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LA GRACE

1. Définition de la grâce et des cinq éléments qui la composent. — 2. Quels sont les auteurs qui se distinguent par cette qualité.

Nous avons distingué deux sortes de délicatesse : celle qui est vn don et celle qui est un art. Il n'en est pas ainsi de la grâce : c'est toujours un don de nature comme la pure naïveté.

Sans doute l'art joue un rôle, et un grand rôle dans la création d'un personnage formant un type de grâce comme Esther et Bérénice ; mais c'est dans la nature seule qu'il en faut chercher les traits. Aussi l'auteur qui veut faire parler la grâce en doit-il -avoir le génie. S'il n'y mettait que de l'art, il serait élégant, mais non gracieux.

Qu'est-ce donc que la grâce? Qualité en quelque sorte indéfinissable, elle révèle sa présence par le charme qu'elle répand autour d'elle; mais il est malaisé d'en préciser la nature, et il est impossible de la bien faire connaître à qui ne la sent pas.

Cinq éléments la composent : le premier, c'est la douceur : <îomme qualité, elle est opposée à l'énergie. Son deuxième élément est l'aisance et la souplesse, c'est-à-dire la liberté, la facilité, la flexibilité des mouvements. Je dis 7nouvements, car il ne peut y avoir de grâce dans la raideur ni dans l'immobilité; et, si l'on comprend la grâce au repos, c'est à condition que l'on ^ente ce qu'elle doit être dans sa démarche. Les anciens ne représentaient pas la grâce toute seule : elles étaient trois, délicates et souriantes, légèrement vêtues d'une robe à plis flottants et se tenant par la main.

Nous dirions volontiers aussi les grâces du style, car ce n'est pas à des traits plus ou moins saillants qu'on reconnaît la grâce, comme ceux qui distinguent ce qui est fin et délicat. Non, la grâce du style est dans la souplesse de ses mouvements.

Le troisième élément de la grâce, c'est la fraîcheur. L'idée de grâce est inséparable de l'idée dejeunesse. Intellectuellement,

elle peut appartenir au vieillard; mais il faut pour cela qu'il soit resté jeune d'imagination, comme le vieillard de Téos, Anacréon, le type de la grâce chez les Grecs.

Le quatrième élément de la grâce, c'est la distinction, mais une distinction native, car si elle est acquise par des moyens d'art, elle se confond, nous l'avons dit, avec l'élégance. On comprend qu'un langage trivial, des manières vulgaires, une absence complète d'éducation soient inconciliables avec la grâce. Ceci tient à la nature et au milieu dans lequel on a vécu. On ne demande pas la grâce à la volaille de la basse-cour barbotant dans les eaux bourbeuses, mais à ce cygne aux blanches ailes, navire vivant dont les mouvements harmonieux se balancent sur l'azur d'un lac transparent.

Le dernier élément de la grâce est cet aimable abandon dans la simplicité de la parure et une certaine négligence qui fait sentir qu'on est la nature, et qu'étant la nature on n'a pas plus besoin d'art que d'artifice.

Telle est la grâce. Pour la définir, il y faut faire entrer tous ces éléments-là. C'est un je ne sais quoi composé de douceur, d'aisance, de souplesse, de fraîcheur, de distinction native et d'aimable abandon.

Parmi les anciens, Homère, Simonide, Anacréon, Théocrite, chez les Grecs; Virgile, Horace, Ovide et Tibulle chez les Romains; Câlidâsa chez les Hindous; Pétrarque et le Tasse en Italie; Garcilaso de la Vega en Espagne; Montemayor et Saa Miranda en Portugal se sont particulièrement distingués par les grâces du style. Dans la littérature française, Racine et Lamartine sont nos plus gracieux poètes. Il y faut ajouter La Fontaine et Fénelon, Chateaubriand et Bernardin de Saint-Pierre.

Un rhéteur cite aussi Voltaire et Hamilton, auxquels il ne craint pas d'accorder la palme. C'est confondre l'esprit avec le sentiment. Voltaire et Hamilton ont écrit des morceaux gracieux; mais c'est pour la finesse qu'ils sont des modèles. On cite volontiers comme exemple de grâce l'Hymne de V enfant à son réveil. Il y a certainement dans cette pièce de la délica-

tesse et de la grâce, mais il y a surtout de la naïveté, bien que l'enfant parfois ait trop d'esprit pour son âge.

Ce qu'il faut citer dans Lamartine, au point de vue de la grâce, c'est le Premier regret, comme tout cet épisode des confidences qui se nomme Graziella et qui ne peut entrer en parallèle qu'avec Pai<^ et Virginie. Dans un autre de ses romans,, il y a une création charmante et pleine de grâce aussi : c'est Fior (TAliza.

La Jeune captive d'André Chénier nous présente un admirable exemple de grâce dans le sentiment comme dans le style.

Citons enfin quelques vers qui achèveront de caractériser la grâce dans son charme et dans l'harmonie de ses mouvements.

On connaît ce mot de La Fontaine :

Et la grâce, plus belle encor que la beauté.

Racine a dit dans Esther :

Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse; De l'aimable vertu doux et puissants attraits, Tout respire en Esther l'innocence et la paix.

Et dans Athalie ;

Tel en un secret vallon,

Sur le bord d'une onde pure,

Croît, à l'abri de l'aquilon,

Un jeune lis, l'amour de la nature.

Quelle fraîcheur et quelle souplesse!

Lamartine a dit dans ses Adieux cela mer :

Le Dieu qui décora le monde

De ton élément gracieux.

Afin qu'ici tout se réponde,

Fit les cieux pour briller sur l'onde,

L'onde pour réfléchir les cieux.

Les vers suivants du Chant d'amour dans Les secondes Méditations, compléteront l'idée de la grâce dans ses mouvements harmonieux :

Sur le gazon qui l'embrasse Son pied se pose, et la grâce, Comme un divin instrument, Aux sons égaux d'une lyre, Semble accorder et conduire Son plus léger mouvement.

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