‹ Traité de littératureChapitre 67 sur 84 · LA DÉLICATESSE · texte numérisé non relu

LA DÉLICATESSE

1. Qu'il y a aussi deux sortes de délicatesse. — 2. La délicatesse au siècle de Louis XIV. — 3. Quelles figures conviennent particulièrement à la délicatesse.

Les principaux littérateurs comparant la finesse à la délicatesse ont dit que la seconde est au sentiment ce que la première est à l'esprit. En sorte que la délicatesse pourrait s'appeler la finesse du cœur. La définition est vraie sans être juste. Il y a en efïet deux sortes de délicatesse : celle qui peut parler sans détour, n'ayant d'autre voile que la nature du sentiment même, et celle qui ne peut ou n'ose tout dire. La première, qui est la langue de la tendresse, de la modestie, de la pudeur, s'exprime avec une simplicité naïve; la seconde a besoin de retenue, d'atténuations, de ménagements. — D'autres fois, même en disant tout, le sentiment creuse plus à fond, la sagacité de l'esprit se mêle à la sagacité de l'âme : ce n'est plus finesse, c'est profondeur. La première est la délicatesse de La Fontaine, particulièrement dans les Deux pigeons ou les Deux amis, celle des adieux de Marie Stuart à la France et des verselets de Clotilde de Surville à son enfant. Les deux espèces se rencontrent sur les lèvres d'Iphigénie. Elle fait entendre plus qu'elle ne dit dans le vers où elle déplore le sacrifice d'Achille qu'on lui demande :

Dieux plus doux, vous n'aviez demandé que ma vie!

Mais le sentiment ne dépasse pas l'expression dans les vers suivants où, victime résignée, elle se plaint de son sort, sans se plaindre de la cruauté de son père :

Ma vie est votre bien; vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détours pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'accepîais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente;

Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis. J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie. Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin. Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.

La délicatesse est dans le sentiment même; l'expression ne fait que la traduire.

Nous avons cité un endroit d'une des lettres de Madame de Sévigné où la finesse est dans l'expression comme dans le sentiment : " Je n'ose lire vos lettres, de peur de les avoir lues. "

Voici maintenant la profondeur : '^ La bise de Grignan me fait mal à votre poitrine. "

Le plus beau trait qu'on puisse citer peut-être n'est pas d'un écrivain, mais d'un père qui avait des enfants dignes de lui : c'était un paysan qui avait fait le partage de ses biens à ses quatre enfants. Il allait résider successivement auprès de chacun d'eux.

" Comment vous traitent-ils? lui demanda-t-on. — Comme si f étais leur en fant . "

En général, la finesse dans l'expression des sentiments délicats ne se produit pas d'une façon continue : ce sont des traits où l'esprit se mêle au sentiment, pour ménager la sensibilité des autres, pour éviter de blesser ou d'aigrir dans les reproches, dans les éloges, dans les consolations.

On cite deux mots charmants de Louis XIV, si expert en délicatesse. Le maréchal de Villeroi avait perdu la bataille de Ramillies. Il s'attendait à de vifs reproches en se présentant devant le roi. Que reçut-il? des consolations : Monsieur le Maréchal, on ri est plus heureux à notre âge.

Après la victoire de Seneffe, Condé, affligé de la goutte, montait péniblement l'escalier au haut duquel le roi l'attendait : ** Je vous demande pardon, sire, de vous faire attendre si

longtemps, lui dit-il. — Mon cousin, répondit Louis XIV, quand on est chargé de lauriers comme vous, on ne peut que difficilement marcher. «

Il faut Tavouer, cet homme jouait bien son rôle de roi. Quand on sait consoler et louer ainsi, ne mérite-t-on pas d'être loué à son tour? Et faut-il s'étonner qu'avec des qualités pareilles, ce roi ait ébloui son siècle, un siècle pour qui la royauté était sacrée. Il en est qui ne s'arrêtaient devant aucune hyperbole; mais aussi comme on était habile et délicat dans l'éloge! Jugezen par Boileau dans la IX® épître et dans bien des traits de la IV® et de la VIP. Jugez-en par La Fontaine dans Y Élégie aux Nymphes de Vaux. Jugez-en par Racine, M'"® de Lafayette et M'"® de Sévigné.

Dans l'art de consoler, on a cité les stances de Malherbe à Duperrier sur la mort de sa fille, pièce qui survivra par une stance immortelle où il y a autant de grâce que de délicatesse :

Mais elle était du monde où les plus belles choses

Ont le pire destin; Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin.

Le dix-huitième siècle, si l'on en excepte Bernardin de Saint- Pierre, recherchait trop l'esprit pour avoir eu de la délicatesse de touche. C'est le siècle de la finesse souvent affectée et de la courtisanerie souvent sans dignité. On aime ce brave qui, tremblant devant Louis XIV, s'écrie : N'allez pas croire, Sire, que je tremble ainsi devant vos ennemis. Mais que faut-il penser de celui qui a dit au grand Fi^édéric : " Chaque fois que j'écris à Votre Majesté, ma main tremble comme nos régiments à Rosbach M ^ On est mal venu après cela d'appeler Boileau flatteur de Louis. Celui-ci du moins savait mettre quelque parfum de décence et quelque grain de vérité dans l'encensoir. Pourquoi n'allez-vous plus à la cour, lui disait-on, vers la fin du règne? Hélas! répondait-il, j> ne sais plus louer.

1 Voir la correspondance de Voltaire.

Tu souffres la louange adroite et délicate,

Dont la trop forte odeur n'ébranle point les sens.

Mais il faut qu'elle soit vraie : Bien n'est beau que le vrai.

Il y a quatre figures qui conviennent particulièrement à la délicatesse : l'allégorie, l'allusion, l'euphémisme et la litote, celle-ci surtout : il n'y a jamais de délicatesse dans l'hyperbole.

Nous avons cité le mot de Chimène dans le Cid ^

L'idylle de Madame Deshoulières demandant en faveur de ses enfants la protection de Louis XIV, qu'elle représente sous l'image d'un berger veillant sur son troupeau de brebis, est ua modèle de délicatesse par allégorie.

Le mot d'un grenadier saluant en espagnol le maréchal de Berwick, vainqueur d'Almanza, est un admirable trait de délicatesse par allusion :

— Ou avez-vous appris l'espagnol? lui demanda le maréchal.

A Almanza, lui répondit le grenadier.

Nous avons pu constater, par plus d'un exemple, que des hommes sans culture d'esprit savaient trouver en eux l'explosion des sentiments les plus délicats. Et cependant la délicatesse est un des privilèges de l'éducation. C'est le plus^ souvent dans l'aristocratie de race, et dans celle du talent guidé par le cœur, que cette qualité se fait jour. Notre siècle démocratique ne se distingue pas dans les lettres par la délicatesse. Si l'on en excepte Lamartine, Joubert, X. de Maistre, 0. Feuillet, G. Droz, on ne rencontre guère en ce siècle la délicatesse du sentiment ni du style, même parmi nos poètes.

On a fait observer avec raison que la délicatesse ne doit pas être prodiguée ; que la finesse ne peut se substituer à la délicatesse, tandis que la délicatesse est bien reçue à la place de la finesse; et que le mélange de ces deux qualités, comme on la rencontre dans la Fontaine, est un des grands charmes du style.

1 Voir p. 137.

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