‹ Traité de littératureChapitre 60 sur 84 · LA DIGNITÉ · texte numérisé non relu

LA DIGNITÉ

1 . Que Boileau dans son vers sur la noblesse a voulu parler de la dignité du style. — 2. Différence entre le langage d'un rustre et celui d'un esprit cultivé.

Nous disions tantôt que Buffon avait fait de la noblesse du style une loi essentielle. Déjà, en parlant des qualités de la métaphore, nous avons dit notre sentiment sur la noblesse. Nous ne partageons pas sur ce point Tavis de la plupart des rhéteurs qui rangent la noblesse parmi les qualités essentielles du style, et qui, pour étayer leur opinion, s'appuient sur ce vers de Boileau :

Le style le moins noble a pourtant sa noblesse.

Avec Baron nous ferons remarquer que Boileau ne dit pas la noblesse mais sa noblesse. Quelle est la pensée de l'auteur de VArt poétique? Que dans les sujets les plus simples, les sujets tirés de la vie de chaque jour, dans les choses les plus ordinaires enfin, il faut encore en littérature une certaine noblesse. Ce qui veut dire simplement que toute espèce de style doit avoir de la dignité. Il n'est jamais permis dans les matières littéraires de descendre jusqu'à la bassesse et la grossièreté.

Il faut distinguer soigneusement la noblesse du cœur d'avec la noblesse du style : un rustre peut avoir des sentiments nobles; il n'aura pas la noblesse du langage qui suppose la culture de l'esprit. Mais les personnes même les plus ignorantes auront de la dignité dans leur langage, lorsqu'elles auront de la noblesse dans leurs sentiments; et, sans chercher l'élégance, elles sauront trouver instinctivement des expressions choisies, sans sortir de la simplicité qui est leur élément.

Quant à la noblesse proprement dite, c'est une qualité particulière qui appartient au style soutenu et dont nous aurons à parler plus loin.

l'élégance.

1. En quoi consiste l'élégance. — 2. Que l'art est absent d'une composition qui manque absolument de cette qualité. — 3. Ce qu'il faut penser de la définition de l'élégance par Voltaire. 4. Que si l'élégance appartient plus spécialement au genre tempéré, le style simple comme le style sublime en ont également besoin à un degré différent. — 5. Quels sont ceux qui doivent être le plus attentifs à l'élégance.

Le mot élégance dont la plupart ont fait une qualité particulière est, à notre avis, une qualité essentielle.

Élégance (de e, dehors, et légère, choisir) ne signifie par lui-même que choix, choix d'expressions distinguées, a-t-on dit. Distinguées est de trop, à moins qu'on n'entende simplement par là tout ce qui sort de la vulgarité. De même que le style le plus simple a sa noblesse, il a aussi son élégance,, c'est-à-dire qu'il faut bannir de l'art la vulgarité continue ou la platitude aussi bien que la grossièreté! La dignité et l'élégance n'ont pas d'autre but. Si la littérature est un art, il est évident qu'elle ne peut accepter tout ce qui entre dans le langage trivial de la populace. Il y a un choix à faire, même quand on fait parler les gens du peuple. Il ne faut point sortir de leur vocabulaire, mais il n'en faut prendre que le dessus du "panier,, sauf pour certains mots qui révèlent tout un caractère ou qui contiennent tout un tableau de mœurs. Un terme brutal peut convenir à un personnage dans une situation donnée; mais ce qui ne convient à aucun style, quelque simple qu'il soit, c'est une vulgarité et une platitude constantes, non seulement dans les expressions, mais encore dans les tours. Ceci, c'est la complète absence d'art et par conséquent de travail littéraire. Bien dire en littérature est la forme nécessaire de tout ce qui mérite d'être dit. Les jeunes gens ne sauraient trop se mettre en garde

contre les vulgarités de la phrase. Ils doivent bien se persuader qu'il n'y a pas de style sans élégance, et que ce sont précisément les choses les plus vulgaires de leur nature qui demandent le plus d'art pour n'être point exprimées vulgairement. La raison eu est simple : ce qui est beau et grand par quelque côté trouve aisément en soi son élégance comme sa noblesse. Ce qui est vulgaire et commun ne peut être relevé que par l'élégance de la forme, c'est-à-dire par un heureux choix de mots et de tours.

Voltaire a défini l'élégance en ces termes : " C'est le résultat de la justesse et de l'agrément. ^ Cela manque d'exactitude. La justesse est une qualité de pensée qui doit régner partout. L'élégance est un agrément qui résulte de la dévulgarisation des choses vulgaires. Elle n'exige pas l'éclat et se contente de la clarté, mais elle répudie toute négligence qui révèle l'absence •de travail et la pauvreté de l'esprit.

Dans le genre tempéré, l'élégance consiste à choisir des expressions châtiées, une phraséologie coulante et harmonieuse ■et des tours d'une noble aisance.

Quant au style élevé, on ne songe pas à dire qu'il est élégant, parce qu'il possède des qualités plus hautes.

Il reste établi que l'élégance est de tous les genres et que par conséquent elle est une qualité essentielle. Elle ne constitue pas le beau style qui n'est tel que par la verve et l'éclat ; mais elle fait partie du bon style, puisque sans elle le langage ne sort pas de la platitude, et cesse par là même de revêtir un caractère littéraire. Les esprits cultivés et délicats recherchent naturellement l'élégance : elle fait partie de leur nature; ceux-là, au contraire, dont la vie se passe dans un milieu vulgaire et dont les mœurs ont besoin de se dégrossir, ne sauraient être trop attentifs à bannir de la langue écrite les trivialités de la conversation familière et banale.

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