il? dans ce transvasement du cœur, et dans le travail qu'il faut faire pour effacer les traces du travail. Si l'on n'avait qu'à traduire ses propres sentiments comme un poète lyrique ou comme M™® de Sévigné dans ses lettres à sa fille, le naturel serait plus aisé : il suffirait d'être ému et de ne songer qu'aux moyens de communiquer ses impressions. La grande difficulté, la difficulté d'art, c'est quand on est poète dramatique ou épique, narrateur ou conteur, de faire parler les autres comme ils parleraient eux-mêmes s'ils étaient Jà vivants et parlants, avec les passions qu'on leur
donne, dans le milieu où on les place. Exprimer notre nature,, cela n'est difficile qu'à ceux qui ne veulent montrer que leur talent et qui sont punis de leur vanité par le ton prétentieux et l'accent déclamatoire qu'ils prennent pour exprimer leurs pensées. Mais exprimer des sentiments qu'on n'éprouve pasdirectement soi-même et le faire comme si notre âme en était le théâtre, voilà le grand art, l'art créateur d'Homère et de Shakespeare qui lui doivent d'être les premiers et les plus vrais génies de l'humanité.
Que faut-il pour réussir dans ce grand art? Trois choses r une imagination assez puissante pour se mettre à la place de ceux qu'on fait vivre, agir et parler; une sensibilité assez vive pour qu'on se sente ému de leurs émotions ; un degré d'observation du cœur humain assez grand pour qu'on ait l'intuition de ce qui se passe en nous d'abord, dans les autres ensuite. C'est là tout le secret. Mais combien peu ont su le trouver!
Comptez dans la littérature française les écrivains qui ont possédé cette quaiité, essentielle pourtant : au seizième siècle, Montaigne; au dix-septième, Pascal, Bossuet, Fénelon, M'"® de Sévigné, Molière, La Fontaine, Boileau, Corneille en peignant les héros, et Racine en peignant les cœurs de fep:ime ; au dix-huitième, Voltaire dans sa correspondance, et parfois- Montesquieu dans VEsprit des lois, puis Bernardin de Saint- Pierre dans Paul et Virginie; au dix-neuvième, Lamartine,, quand il s'exprime lui-même ; Hugo, quand il parle de ses enfants; Musset, quand il exhale ses douleurs. Voilà les grands exemples. Mais, à côté de cela, quelle recherche jusque dans les trivialitésvoulues, et quelle solennité portée jusqu'à l'emphase parmi les poètes et prosateurs les plus célèbres! La mode, la convention,l'esprit d'école ont gâté les plus beaux talents. On a voulu se montrer artiste, et l'on a fait de l'art aux dépens de la nature. Dans la première moitié du dix-septième siècle, les écrivains à la mode étaient Voiture et Balzac, (Louis Guez de Balzac,) l'un cherchant l'esprit des mots et l'autre la pompe du langage. La double influence de l'Italie et de l'Espagne d'un côté, l'imitation trop servile des anciens de l'autre produisirent une
littérature artificielle qui retarda longtemps i'éclosiou des oeuvres de génie, portant le sceau de la vraie originalité française. Montaigne disait des écrivains de son temps : " Si j'étais du métier, je naturalise7^ais l'art autant comme ils artialisent la nature. " Au dix-septième siècle, malgré l'exemple de Malherbe puisant sa langue dans l'idiome du peuple, on fut si entiché des pointes d'esprit à la manière italienne que Boileau lui-même, qui leur fit la guerre au nom de la vérité et du bon «ens, rapprochait dans sa IX® satire le nom de Voiture de celui d'Horace. A l'hôtel de Rambouillet où trônait Voiture dans ces cercles qu'on nommait les ruelles, à force de vouloir épurer et dévulgariser la langue, on en vint à bannir tout naturel et toute nature.
