LA NOBLESSE
Qualité de sentiment, d'art et d'imagination.
1. Ce qu'il faut entendre par la noblesse du langage. — 2. Qu'il y faut tout à la fois du sentiment, de l'art et de l'imagination. — 3. La noblesse dans Buffon. — 4. Différence entre la noblesse du sentiment et la noblesse du style. — 5. Noblesse de nature. — 6. L'art sans noblesse. — 7. L'emploi des termes généraux. — 8. Quel genre exige le plus de noblesse. — 9. La noblesse dans Racine. — 10. Que si la noblesse est une qualité particulière, il n'en est pas ainsi de l'élégance.
En exposant les qualités générales du style, nous avons établi une distinction entre la dignité et la noblesse, et nous avons rangé la seconde parmi les qualités particulières. Voyons maintenant ce qu'il faut entendre par la noblesse du langage. Il va sans dire qu'il ne s'agit point ici du langage des nobles qui, dans la réalité du moins, malgré la différence des mœurs, pourrait être aussi vulgaire et aussi banal que le langage de la bourgeoisie et de la classe populaire elle-même. Ce n'est pas parce qu'un objet, un instrument, une coutume seraient à l'usage de l'aristocratie que les termes qui les désignent seraient revêtus de noblesse. Ces termes-là sont une monnaie qui s'use avec le temps ou qui change d'effigie. Mais la noblesse du style est de toutes les époques. C'est une qualité qui tient tout à la fois du sentiment, de l'art et de l'imagination : elle tient du sentiment, car la forme est le reflet du fond, et c'est dans la générosité et l'élévation des sentiments que réside la vraie noblesse; elle tient de Vart, car son procédé, comme l'indique Buffon, consiste dans la distinction du langage et surtout dans l'emploi des termes généraux; elle tient de Vimagination, car elle vise à l'idéal et aime à se montrer vêtue de splendeur.
C'est dans cette triple aristocratie qu'il faut chercher la noblesse du style. C'est une qualité particulière à certains tempéraments, à certains sentiments et à certaines pensées. Buffon, par exemple, est porté par instinct à ennoblir tout ce qu'il décrit. Parfois c'est excessif; mais l'écrivain suit l'idéal qu'il s'est formé. C'est sa qualité et son défaut. Il a un air de grandeur qui impose. Son procédé d'artiste est la généralisation : aussi n'est-il vraiment à l'aise que dans l'expression des idées générales. Quand, descendant dans les détails, il s'attache encore aux termes les plus généraux, il ne montre pas assez les choses, faute d'employer le mot de la chose. Ce qui contribue surtout à ennoblir son style, c'est l'emploi des termes les plus nobles de la langue qu'il applique métaphoriquement aux hommes ou aux animaux, élevés par lui à la dignité humaine en quelque sorte. Lisez, à ce point de vue, la description du cheval, de l'âne et du chien.
L'abstraction personnifiée est une des figures qui caractérisent le mieux le style noble. L'abstrait pour le concret n'est vraiment à sa place que dans ce ton élevé. Abner dans Athalie dit en parlant de Mathan :
Son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
Cette solennité de l'abstraction fait partie de la noblesse du langage. D'autres fois, la noblesse se confond avec la magnificence. Ecoutez Buffon : " La nature est le trône extérieur de la magnificence divine; l'homme qui la contemple, qui l'étudié s'élève peu à peu au tï^ône intérieur de la toute-puissance. Vassal du ciel, roi de la terre, etc. " Cette noblesse, comme on le voit, ne peut être considérée comme une qualité essentielle du style, et elle n'appartient pas au genre tempéré, mais au genre élevé. Le fond doit se prêter à cette solennité de la forme qui n'est que la contre-empreinte de l'élévation de la pensée.
Toutefois la noblesse du sentiment ne se produit pas toujours par la noblesse du langage qui suppose une plus ou moins haute culture d'esprit. Dans la bouche des gens du peuple, un senti-
ment noble peut s'exprimer simplement, trivialement même^ comme dans le drame de Lessing Mina de Barnhelm, quand le domestique du major, exprimant dans sa langue à lui son dévouement pour son maître, s'écrie, après avoir énuméré tout ce qu'il lui doit :
Ce serait de l'encre perdue que de calculer tout cela. Je ne saurais vous le payer, quand nrréme vous prendriez jusqu'à ma livrée qu'à la vérité je n'ai pas encore gagnée, et j'aimerais mieux alors que vous m'eussiez laissé crever dans un hôpital.
Y a-t-il rien de plus noble que le dévouement de cet homme qui veut continuer à servir son maître, alors que celui-ci ne peut plus le payer, et qui s'ingénie à lui prouver que c'est lui et non son maître qui est insolvable ?
Certes, il n'y a aucune noblesse dans son langage, mais il y en a d'autant plus dans ses sentiments et dans sa conduite qu'il y en a moins dans ses mœurs. Est-ce que Cambronne aurait eu moins d'héroïsme à Waterloo, parce qu'il aurait jeté à la face de l'ennemi qui lui demandait de se rendre un mot trivial qu'on a traduit par cette phrase de parade : " La garde meurt et ne se rend pas. '' Ceci est du style noble sous forme sentencieuse. Le mot légendaire qu'on attribue à Cambronne n'est d'aucun style, malgré les efforts de Hugo pour prouver que dans cette circonstance le mot le plus sale de la langue en est le plus sublime. C'est dans le sentiment qui a dicté l'acte et dans l'acte lui-même qu'il faut chercher la noblesse et la grandeur. Vous voyez bien que la noblese du style est le privilège des esprits cultivés et que cette qualité ne convient ni à toutes les conditions, ni à toutes les situations, ni à toutes les pensées.
