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GRANDEUR, DE TANT DE GLOIRE

Est-ce le génie ou l'art qu'il faut admirer ici? C'est l'un et l'autre, avec cette différence que, dans Fléchier, c'est l'art poussé jusqu'au génie, et que, dans Bossuet, c'est l'art enfanté par le génie même.

On ne saurait trop méditer de tels exemples, pour se former l'oreille à la grande musique du style.

3" L'harmonie imitative est l'imitation des choses par la

ressemblance des sons ou par le mouvement lent ou rapide de la phrase. En d'autres termes, c'est l'accord du son avec la pensée. L'harmonie imitative est de deux sortes : a) par onomatopée, quand le son des mots reproduit le son de l'objet; b) par le rythme, quand le mouvement de la phrase éveille en nous l'idée de la chose même qu'elle représente.

L'onomatopée en littérature, comme l'imitation de tous les bruits de la nature en musique, c'est plus souvent une déviation de l'art qu'une beauté. Si l'on en faisait une loi, cette recherche ne serait plus qu'un jeu puéril, et il faudrait sans cesse forger des mots pour imiter tous les bruits. C'est un des travers de l'art moderne qui tend à matérialiser la pensée, faute de pouvoir entrer par l'inspiration et par l'observation au cœur des choses. C'est un genre d'invention peu difficile après tout, et qui ne conduit qu'à une simple curiosité d'oreille. C'est par onomatopée qu'on a dit le cliquetis des armes, le glouglou de la bouteille, le clapotement du ruisseau, le rony^on du chat, le coassement des grenouilles, le croassement des corbeaux.

Le chevalier Piis a fait en onomatopées tout un poème où l'on chercherait vainement, au dire de ceux qui ont eu le courage de le Hre, la moindre étincelle de génie. On n'y trouve que des jeux d'esprit. Dubartas, qui, lui du moins, ne manquait pas d'inspiration, s'est amusé à écrire des choses comme celles-ci:

Le cheval

Le champ plat, bat, abat, détrappe, grappe, attrape Le vent qui va devant.

La gentille alouette avec son tire-lire

Tire lire aux fâchés, et d'une tire, tire Vers le pôle brillant.

On a fait mieux sans doute; mais c'est en associant l'harmonie par le rythme à l'onomatopée. La différence entre ces deux sortes d'harmonies est bien marquée dans ces deux vers latins :

At tuba terribili sonitu taratantara dixit. (Ennius.) At tuba terribilem sonitum procul sere canoro Increpuit... (Virgile.)

Ennius imite le bruit de la trompette, Virgile donne à son vers le retentissement du clairon.

Le vers de Racine :

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?

est beau, non par ses sifflantes seules, mais par le mouvement et le tour qui s'y ajoutent.

Si l'on disait :

Cenl serpents sur son sein pouvaient leurs 5t/'flements,

il y aurait plus de sifflantes que dans Racine; mais le vers -aurait-il une égale beauté?

Boileau a été particulièrement heureux dans ces vers :

J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux, Roule plein de gravier sur un terrain fangeux.

Mais c'est par le mouvement aussi et par le contraste plus que par l'onomatopée que ces vers sont d'une si parfaite harmonie.

L'harmonie par le rythme, n'imitant pas seulement le bruit, mais donnant la sensation ou le sentiment des choses, c'est, <îomme on l'a dit, le secret des maîtres.

On en peut citer bien des exemples.

Racine a dit :

L'essieu crie et se rompt.

Et dans la même pièce : 1

Indomptable taureau, dragon impétueux, Sa croupe se recourbe en replis tortueux.

On voit le monstre dépliant ses anneaux. Boileau a dit, imitant le galop du cheval :

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui. Et, pour montrer la lenteur des bœufs :

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

Mieux encore

N'attendait pas qu'un bœuf, pressé de l'aiguillon, Traçât à pas tardifs un pénible sillon.

La Fontaine se distingue entre tous par ses effets d'harmonie :

La grenouille

s'enfle, se travaille.

Borée

Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon, Siffle, souffle, tempête.

En lisant le début de la fable le Coche et la mouche, on sent la fatigue, on sue, on perd haleine :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé.

Et de tous les côtés au soleil exposé.

Six forts chevaux tiraient un coche.

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu :

L'attelage suait, soufflait, était rendu.

Delille peint à merveille les différents effets de l'harmonie rythmique dans ces vers :

Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore;

Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.

Entend-on de la mer les ondes bouillonner?

Le vers comme un torrent en roulant doit tonner.

Qu'Ajax soulève un roc et le traîne avec peine,

Chaque syllabe est lourde, et chaque mot se traîne;

Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau,

Le vers vole et la suit aussi prompt que l'oiseau.

Citons enfin le vers de Saint-Lambert :

Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.

C'est un des plus beaux exemples de la double harmonie du mouvement et des sons, c'est-à-dii^e de la perfection même du style pittoresque. L'harmonie entendue ainsi compte plus que la couleur dans l'art de peindre par la parole.

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