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QUALITÉS D ESPRIT

GAIETÉ. — ENJOUKMENT. — FINESSE.

1. Les deux sortes de rire. — 2. L'esprit dans la littérature française. Un mot du style bouffon et du style burlesque. — 3. Du bon et du mauvais rire. — Des jeux de mots, — Comment les plus sérieux excellent à exciter le rire. — 4. Que chaque nation a son genre d'esprit, mais que la France l'emporte à manier le badinage. — 5. Conseil aux écrivains. — 6. De la finesse dans la pensée et dans les mots. — 7. — Ce qu'il faut penser du style fin. — 8. De l'abus de l'esprit.

Les qualités d'esprit sont celles qui conviennent aux sujets légers où l'auteur veut éveiller en nous le rire ou le sourire par la jovialité, la plaisanterie, le badinage, les sous-entendus et les allusions piquantes ou malicieuses. Le rire est de deux sortes^: il naît des choses mêmes ou/de la manière dont on les envisage. Dans le premier cas, c'e^t un effet de la nature des choses; dans le second, c'est un effet d'art. La source de run est Ift ridicn]f>: le principe de l'autre est une vue de l'esprit qui badine ou qui raille aux dépens des choses sérieuses. La dose d'esprit se mesure à l'intention de l'auteur, comme au caractère des idées et des faits qui deviennent un sujet de badinage ou qui se prêtent aux allusions et aux sous-entendus. Au premier degré est \dig£!ti^é, qui tient au tempérament plus qu'à l'esprit et qui excite l'hilarité plus ou moins bruyante : c'est la gaieté rabelaisienne. Au second degré, l'enjouement semi-sérieux entre le rire et le sourire : c'est la douce gaieté d'Horace dans ses Satires, le rire philosophique qui s'amuse des sottises et des travers de l'humanité. Au troisième degré, c'est la finesse qui

associe rintelligence ou la malice du lecteur à l'esprit de l'auteur, en laissant deviner ce qu'on ne veut pas dire brutalement ni vulgairement.

Le style de la plaisanterie procède par contraste, par contradiction, par rapprochements, par équivoque, par iroiile, par saillies, par ]eux de mois, par traits piquants, par allégorie, paT"

allueiono. Uai lilule. pat' Insinnannn, p^r hnnhnmin nf nnivr>t.â-

appat'étite et voulue, présentant un niél^^^g^ ^^ q"^^'^^'? gimplûg douces et brillantes, sans dfpr^^^^^ ^•^ viv'^nitn f^miUprQ H<a 1^ conversation ou du récit.

Tous les peuples possèdent, à côté de leur littérature sérieuse, ce courant de littérature légère qui, pour la plupart, se concentre dans les œuvres comiques. Mais la France, sous ce rapport, l'emporte sur toutes les autres nations. L'esprit s'est manifesté dans la littérature française, dès sa naissance, par la naïveté gauloise des fabliaux, des contes, des nouvelles, des rondeaux et des chansons, puis par la spirituelle malice des satires, des épigrammes et des fables, par la verve caustique et les spirituelles saillies de la comédie, du roman et du genre épistolaire. Rutebeuf, Marot, Rabelais, Régnier, Boileau, La Fontaine, Voiture, Scarron, Molière, M'"® de Sévigné, Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Pascal, Saint-Simon, de Retz, Fontenelle, Regnard, Piron, Gresset, Voltaire, Hamilton, S^-Evremond, Montesquieu, Marivaux, Lesage, Beaumarchais, sans compter ceux de notre siècle, quelle brillante phalange d'hommes d'esprit de premier ordre! Gais par tempérament, il en est peu qui le furent : on ne pourrait guère compter que Rabelais, la gaieté bouffonne, et Scarron, la gaieté burlesque.

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rire.^On peut l'admettre, en passant; mais d'une manière continue, il n'appartient qu'à la littérature de bas étage. Si le fond est trivial, la convenance du style exige-t-elle que l'expression soit triviale aussi? Oui, s'il s'agit d'exprimer la vérité du caractère

et des situations. Mais, d'aucune façon, dans l'art, le langage et les sentiments de la populace ne sont admissibles. Ce qui n'est pas honnête n'est jamais littéraire.

Le style burlesque est le travestissement du sérieux : c est Apollon couvert d'une casaque de polichinelle. Le comique est dans le contraste entre la grandeur des personnages et la vulgarité de leur langage. Le but de Scarron était excellent : il voulait censurer le ridicule engouement de son époque pour la mythologie, et railler la recherche et la fadeur du théâtre et des romans à la Scudéry.