Il y a des natures en qui le cœur est si haut qu'elles ne sauraient s'exprimer sans noblesse. Il en est d'autres qui, par art autant que par inclination, aiment à faire contraster le trivial avec le sublime et même à mettre du sublime dans la trivialité. On reconnaîtra dans ces deux tendances le génie si différent de Lamartine et de Hugo.
La littérature d'aujourd'hui, celle qui introduit le matériahsme et les couches inférieures de la démocratie dans l'art, a
fait divorce avec toute noblesse. Trop souvent cette littérature s'encanaille : mais elle se prive d'un grand moyen d'art, <îomme elle se prive d'un élément de vérité, en écartant les sentiments nobles, privilège des natures délicates qui ne peuvent s'abaissera parler une autre langue que celle de leurs sentiments mêmes .
Buffon, en définissant la noblesse, y fait entrer avec raison la délicatesse, le goût et le scrupule dans le choix des expressions. Puis il ajoute le soin de ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. Ce travail d'art est fait pour produire la beauté du langage. Mais prenons-y garde : s'il est vrai que les termes les plus généraux sont ceux qui ont le plus d'élévation, ils risquent de nous faire tomber dans la sécheresse et dans le vague. La vérité, c'est qu'il faut réserver les termes généraux pour les idées générales et que, dans la peinture des objets et des faits, il ne faut éviter le mot de la chose que quand ie terme est bas et grossier.
Il serait aussi peu rationnel de vouloir introduire partout la noblesse que de la bannir des sujets élevés où l'on est en droit d'exiger de l'homme habile dans l'art de parler et d'écrire une forme que le goût réclame, au nom du vrai et du beau comme au nom des convenances, selon la nature d'esprit et selon les mœurs de ceux devant qui l'on parle et pour qui l'on écrit.
Ce qui demande le plus de noblesse, on le comprend, c'est la poésie, la grande poésie, celle qui s'inspire des plus généreux sentiments et des plus graves intérêts de la vie. La tragédie française est le genre noble par excellence, car elle est essentiellement royale en ses personnages comme en ses passions. Le style par conséquent s'y doit maintenir dans les tons élevés.
Est-ce à dire qu'un mot qui n'appartient pas au vocabulaire du style noble n'y peut jamais entrer? L'école romantique a plaint Racine de n'avoir osé employer le mot chien sans le relever par une épithète. Peu s'en faut qu'elle n'ait haussé les épaules devant ces vers •
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux, Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Victor Hugo s'est vanté d'y avoir mis bon ordre en laissant japper à l'aise cette meute asservie.
J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier b'épithètes.
Nous en sommes bien fâché, mais nous ne pouvons lui laisser l'honneur de cette innovation. Racine, le poète de toutes les convenances, a employé trois fois le mot chien dans Athalie. La première fois dans cette énumération de prodiges que Joad fait à Abner pour relever son courage et où il peint le supplice de Jézabel :
Dans son sang inhumain les chiens désaltérés.
Ici ce n'est pas même une épithète, ce n'est qu'un participe. La seconde fois, c'est avec cette épithète dévorante qui était parfaitement à sa place dans ce songe à' Athalie où tout était et devait être noble, sans compter que cette épithète par elle-même est tout un tableau en action. La troisième fois, c'est dans la scène indignée où le grand-prêtre jette à Mathan ces foudroyantes paroles :
Sors donc de devant moi, monstre d'impiété. De toutes les horreurs, va, comble la mesure. Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure.
Les chiens à qui son bras a livré Jézabel Attendant que sur toi sa fureur se déploie, Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie.
En ce moment, le mot devait être seul, car ce n'est plus de la noblesse, c'est de l'énergie qu'il faut ici, et cette énergie est de la noblesse encore, la noblesse d'une sainte indignation!
Qu'en dites-vous? Est-on bien admis à plaisanter Racine pour l'usage qu'il a fait du mot chien?
Après cela, reconnaissons-le : nul n'a employé ce mot avec plus de bonheur que le chef du romantisme dans ces vers sur un jeune homme qui avait abusé de tout :
Non, ce que nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre, Chiffre qu'on n'a jamais compté dans aucun nombre :
C'est ton nom jadis pur, maintenant avili,
C'est ton père expiré, ton père enseveli.
Vénérable soldat de notre armée ancienne,
Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne!
Ce sont tes serviteurs, tes parents, tes amis.
Tous ceux qui t'entouraient, tous ceux qui s'étaient mis
Follement à ton ombre, et dont la destinée
Par malheur dans la tienne était enracinée
C'est tout ce qu'ont flétri tes caprices ingrats.
C'est ton chien qui t'aimait et que tu n'aimais pas.
Le choix des mots dans le style noble, comme dans tous les styles, n'est soumis qu'à une grande règle : la convenance. Tout est là.
Inélégance dont Buffon fait une des conditions de la noblesse, nous en avons fait une qualité essentielle du style, du style littéraire, entendons-nous bien. C'est une qualité d'art, puisqu'elle suppose un choix d'expressions et de tours. Ceux qui disent qu'elle appartient exclusivement au genre tempéré et qui la confondent tour à tour avec la noblesse, avec la finesse, la délicatesse et la gi^âce, n'en comprennent pas la nature, qui est d'éviter dans le langage populaire lui-même le terre à terre de la platitude et des vulgarités banales. Pour être élégant, il n'est pas nécessaire que l'éciivain soit un maître de cérémonie ni un Cicéron magister elegantiariiin. Il y a des degrés dans l'élégance : cela dépend des sujets. Mais nous disons qu'un langage, dépourvu de toute élégance, n a rien, absolument rien de commun avec la littérature.