Molière a fustigé ces travers dans les Précieuses ridicules oti les dames appellent le miroir le conseiller des grâces et où, pour dire : passez-nous ce fauteuil, on a recours à cette autre périphrase : voiturez-nous ici les commodités de la conversation. Dans le Misanthrope, le grand comique, en artiste de goût, fait dire à Alceste, à propos du sonnet d'Oroute :
Ce style figuré dont on fait vanité
Sort du bon caractère et de la vérité.
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure.
Et ce n*est point ainsi que parte la nature.
Molière vient de dire le mot : Vaffèctation. C'est là le vice du style dont le naturel est absent et qui se manifeste par les jeux d'esprit ou par cette pompe déplacée qu'on nomme emphase.
Ce qui a dominé le plus longtemps dans la littérature française, c'est la recherche de la pointe ou jeu d'esprit qui avait envahi tous les genres, même ceux où le cœur seul doit parler :
La tragédie en fit ses plus chères délices; L'élégie en orna ses douloureux caprices.
Bien plus, la pointe monta jusque dans la chaire :
Et le docteur en chaire en sema l'Évangile.
Voilà la mode !
Aimez-vous la muscade? On en a mis partout.
A l'heure même où Bossuet allait faire retentir le tonnerre de sa grande voix, le petit P. André quittait ce monde qu'il avait diverti de ses sermons plaisants.
Il lui a fallu tout son génie, à celui qu'on a surnommé l'aigle de Meaux, pour trouver ce langage où le naturel et la simplicité se mariaient si bien à la grandeur des pensées et à toutes les magnificences de la parole.
Ce qui a nui surtout à la vérité du style dans l'expression des idées élevées, c'est l'enflure castillane dont on retrouve tant de traces dans le théâtre de Corneille. Plus tard, on sentit la juste mesure entre lemphase et la vulgarité, et le style atteignit son plus haut degré d'élégance, sans cesser d'être naturel et simple. C'est le caractère de la langue du siècle de Louis XIV.
Et cependant combien la préoccupation d'art se manifeste toujours dans Racine et dans Fénelon lui-même en leurs imitations de la Grèce ! Il est impossible à celui qui se fait imitateur, à quelque degré que ce soit, d'être parfaitement vrai dans ses sentiments et dans son langage. Pourquoi? parce qu'il n'est pas lui-même et qu'il ne fait point parler ses personnages comme, vivants, ils auraient parlé. Lisez VIphigénie grecque après avoir lu celle de Racine, et lisez VOdyssée après avoir lu le Télémaque, vous sentirez la différence au point de vue où nous nous plaçons. On comprend quel travail il a fallu pour que la langue française, autrefois si légère, fût digne de porter le poids des plus hautes et des plus graves pensées. L'étude des anciens fut éminemment utile à cette élévation, à cette fermeté, à cette puissance du langage.
Par réaction contre les jeux d'esprit, on devait tendre de plus en plus à la noblesse du style. Le malheur est qu'on appliqua les mêmes procédés, des procédés de convention, à tous les produits de la littérature sérieuse. Dès lors, l'écrivain n'obéit plus à sa nature : il se conforme aux règles reçues. Et l'originalité disparaît. Boileau, si heureux dans la satire,
veut-il entreprendre d'exprimer ce qu'il ne sent pas? Sous prétexte de pindarisme, il écrit YOde sur la prise de Namur. Veut-il faire de la prose oratoire, en louant ce qu'il ne sait pas louer, il prononce un discours de réception à l'Académie où nous lisons ce passage :
L'honneur que je reçois aujourd'hui est quelque chose pour moi de si grand, de si extraordinaire, de si peu attendu, et tant de fortes raisons semblaient devoir pour jamais m'en exclure, que dans le moment même où je vous en fais mes remerciements, je ne sais encore ce que je dois croire. Est-il possible, est-il bien vrai que vous m'ayez en effet jugé digne d'être admis dans cette illustre compagnie dont le fameux établissement ne fait guère moins d'honneur à la mémoire du cardinal de Richelieu, que tant de choses merveilleuses qui ont été exécutées sous son ministère? Et que penserait ce grand homme, s'il me voyait aujourd'hui entrer dans ce corps célèbre?