Mais le genre burlesque en lui-même est tout ce qu'il y a de plus anti-poétique, car il fait rire de ce qu'il y a de moins risible et tue le sentiment esthétique en tuant l'admiration. Boileau a bien fait de détrôner le burlesque.

Le rire a sa place dans l'art comme dans la vie; mais il ne faut point abuser. Si la poésie est l'expression du beau par la parole, le rire est étranger à la vraie poésie.

Ceci n'exclut ni le badinage ni l'enjouement qui rient moins qu'ils ne sourient, ce qui est la marque de l'esprit. Dans les matières les plus sérieuses, il est permis d'avoir de l'esprit et de tempérer la gi^avité par la grâce d'un fin sourire.

Sans doute, les grandes passions sont sérieuses : l'extrême joie comme l'extrême douleur. Mais la gaieté est le privilège des natures heureuses, des tempéraments sains, des consciences sans remords. Etre toujours sérieux, cela n'est pas humain. La bête ne serait plus bête, si elle pouvait rire.

Quintilien dit que la comédie corrige les mœurs en riant : castigat ridendo mores. Quoi de plus humiliant en effet que d'être un sujet de ridicule? Comment le devient-on? Quand on dit des sottises, et qu'on croit faire de l'esprit; quand on a la prétention du courage et qu'on n'est qu'un poltron; quand on affirme la vérité et qu'on est pris en flagrant délit de mensonge. Si l'on ne s'indigne pas, on rit. Chaque fois qu'il y a dispro-

portion entre la fin et les moyens, déviation du but tracé par la nature ou la raison, la nature et la raison se vengent par le rire, et c'est un rire bien légitime, à une condition cependant : c'est que celui qui en est l'objet ne soit pas digne de mépris ou de pitié. On ne rit pas de ce qui est infâme ou de ce qui fait saigner le cœur. Le rire ou le sourire de l'esprit n'atteint que les travers et les vices qui ne sont pas odieux. Les défauts physiques, les vices de conformation, la laideur, les chutes et les accidents peuvent exciter un rire involontaire, où l'esprit n'a point de part; mais il faut prendre garde que ce rire ne soit une insulte à la misère. N'oublions pas le proverbe wallon : " Il ne faut pas rire des mal chaussés! "

La raison du ridicule et des choses risibles en général est dans la loi des contrastes. Là est tout le secret du burlesque, soit que le sérieux devienne plaisant, comme dans l'œuvre de Scarron, ou le plaisant sérieux comme dans le poème héroïcomique. C'est le contraste du sérieux au plaisant qui fournit le plus d'aliments à la verve du style enjoué. Jetez avec à propos un trait d'esprit au milieu d'une discussion qui s'envenime : " J'ai ri, me voilà désarmé, " pourvu que je n'en sois pas blessé. Non, ne blessons jamais l'amour-propre de personne : on se fait ainsi des ennemis irréconciliables. Et les bons mots à ce prix sont des mots détestables. On comprend qu'un homme sérieux n'ayant rien de mieux à faire s'amuse à forger des calembours. La plupart sont usés, à force d'être rebattus. Quand c'est neuf et trouvé sans recherche, on sourit. Si l'on en fait une étude, c'est un enfantillage : la sottise des gens d'esprit. Il faut du tact pour être maître dans ces jeux d'esprit, en associant à l'acuité de la pointe la perspicacité du lecteur.

Les plus sérieux sont toujours ceux qui l'emportent par le contraste de leur gravité avec la légèreté de l'esprit de saillie. Ce n'est pas en riant qu'on fait rire. Il en est qui prennent le devant et qui rient les premiers : on rit d'eux plus souvent qu'on ne rit de ce qu'ils disent pour rire. On a remarqué avec raison que les hommes les plus habiles à manier la langue de la plaisanterie sont sérieux, sinon de tempérament, du moins d'étude

et d'observation. Les hommes légers aiment à rire et le font spontanément; d'autres les observent pour les peindre et créer des types : c'est Tart qui s'empare de la nature pour en faire la matière de ses conceptions. Les hommes sérieux peuvent dédaigner la plaisanterie, dans leurs écrits ; mais l'enjouement est si naturel à l'homme que les plus graves génies ont merveilleusement réussi à prendre l'accent de la gaieté comique, comme s'ils avaient éprouvé le besoin de se détendre en amusant le lecteur.

