LES FACULTÉS MENTALES ET LES FACULTÉS CRÉATRICES
Les lettres ont le privilège de mettre en jeu toutes les puissances de l'esprit et de Tâme. C'est pour cela qu'elles servent à la fois de base et de couronnement à l'éducation. L'auteur de la nature a départi à tous les hommes un ensemble de facultés nécessaires à l'accomplissement de leurs destinées : entendement, intelligence, mémoire, sentiment, volonté, conscience, raison, jugement, bon sens. Parmi ces facultés il en est qui sont plus particulières à la science et aux sciences : c'est la raison et le jugement. Il en est d'autres qui sont plus particulières aux lettres et aux arts : j'entends Y imagination, la sensibilité, le goût, Yesprit, le talent, le génie.
La grande supériorité des lettres, c'est de saisir l'être mental tout entier et de ne laisser aucune de nos facultés inactive. Nul écrivain n'est complet, s'il ne satisfait la raison, le jugement, le bon sens en même temps que l'imagination, le goût, le sentiment, la conscience. Boileau, oracle du goût au siècle de Louis XIV, ne disait-il pas :
Aimez donc ta raison : que toujours vos écrits Empruntent û'eUe seule et leur lustre et leur prix.
Il allait trop loin sans doute : c'était méconnaître les droits de l'imagination et de la sensibilité qui seules répandent la chaleur et l'éclat sur les vérités que la liaison proclame. Mais le XVII® siècle, obéissant à l'influence de Descartes, n'admettait rien qui n'eût subi le contrôle de la vérité rationnelle. Partout où ne pénétrait pas ce flambeau, il n'y avait que ténèbres, extravagance et sottise. Il est curieux de voir combien le législateur de la poésie française insiste sur ce principe. En parlant de la rime, il disait :
Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime.
Puis encore :
La plupart, emportés d'une fougue insensée, Toujours loin du droit sens vont chercher leur pensée; Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux, S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Tout doit tendre au bon sens, etc.
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté, etc.
Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées; Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Aborde-t-il les genres? Il revient encore et toujours sur ce précepte. A pi^opos de la pointe qui avait envahi tout le domaine de la pensée :
La raison outragée enfin ouvrit les yeux.
A propos de la chanson :
il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.
A propos de la tragédie :
Jamais au spectateur n'offrez rien d'incroyable : Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. Mais la scène demande une exacte raison.
A propos de l'épopée :
Et, fabuleux chrétiens, n'allons point, dans nos songes. Du Dieu de vérité faire un Dieu de mensonges.
A pi^opos de la comédie :
Que l'action, marchant oii la raison la guide, Ne se perde jamais dans une scène vide.
J'aime sur le théâtre un agréable auteur Qui, sans se diffamer aux yeux du spectateur, Plaît par la raison seule, et jamais ne la choque.
Plaire par la raison seule, non : c'est dépasser la mesure. Ne la choquer jamais, à la bonne heure. On comprend l'insistance de Boileau qui voulait réformer le goût de son temps égaré par les éclatantes folies de la décadence italienne. Un traité sur l'art d'écrire doit être avant tout un code de vérités, de vérités durables. Chaque temps a ses travers, et les auteurs qui les flattent ont un moment de vogue qu'ils exploitent en trafiquant de la parole. Mais ce qui reste, c'est ce qui est vrai, toujours vrai, de la vérité de l'esprit et du cœur. Le faux ne peut surprendre notre admiration qu'à la condition d'éblouir.
E del poeta il (in La maravigiia i,
comme disait Marini. Il se trompait : l'émerveillement est momentané, le charme seul est impérissable. L'œil ébloui ne voit bientôt plus que ténèbres et rejette l'éclat pour jouir de la clarté.
Quand Boileau parle de la raison en poésie, il ne s'agit évidemment pas de la raison philosophique ou scientifique, mais de la raison à la portée de tous, celle qui nous dit : voilà comment il faut penser et sentir, en tout ce qui appartient à la nature humaine, telle qu'elle est dans tous les hommes.
