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LA CRITIQUE

Beaucoup s'imaginent que c'est critiquer que faire de la critique, et que, porter un jugement sur un écrivain, c'est juger un accusé, comme on le fait en cour d'assises; à leurs yeux, la critique n'est pas un plaidoyer, mais un réquisitoire. C'est qu'en réalité, le plus souvent ceux qui prétendent exercer la critique ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre les devoirs qu'elle impose. C'est que les passions haineuses en font une machine de guerre pour combattre, amoindrir et nier le talent. Ils mettent les défauts en lumière et les qualités dans l'ombre. Plus il y aura d'éloquence dans un écrit, plus ils s'acharneront à transformer en vices toutes les vertus du style; à juger la composition d'après les procédés de telle ou telle école; à citer la pensée au tribunal de leurs préjugés prétentieusement décorés du nom de principes, sanstenircompteà l'auteur de ses idées à lui et du droit inaliénable qu'il possède de les exprimer librement, sincèrement, franchement, à ses risques et périls, dans toute l'indépendance de sa conscience et de sa raison.

Cet art, je me trompe, ce métier méprisable, ce n'est point de la critique, c'est de la censure et du pamphlet. C'est dégrader l'art en le faisant descendre dans l'arène des partis pour en faire un instrument de haine, au lieu d'en faire ce qu'il doit être : l'arme de la vérité, ('e n'est pas même de la satire qu'une telle critique, car le critique français l'a dit :

L'ardeur de se montrer, et non pas de médire, Arma la vérité du vers de la satire.

C'est le procédé des siècles de décadence où l'on ne sait plus admirer ni blâmer ce qui est bon ou mauvais en soi, et où Ton

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réserve l'éloge ou le blâme à ceux qui pensent ou ne pensent pas comnne nous, embourbés que nous sommes dans Tornière de nos âpres et mesquines passions.

La critique est un jugement, mais un jugement impartial, qui, dans l'ordre de la philosophie et de Thistoire, prend la raison pour guide; et, dans Tordre du beau, de l'idéal, de l'imagination et du sentiment, n'a d'autre boussole que le goût, cette conscience de l'esprit qui nous dit : ceci est bien et cela est mal. Comment ce mot critique est-il entré dans la langue? On l'a tiré du grec xpivw, dont le sens originel est " passer au crible, ^' pour séparer la paille et l'ivraie du bon grain. Qu'est-ce que la passion a donc à faire ici? La passion est nuage, et la critique est lumière.

Mais, direz-vous, pour juger, faut-il donc parler froidement? Autant vaudrait supprimer l'âme; non, vous pouvez vous échauffer, mais seulement quand la lumière est faite. Louez chaudement ce que la raison et le goût vous auront fait trouver digne d'éloge, et blâmez vigoureusement tout ce qui outrage le goût, la conscience et la raison/Sachez vous placer enfin au point de vue où s'est placé l'auteur et dans le milieu où il a vécu, et jugez son talent d'après sa pensée, non d'après la vôtre. Libre à vous ensuite de dire que ce ne sont point là vos principes; que l'auteur s'est placé à un faux point de vue, et que sa doctrine vous paraît stérile ou funeste à la littérature d'un pays ou aux progrès de l'humanité. Ceci est une question à part et qui n'enlève rien au talent. Si c'est l'art que vous avez à apprécier, appréciez-le comme art, c'est-à-dire comme moyen de rendre la pensée de l'écrivain qui l'a conçue, et ne le condamnez pas, en substituant d'avance vos vues personnelles, vos préjugés et vos passions aux vues désintéressées et loyales, à l'inspiration consciencieuse et libre qui ont dicté l'ouvrage dont vous voulez vous constituer juge. Ce n'est qu'à ce prix que la critique pourra rendre hommage à la vérité, service à la morale, honneur et courage aux travailleurs de la pensée.

Je disais tout à l'heure que la critique avait à discerner le bien du mal en littérature comme en toute chose. Est-ce à dire

que, sous peine de manquer de critique, il faille chercher toujours à signaler les défauts, même dans les œuvres les plus parfaites? C'est demander si, pour apprécier l'astre qui fait le jour, il faut insister sur les taches qu'il porte sur son disque, au lieu de juger les effets de sa lumière et de sa fécondante chaleur. En présence des chefs-d'œuvre, la critique n'a rien à faire que le discernement des beautés. Et c'est alors qu'est grande sa mission, car elle finit par se confondre avec la poésie même dont elle nous apprend à goûter les charmes et admirer les splendeurs. La critique est faite pour apprécier le talent, non pour le déprécier. Elle souffre d'avoir à blâmer : elle ne le fait que pour mettre le monde en garde contre ceux qui abusent du talent au profit de l'erreur et du vice; mais elle est heureuse de n'avoir à montrer que le vrai, le beau et le bien, sans s'offenser des faiblesses inévitables, ombre que traîne après soi la lumière, et qui ne prouvent qu'une chose : c'est que Thonime est toujours homme, même quand il se rapproche le plus de Dieu.

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