Les plus puissants, dit Baron dans sa Rhétorique, sont peut-être ceux qui y excellent, ou y visent davantage. Sans parler d'autres grands hommes qui ont porté jusqu'à l'extrême la manie du quolibet et du calembour. Quintilien affirme que ce n'est pas le bon vouloir qui manquait à Démosthène pour être plaisant; la réputation de Cicéron était si bien établie sous ce rapport que Galon l'appelait le consul facétieux. Homère a chanté le combat des rats et des grenouilles sur la même lyre qui chantait ceux des héros et des dieux; l'auteur des Pensées est celui des Provinciales; l'auteur de L'Esprit des lois celui des Lettres persanes; Horace, le Pindare de Rome, en est aussi le premier satirique. Qui aiguisa l'épigramme mieux que J. B. Rousseau et Lebrun, les plus sérieux lyriques de France avant Lamartine? Le poète du Cid a écrit le Menteur, celui d'Athalie, les Plaideurs, celui de Brutusei de Mérope, ces innombrables facéties qui resteront les éternels modèles du genre. L'or et l'argent sont les métaux avec lesquels le mercure a le plus d'affinité!

Chaque nation, chaque siècle a son genre d'esprit et sa façon d'enjouement, sans compter les nuances de l'esprit individuel.

Voici comment l'habile écrivain que nous venons de citer caractérise l'enjouement chez les différentes nations :

Sensuel, folâtre, poétique en Italie, à la fois bourgeois et fantastique en Allemagne, observateur, positif, je dirai presque instructif en Espagne, il présente en Angleterre quelque chose de plus spécial, de plus national encore et qui ne peut s'exprimer que par le mot anglais lui-même : Vliumour.

En France, toujours malin et sensé, l'enjouement a varié avec les époques. Au XVF siècle, c'est une jovialité épaisse, originale, érudile; au xvii^, une plaisanterie plus finie, plus décente, d'une application plus universelle, spirituelle parfois jusqu'à la mignardise; au XYiii^, une ironie mordante et philosophique. Je ne recommanderais donc pas l'imitation de l'enjouement du xvie siècle; j'excepte la Satire Ménippée. Mais au xviF, sans parler des poètes, les modèles en prose abondent : M"i« de Sévigné, La Bruyère,

Hamilton, le Roman comique, Gii Blas qui, publié dans la dernière année du règne de Louis XIV, appartient, pour la forme comme pour le fond, au xvii^ siècle plutôt qu'au xviiF.

Quant aux contemporains, il y aurait beaucoup à prendre dans les pamphlets, les romans, les journaux; mais les trois hommes qui ont montré le plus d'esprit sont Ch. Nodier, Paul-Louis Courier, Prosper Mérimée auxquels on pourrait joindre Edmond About.

Ce n'est guère qu'en France non plus que l'on a connu le badinage, plus léger, plus délicat que l'enjouement qui prend souvent l'apparence du sérieux et n'ôte son masque qu'à la dernière heure.

Imitons de Marot l'élégant badinage.

Imitez celui d'Hamilton, celui de Gresset, mais soyez circonspect dans cette imitation, et là plus qu'ailleurs craignez l'abus.

Le même auteur, se faisant l'écho des préceptes sévères de Quintilien, termine son chapitre sur l'enjouement par ces graves paroles qui s'appliquent à tous les pays et à tous les temps :

Écrivain, ne vous permettez jamais de raillerie offensante, et ne soyez pas de ceux qui perdraient vingt amis plutôt qu'un bon mol ; n'étendez point votre satire à une nation, à une fraction sociale tout entière, sans dire au moins un mot des exceptions : toute règle en a, et souvent de nombreuses.

Avocat, ne riez ni du malheur, ni du crime : l'un est sacré, l'autre exécrable; si vous êtes homme, le premier doit vous attendrir, le second vous indigner, et le rire s'allie mal à l'horreur et à la pitié. Homme d'état, publiciste, journaliste, n'oubliez pas la dignité de votre caractère et de votre mandat; il est des institutions tellement graves, des réputations tellement pures que toute bouffonnerie doit tomber devant elles. Attaquez, combattez ces choses ou ces hommes, si leur chute est nécessaire au triomphe des opinions que vous croyez justes et utiles et du parti que vous défendez, mais ne les raillez pas : les respecter, c'est vous respecter vous-même.

Nous avons montré les diverses nuances du rire et du sourire dans le ton plaisant et badin. Il nous reste à définir une qualité

d'esprit qui appartient au sérieux plus qu'au plaisant et qui, en France surtout, est devenue le privilège des moralistes : la finesse.