C'est cette raison-là seulement, qu'on doit chercher en littérature. Vous comprenez pourquoi Boileau la confond avec le bon sens. Il est permis à la science d'aller à la recherche d'autres vérités, qui, à leur tour deviendront littéraires, si elles se popularisent et se convertissent en vérités de bon sens.
Jusque-là, il faut s'en tenir à ce que la vérité peut comprendre. La raison littéraire ne demande pas qu'on descende au sens cotnynim, bien qu'elle condamne ce qui n'a pas le sens commun. Mais le bon sens est la pierre de touche des pensées et des sentiments susceptibles de se revêtir des ornements de l'art. Tout ce qui est inadmissible pour le bon sens supérieur ou vulgaire doit être banni de la littérature. Le génie même ne
l La lin que doit se proposer le poète, c'est V émerveillement.
peut s'écarter du bon se^is, sous peine de n'être pas compris de ceux qui demandent aux lettres leur nourriture, c'est-à-dire tout le monde, et le peuple plus que les lettrés, parce que le peuple surtout a besoin de vérités qui Téclairent, de sentiments qui le réchauffent, le soutiennent et le consolent. Le poète l'a dit : Le bon sens est la monnaie du génie ^ Oui, le génie est le grand monétisateur de l'esprit humain. Quel que soit le métal, or, argent ou cuivre, il met partout son effigie. Et plus il répand cette monnaie, plus il enrichit l'humanité. Qu'il descende ou s'élève pour vulgariser l'idéal ou idéaliser les choses vulgaires, tout porte son empreinte personnelle, et cette empreinte est le coin d'un lumineux bon sens.
Cependant n'a-t-on pas vu des hommes de génie produire des monstruosités et des extravagances insensées? Oui, mais c'est qu'alors ils quittaient précisément la voie du bon sens, pour se perdre en des chemins ignorés qui vont aux abîmes. N'est-ce donc plus du génie que ces extravagances? C'est encore du génie, mais un génie qui s'égare et qui perd, au retour du sens critique, ce qu'il a gagné en surprenant l'admiration. D'où proviennent ces égarements? Boileau nous Ta dit : de ce qu'il y a des esprits qui croiraient s'abaisser.
S'ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eux.
Ils semblent ignorer qu'on est d'autant plus homme que l'on contient en soi plus de ce qui fait l'homme : le monde des pensées et des sentiments humains, et que l'on n'est génie que quand, avec ces pensées et ces sentiments, on construit et on exécute une œuvre vivante qui porte la physionomie particulière de son auteur et de l'époque où il a vécu.
Avant de parler des facultés créatrices, achevons de faire connaître les autres qualités intellectuelles qui peuvent être réparties à un plus grand nombre et que l'on acquiert par le travail ou par le contact avec la société. Nous voulons parler du talent, du goût et de esprit.
1 Lamartine.
Généralement, on se fait du talent une idée fausse : On croit qu'il n'est en quelque sorte qu'une étoile effacée et comme perdue dans le rayonnement du génie. Non, le génie ne peut se produire sans le secours du talent : le premier est l'architecte qui conçoit, le second est l'ouvrier qui exécute. C'est plus encore, car dans les belles-lettres et les beaux-arts, l'architecte et l'ouvrier ne sont qu'un même homme, et c'est le cœur et la tête qui conduisent la main. Si le génie est inné, le talent l'est aussi : c'est l'amoindrir et le rapetisser que d'en faire tout simplement un habile manœuvre. Le génie privé de talent serait incapable d'exprimer ce qu'il conçoit; le talent privé de génie n'exécute que des œuvres de second ordre auxquelles manque la conception originale et personnelle. N'y a-t-il pas cependant aussi un génie de la forme, comme il y a un génie d'invention? Oui, mais c'est plutôt l'innéité du talent, qu'il ne faut point confondre avec le talent acquis, fruit de l'étude et de l'expérience.
