LA CONVENANCE
1. Définition de la convenance. — 2. Importance de cette qualité qui résume toutes les autres. — 3. Que la convenance est le principe d'où découlent les qualités particulières du style.
La convenance du style est la conformité du ton avec la nature du sujet. A un sujet simple un ton simple; à un sujet élevé un ton élevé. Telle est la règle.
Prendre dans un sujet simple et familier un ton solennel et pompeux ; en un sujet élevé, tomber dans la vulgarité et la bassesse; être trivial, quand il faut être noble; léger, quand il faut être grave; emporté, quand il faut être calme; humble, quand il faut être digne; fier, quand il faut être soumis; déployer toute l'énergie du style là où doit régner la douceur, c'est manquer essentiellement de convenance.
Il faut donc assortir le ton et les couleurs à la nature du sujet. Cette loi est la loi suprême du style, à ce point que, si vous enlevez la convenance, toutes les autres qualités ne servent de rien. Le style est vicié jusque dans sa racine : l'accord de l'expression avec la pensée. Voilà pourquoi nous avons consacré à cette qualité un chapitre à part, bien que nous ayons eu déjà l'occasion d'en parler, à propos d'élégance et même de noblesse. C'est à propos de tout qu'il faut rappeler au respect de la convenance comme à celui des convenances, car ici le beau ne se sépare pas du bien, et la littérature tend la main à la morale, comme à une sœur, la muse inspiratrice des âmes délicates et des esprits éclairés qui n'ont point fait divorce avec la conscience. Oui, la convenance du style, c'est non seulement le respect des convenances littéraires, mais encore le respect des bienséances morales. Si vous n'aviez que des sentiments bas et vulgaires, en vain chercheriez-vous la dignité et la noblesse : on pourrait entendre la bataille des mots dans le cliquetis de vos phrases, mais votre style ne rendrait pas le son d'une grande âme.
Il faut avoir un goût sûr, un esprit cultivé, un sens délicat pour avoir en toute chose le sentiment des convenances. Or qui
n'a pas ce sentiment ne peut respecter les convenances du style. C'est tout à la fois un instinct et un art : l'instinct de l'appropriation du ton au sujet et l'art d'établir la mesure, de trouver le juste milieu entre ce qui est trop haut ou trop bas; d'obtenir, si on le pouvait, une véritable équation entre la pensée et la parole. C'est une sorte de mathématique aussi, mais qu'on n'acquiert que par l'observation de la nature. '
Ce qu'il faut savoir, c'est le style qui convient à chaque pensée, à chaque sentiment, à chaque situation, à chaque personnage! Il ne suffit pas de connaître sa langue et d'observer les qualités générales du style; il faut en posséder les qualités particulières d'esprit, de sentiment, d'imagination, de passion, de génie. Avoir un style à soi, c'est bien, mais ce n'est pas assez pour respecter la convenance. Que dis-je? un style à soi peut devenir un défaut, comme nous l'avons dit à propos de variété. Pourrions-nous, par exemple, mettre en scène un personnage tout différent de nous-mème, un homme du peuple surtout, et lui prêter notre langage au lieu de lui faire parler le sien? D'un autre côté, si, pour être vrai, nous mettons un langage trop grossier, même dans une bouche populacière, nous blessons le lecteur qui se respecte. C'est manquer à la convenance, aux yeux de laquelle tout ce qui se fait ne peut être dit, et tout ce qui se dit ne peut être écrit. Il y a un choix à faire dans la vérité relative; et c'est se jeter hors du vrai, même en le cherchant, que de se faire artiste en grossièreté. La mesure, c'est la chose capitale. Vous auriez beau posséder tout le génie du monde, si votre style dépasse votre pensée, ou s'il reste au-dessous; s'il n'est pas approprié au sujet, s'il jure avec les personnages, avec les situations, avec le sens moral, vous ne possédez pas l'art de bien écrire.
Chaque sujet a son style particulier, et c'est en le méditant jusqu'à le transformer en notre propre substance que nous parvenons, en nous dépouillant de nous-mêmes, à revêtir la nature des choses les plus étrangères à notre nature. La convenance est donc le principe, la source, le point de départ de toutes les qualités particulières que nous allons maintenant aborder.