Y a-t-il un style fin, comme il y a un style plaisant ou badin? En d'autres termes, peut-on prendre d'un bout à l'autre d'un ouvrage un ton qu'on appellerait ton fin? Nullement. On dit bien en parlant d'un peintre : il a de la finesse de touche; on pourrait dire encore dans le même sens finesse de ton, comme on dit finesse d'accent en musique. Mais, en littérature, la finesse n'a rien de commun avec la ténuité d'un fil ou d'un son, avec la légèreté ou la délicatesse de la main ou de la voix. La finesse, comme qualité littéraire, est dans le sous-entendu de la pensée qu'on laisse deviner au lecteur ou à l'auditeur, pour lui donner la satisfaction d'avoir compris l'auteur à demimot. La finesse est dans la pointe d'esprit, dans l'allusion, dans l'insinuation, dans le rapprochement inattendu, dans l'antithèse, voire même dans l'équivoque. Que diriez-vous d'un style qui ne serait semé que de traits d'esprit, d'un style qui serait tout en pointes? Cette recherche serait du plus mauvais goût; ce ton, au lieu d'être un plaisir, serait une fatigue; et, loin d'associer à la malice de l'écrivain l'esprit du lecteur en lui laissant deviner le mot de l'énigme, ce style finirait par devenir inintelligible, en noyant les idées sous une pluie d'étincelles.

Y a-t-il rien d'aussi peu agréable en somme et d'aussi fatigant que ce marivaudage où il faut coup sur coup se demander quelle est pa pensée de l'auteur? Au xviii® siècle, ce genre d'esprit était très à la mode, et l'on voyait un perpétuel sourire sur bien des lèvres à l'audition des comédies de Marivaux. Mais combien de spectateurs avaient l'air de comprendre et n'y voyaient goutte. Non, la finesse, qu'elle soit dans la pensée ou dans le mot, n'est pas un ton, mais un accident du style. Certaines pensées gagnent à être exprimées avec finesse, comme certains sentiments avec délicatesse. Voilà tout. Que

Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent,

cela peut être aussi ingénieux que charmant. Mais qu'il y en

ait partout, ce serait peu plaisant, même dans la plaisanterie. Nous ne comprenons pas Joubert, lorsqu'il dit :

Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses, mais dç finesses délicates. La délicatesse et la finesse soni sentes Les véritables indices du talent. Sans elles un style sain n'annonce rien qu'un esprit étroit.

Franchement, ceci manque de largeur : il faut y voir une complaisance d'écrivain trop amoureux des qualités par où il excelle. Buffon a dit vrai :

Rien n'est plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité : aussi plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style.

Après cela, que des moralistes comme La Bruyère, La Rochefoucauld, Pascal, Joubert, mettent, quand l'occasion s'en présente, de la finesse dans leurs pensées détachées, rien de mieux, pourvu qu'ils n'en abusent pas, comme il arrive à La Rochefoucauld.

On cite de ce dernier cet exemple : " Nous promettons selon nos espérances et nous tenons selon nos craintes. » Pour comprendre cette pensée, il faut savoir que ce moraliste ne voyait d'autre principe à nos actions que Yégoïsme. J'ai entendu traduire ceci de plus d'une façon. Il n'y en a qu'une cependant qui soit la bonne : nous promettons dans l'espérance de recueillir le fruit de nos promesses, et nous ne tenons que dans la crainte d'en être privé en y manquant. Cela paraît profond, mais c'est bien subtil! On pourrait multiplier les traits où la finesse est tout entière dans la pensée. La Rochefoucauld dit encore : " Il suffit souvent d'être grossier pour n'être pas trompé par un habile homme. '' C'est la ruse déjouée par le gros bon sens. Mais quand, transcrivant de mémoire cette pensée, un rhéteui^ écrit : " Il suffit quelquefois de n'être pas grossier pour paraître un habile homme, " on ne comprend plus où gît la finesse, et on se demande aux yeux de qui il suffii^ait de n'être pas grossier pour paraître habile. Voici une jolie maxime où il y a autant

de profondeur que de finesse : " L'hypocrisie est un hommage •que le vice rend à la vertu, v Cela ne fait pas sourire, cela fait penser.

La Bruyère, exprimant une pensée analogue, dit avec finesse : ^' Il n'est point de vice qui n'ait une fausse ressemblance avec la vertu et qui ne s'en aide. "

La finesse dans les mots est plus particulièrement la marque de l'esprit, mais de l'esprit de conversation ou de l'esprit épigrammatique.