Rien n'est beau que le vrai: Boileau l'avait oublié ce jour-là.
Au dix-huitième siècle, Voltaire est natui^el dans la poésie légère et dans la prose courante; mais, en général, son style noble prend des allures solennelles qui s'éloignent complètement de la vérité. De là, le discrédit de son théâtre. Buffon, dans son discours sur le style, nous a révélé les secrets de son art à lui. Il faut se défier de son premier mouvement. La véritable éloquence est très différente de la facilité naturelle de parler. La noblesse est une qualité essentielle qu'on atteint surtout en ne nommant les choses que par les termes les plus géyiérauœ. Voilà la recette. Il en a usé, et son art est grand. Mais ce n'est point là le langage de la nature ni de la science qui doit savoir être simple.
Deux autres procédés du style soutenu, tel qu'on le pratiquait au xviii^ siècle, ont imprimé aux écrits de cette époque une teinte artificielle : l'emploi trop fréquent des termes abstraits et l'abus de la périphrase qui caractérisait l'école descriptive dont Delille était le chef.
J.-J. Rousseau, le philosophe paradoxal, a du moins ramené la grande littérature à la vraie éloquence de la passion et au vrai langage du sentiment. Notre siècle, si magnifiquement ouvert par l'auteur du Génie du Christianisme, a mieux
observé et compris la nature. Mais le style a moins exprimé rhomme que Fauteur. Il en a été ainsi surtout, quand Técole romantique, pour réagir contre l'allure solennelle et guindée de la poésie pseudo-classique de l'Empire, a voulu unir le trivial au sublime, système qui a produit d'habiles antithèses, mais qui n'était pas conforme à la nature, précisément parce qu'on en a fait un système. Toute une partie des productions du chef de cette école est destinée à périr par ce défaut de naturel qui est la marque des œuvres périssables.
Nous ne parlons pas ici des tendances d'une autre école qui a cru ramener la vérité, en faisant de l'homme un simple animal livré à ses plus grossiers instincts. Ce n'est pas pour une semblable école que sont faites les règles de littérature.
Buffbn a trouvé le mot vrai, quand il a dit : le style, c'est rhomme, non pas l'homme sans culture, mais l'homme qui comprend et qui sent ce qu'il exprime, et qui l'exprime comme il le comprend et comme il le sent, en puisant ses inspirations aux fibres mêmes du cœur humain.
Dans ces conditions, le style, pour l'écrivain qui sait sa langue, ne sent jamais le travail, parce que le travail est tout intérieur. Aussi peut-on le dire avec raison : la vraie marque et l'effet du naturel, c'est la facilité du style.
Il ne faut point confondre le naturel avec la simplicité, comme font certains auteurs. La simplicité est une qualité particulière qui tient à la nature d'esprit de l'écrivain, mais qui, dans tous les cas, convient aux sujets les moins élevés, les plus ordinaires, les plus familiers. Le naturel au contraire est une qualité essentielle qui doit se trouver partout, dans les sujets les plus élevés comme dans les plus simples. Si vous confondiez une de ces qualités avec l'autre, cela voudrait dire que tout ce qui n'est pas simple n'est pas naturel : ce qui serait absurde. Il y a un naturel dans la pompe comme dans la simplicité, dans un cortège royal comme dans une fête paysanesque à la campagne; mais il est évident que ces deux sortes de naturel sont très différents l'un de l'autre, et que, si on les confondait, on manquerait essentiellement de convenance.
Cormenin, dans le Livre des 07^ateurs, a frappé juste en disant, pour caractériser deux espèces d'éloquence qui ne se ressemblent aucunement : " Lamartine est aussi naturel dans sa pompe que M. Thiers dans sa simplicité. "