NAÏVETÉ. — DÉLICATESSE. — GRACE. — NOBLESSE
1. Qu'il y a deux sortes de naïveté : celle de l'esprit et celle du cœur. — 2. La naïveté de La Fontaine. — 3. Différence entre le naturel et la naïveté. — 4. La naïveté des gens distraits. — 5. La naïveté des esprits créateurs.
Les qualités que nous avons à définir ici sont des qualités de nature avant d'être des qualités d'art. Tout l'art du monde est impuissant à donner la naïveté ni la grâce à qui ne les a pas en soi. Et, bien que la délicatesse suppose, comme la finesse, un certain travail d'expression, il n'appartient pas plus aux natures grossières d'en saisir l'accent, qu'elles ne peuvent saisir celui de la noblesse.
La naïveté forme comme la transition entre les qualités d'esprit et les qualités de sentiment. Il y a en effet deux sortes de naïveté : celle qui naît de la simplicité du cœur et celle qui naît de la malice innée de l'esprit. La première est sans art et devance toute réflexion : c'est la vraie naïveté, la naïveté ingénue de l'enfant ou la naïveté sublime du génie ; la seconde touche à la finesse : c'est la naïveté malicieuse de La Fontaine, naïveté composée de bonhomie et d'ingénuité, mais aussi de la plus piquante finesse. La Fontaine sous ce rapport était de la race des trouvères gaulois si malicieusement naïfs et mettant je ne sais quelle grâce ingénue à façonner leur rondeaux. On a cité plus d'une fois ce passage de V Homme et la Couleuvre où le fabuliste passe de la finesse à la naïveté avec une nuance si délicate que les critiques ont tour à tour vu la finesse et la naïveté dans chacun des deux traits :
A ces mots l'animal pervers
(C'est le serpent que je veux dire.
Et non pas l'homme; on pourrait aisément s'y tromper.)
A vrai dire, il y a finesse et naïveté dans le premier trait. Quand au second, je dirais volontiers : c'est trop malin pour être naïf et trop dévoilé pour être fin. Mais le fabuliste, écrivant pour tout le monde, aura craint peut-être de n'être pas compris. C'est une autre façon d'être naïf. La Fontaine d'ailleurs abonde en traits de naïveté ingénue ou piquante. Et c'est le résultat d'un art exquis. L'importance comique qu'il donne à ses personnages et l'assimilation de l'animal avec l'homme dans les jeux de l'allégorie, tout cela c'est de l'art en même temps que du génie. Si le poète n'exprimait que ses propres sentiments, il ne serait pas si naïf; car, malgré ses distractions dans la vie privée, il n'écrivait jamais au hasard de la plume, tout était réfléchi. Mais il savait s'identifier avec son petit monde d'animaux et les faire parler selon leur nature, ce qui est l'art suprême.
Toutefois, ne confondons pas le naturel avec la naïveté. On a dit que la naïveté était la perfection du naturel. C'est une erreur : le naturel peut être parfait dans le style pompeux lui-même. Et qui dira que la pompe, la solennité du style puisse jamais être naïve? Le naturel est le contraire de la recherche, le naïf est le contraire du réfléchi. La vraie naïveté est étrangère à tout calcul : elle s'échappe spontanément et sans le savoir : c'est l'expression de la nature, mais d'une nature qui s'ignore, comme dit Baron. A ce point de vue, le génie, quand il éclate sans avoir conscience de lui-même, est naïf, mais non à la manière de l'enfant qui parle et agit sans réflexion, compromettant sa famille et se compromettant lui-même. Ceci, c'est dire ou faire des naïvetés, et si on le permet à l'enfant, on ne le permet pas à un homme qui a l'expérience de la vie. La naïveté aime à dire ce qui va sans dire, comme M. de la Palisse. Homère, qui avait la naïveté du génie, savait dire aussi des naïvetés, comme quand Télémaque explique qu'il doit arriver par mer à Ithaque, attendu que c'est une île. Mais la vraie naïveté, la naïveté inconsciente, est si rare dans les hommes de pensée qu'on ne la rencontre presque jamais sous la plume d'un auteur qui exprime ses propres sentiments. On peut parler, mais on n'écrit guère sans réflexion.
Les gens les plus naïfs sont les distraits : ceux-là, sans le savoir, disent parfois des choses incroyables. C'est une sorte de naïveté bien comique. En voici un trait que nous empruntons à nos souvenirs : Un grave magistrat, représentant de la nation, habitué aux saluts banals, passait un jour devant une femme qui venait de perdre son mari. " Votre mari va bien. Madame? (Il s'attendait à un Dieu merci.) — Il est mort. Monsieur. — Cela me fait bien plaisir. « (Textuel.)
Les esprits créateurs qui observent attentivement la nature savent mettre en scène la naïveté des enfants et des femmes comme celle des hommes du peuple.
Homère, Euripide et Théocrite chez les Grecs, Câlidâsa chez les Hindous, les Minnesinger en Allemagne, Racine, Bernardin de Saint-Pierre et Lamartine en France ont su trouver la naïveté du sentiment, comme les trouvères gaulois la naïveté de l'esprit; mais c'est de la naïveté objective qui ne s'apprend que par l'observation et l'instinct du génie. Écoutez Joas, dans Athalie :
Quel père Je quitterais, et pour... — Eh bien? — Pour quelle mère!
Et Andromaque, parlant de son fils Astyanax :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui!
Bernardin dans Paul et Virginie, Lamartine dans Graziella, dans Fior d'Aliza, dans le Tailleur de pierres comme dans V Hymne de V enfant à son réveil et dans l'épisode du Petit Didier, ont rencontré l'expression naïve des sentiments tendres, et Racine, on vient de le voir dans Athalie, a su trouver la naïveté jusque dans les situations tragiques. Seulement la rhétorique n'a pas de recette pour atteindre à cette qualité inestimable. C'est le secret de la nature.