Voici deux traits de Talleyrand, ce grand diplomate à qui il était difficile d'avoir autant de conscience qu'il avait d'esprit. Un solliciteur disait à Talleyrand pour appuyer sa demande : « Et notez. Monseigneur, que je suis allé à Gand. — En êtes- Tous bien sûr? lui répond le prince; c'est que nous y sommes allés deux ou trois cents, et nous en sommes revenus deux ou trois mille. ^ Napoléon lui fit comprendre un jour que l'origine de sa grande fortune était suspecte à bien des gens. — " Rien de plus facile à expliquer, Sire; j'ai beaucoup acheté la veille du 18 Brumaire, et j'ai tout revendu le lendemain. " Quand on a à sa disposition un esprit pareil, il faut être bien fort pour n'en point abuser.

On aime aussi le mot d'un ministre anglais à la reine Elisabeth :

" Que s'est-il passé au conseil, lui demandait la reine? — Quatre heures, madame, ^ répondit Cécil.

Quoi de plus fin et de plus tendre à la fois que ce mot de M*"® de Sévigné à sa fille : ^ Il n'y a pas un mot dans vos lettres qui ne me soit cher : je n'ose pas les lire, de peur de les avoir lues. " Ce sont là de ces mots qui peignent tout un caractère : n'y retrouvez-vous pas M'"® de Sévigné avec tout son esprit et toute sa tendresse maternelle? Elle seule a eu le secret de puiser ainsi son esprit dans son cœur. Les autres ont fait de l'esprit, mais au détriment du génie qui est moins dans la tète que dans la poitrine. Voyez plutôt Fontenelle. Une grande dame lui dit un jour que, sous la mamelle gauche, la nature lui avait donné de la cervelle comme dans la tête. Et c'était

trop juste. Quel feu peut-il y avoir dans un esprit tout en étincelles? Quoi qu'il en soit, Fontenelle avait l'art de la finesse, même dans les plus graves matières. On connaît son mot au cardinal Dubois, qui ne méritait guère un semblable compliment : " Vous avez travaillé dix ans à vous rendre inutile. « Peut-on dire avec plus d'esprit : Eu faisant l'éducation du Régent, vous avez travaillé à le rendre capable de se passer de vos services. En d'autres termes, vous avez agi avec désintétéressement, sans ambition personnelle.

Voici un autre mot du même auteur qui, sous la plaisanterie, cache un sens profond. On lui disait : Dieu a fait l'homme à son image. Uhom^ne le lui rend bien, répondit-il.

Ce n'est pas le lieu de parler de l'épigramme où la finesse est bien à sa place, mais elle doit être dans la pensée et non pas seulement dans les mots, comme l'observe Boileau. La France, qu'on a appelée et qui aime à s'appeler elle-même la nation la plus spirituelle de la terre, a trop abusé de l'esprit. Le xvii® siècle dans sa première moitié, au temps de Voiture et de l'Hôtel de Rambouillet, eu a fait une si grande consommation que la langue finissait par perdre tout son naturel à force de raffiner et de s'affiner dans ces bureaux d'esprit où l'on s'appliquait à trouver et à exprimer le fin des choses. Il n'a fallu rien moins que le bon sens, le goût et le génie de Molière pour ramener la langue à l'expression vraie de nos sentiments et de nos pensées, sans rien enlever à l'esprit de ses droits. Le grand comique a censuré l'expression du bel esprit dans les Précieuses ridicules, les Femmes savantes et le Misanthrope. On connaît ces paroles d'Alceste à propos du sonnet d'Oronte :

Ces jeux d'esprit ne sont qu'affectation pure, Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.

Chrysale, dans les Femmes savantes, dit de Trissotin : On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.

Et Henriette à son tour :

Les doctes entreliens ne sont point mon affaire : J'aime à vivre aisément; et, dans tout ce qu'on dit,

Il faut se trop peiner pour avoir de l'esprit; C'est une ambition que je n'ai point en tête. Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête; Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

Cette finesse affectée dont Molière et Boileau firent justice, et qui, grâce à eux, disparut des meilleurs écrits du xvii® siècle, reparut au siècle suivant avec intensité, comme c'est l'ordinaire dans les littératures vieillies et déclinantes où les recherches d'art viennent partout remplacer la nature. Gresset l'a dit avec raison :

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

Le succès de J.-J. Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre a été d'autant plus vif à cette époque que leur manière faisait un plus grand contraste avec les jeux d'esprit qui régnaient alors sur la scène comme dans les salons.

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