QUALITÉS D'IMAGINATION
ABONDANCE, ÉCLAT, SPLENDEUR, RICHESSE, MAGNIFICENCE, POMPE OU SOLENNITÉ DU STYLE.
l'abondance.
1. Qu'il n'y a pas de style sans images. — 2. Que les qualités riches appartiennent au style élevé plutôt qu'au style tempéré. — 3. Caractère de l'abondance. — 4. Comment elle se manifeste.
Il n'y a pas de style littéraire sans images. La vérité pure, vulgairement ou scientifiquement exprimée, appartient, soit à la conversation proprement dite, soit au langage des affaires, soit à la philosophie, soit à une science quelconque dont on expose les théories ou les applications. La littérature n'existe que là où le beau s'ajoute au vrai, et le beau ne peut se passer d'images, car il est essentiellement dans la splendeur. La clarté^ ne lui suffit pas, il lui faut un certain éclat, l'irradiation de la\ pensée prenant corps dans l'image et parlant aux yeux autant qu'à l'esprit. Le style simple lui-même, pour être littéraire, a besoin de figures. Qu'est-ce donc du style élevé? Certains sujets toutefois ne demandent qu'un éclat tempéré; mais ce n'est pas une raison suffisante pour ranger les qualités riches dans le genre auquel on a donné le nom de tempéré. C'est généralement le style élevé ou sublime qui réclame cette grande parure : l'abondance, l'éclat, la richesse, la magnificence.
Comme qualité de style, V abondance ne réside pas dans la multiplicité des mots jetés sans mesure, qui dégénère en diffusion, en prolixité, en redondance. Ce n'est là qu'une vaine amplifîca-
tion, une surabondance d'ornements, de brillantes banalités d'une fausse rhétorique. Si riche que soit l'imagination, il faut une certaine économie dans l'emploi des richesses. Les prodiguer, c'est s'appauvrir. Pour développer une idée, il faut choisir les formes qui la mettront dans tout son jour et rejeter celles qui ne peuvent y ajouter ni plus de clarté, ni plus de force, ni plus de grâce, ni plus d'éclat. Ceci d'ailleurs tient moins à la nature du sujet qu'au caractère de l'écrivain. Les uns, en qui domine le jugement, se contentent d'une forme plus ou moins concise; les autres, en qui domine l'imagination, trouvent sans difficulté sous leur plume différentes formes plus ou moins brillantes.
^)JJ , C'est par les redoublements d'idée et d'expression, par la périphrase, par la répétition, par les semblables et les contraires, par les causes et les effets, par les circonstances, par l'énumération, par l'accumulation, par la période, par tout ce qui fait l'ampleur du style, que procède et se distingue l'abondance. Il y faut une grande variété de coupes et de tours, une complète absence de complication et de disproportion dans la phrase. L'un des plus grands secrets de l'art d'écrire, c'est la précision dans l'abondance, qualité bien rare qui suppose autant de jugement que d'imagination. Non seulement il faut savoir choisir avec discernement, mais il faut savoir rejeter avec courage les détails superflus qui font perdre de vue les grandes lignes du sujet et fatiguent le lecteur, en lui enlevant le charme de pénétrer lui-même plus avant dans les replis de la pensée. Massillon, Bufifon, Chateaubriand, Lamartine sont en France les écrivains qui se distinguent le plus par l'abondance du style.