Quand on dit : le génie est inné, le talent s'acquiert, on ne montre qu'une des faces de la vérité. L'idée est vraie sans être juste. Il faut un talent inné, pour posséder un style, et il faut un talent acquis par l'exercice du métier, pour former un style parfait. Voilà la vérité complète. Remarquez que le mot génie s'emploie toujours au singulier, tandis que le mot talent s'emploie souvent au pluriel. C'est qu'on a du génie ou qu'on n'en a pas, tandis qu'on peut avoir différentes sortes de talents dans un même art, selon les moyens qu'on emploie et l'habileté qu'on déploie dans l'expression des sentiments et des idées. C'est ainsi qu'on dirait d'un écrivain supérieur : J'admire son génie, j'applaudis à ses talents.
Il y a toujours un côté de nature et un côté d'art, dans l'exercice de nos facultés. Le goût est tout à la fois un sentiment et un jugement, résultat d'une étude : le sentiment du beau et l'étude des règles qui le dirigent en le perfectionnant. Les latins disaient sopere, sentir et penser dans un même acte. C'est le discernement, la conscience de l'esprit, boussole et sauvegarde du génie. Sans lui, le génie s'égare, faute de distinguer ce qui
est bien de ce qui ne Test pas. Il y faut une culture intellectuelle fondée sur la connaissance des chefs-d'œuvre, à laquelle on doit joindre ces qualités natives : délicatesse de sentiment, finesse de l'art, instinct des nuances, sûreté de jugement enfin dans le choix des termes comme dans celui des détails. Voilà bien des vertus : les vertus de la critique, couronnées par la plus rare des vertus de l'esprit : l'impartialité. C'est une chose exceptionnelle que le génie et le goût intimement associés. Il semble même que l'un exclue l'autre : le goût demande du sang-froid, le génie de la passion. Et cependant, sans goût, point de génie complet. Chateaubriand l'a dit avec raison : ^ Le génie enfante, le goût conserve. Le goût, c'est le bon sens du génie. « Comment voulez-vous que le génie se corrige et choisisse au sein de l'abondance, s'il n'est guidé par le goût, cette lumière du sentiment et de la raison?
Mais n'y a-t-il pas différentes sortes de goûts? Oui, il y a un goût général, un goût de tous les pays et de tous les siècles pour les choses humaines conçues et exécutées à la clarté du bon sens, et il y a un goût particulier à chaque pays et à chaque époque, comme il y a un goût du moment et un goût personnel variant d'une classe à l'autre d'esprit, aristocratique ou populaire, cultivé ou inculte, froid ou passionné. Le goût particulier à une nation varie nécessairement aussi selon les temps. Quand il obéit à certaines tendances momentanées qui le vicient, il n'est jamais qu'une détérioration fugitive du bon sens général de ce peuple ou du bon sens de l'humanité.
Les époques où le goût s'altère le plus, sont les époques troublées par des passions orageuses qui ne permettent plus à la raison sereine de discerner le vrai du faux, au sentiment esthétique de discerner le beau du laid, à la conscience de discerner le bien du mal.
Le goût étant par essence le sentiment du beau, il se perfectionne ou s'altère, selon que ce sentiment se corrompt ou s'épure dans notre âme. Si nous avons perdu le sens esthétique et moral, en d'autres termes si, tombant du sentiment dans la sensation, nous ne sommes plus accessibles qu'aux émotions
brutales; si notre imagination, au lieu de s'élever vers un idéal de grandeur, descend à toutes les bassesses de la réalité, et si notre jugement se laisse entraîner sur la pente des préjugés et des passions délétères, le goût s'abrutit et finit par s'éteindre, de même que la sensibilité s'émousse par l'abus de l'alcool, les excès de la table et les violentes commotions des nerfs. La pureté du goût, vous le voyez, est une question de tempérance. Il faut avoir le triple amour du vrai, du beau et du bien, et l'entretenir par l'étude des chefs-d'œuvre, pour avoir un goût parfait.
Il n'est pas possible cependant qu'avec la même éducation et les mêmes tendances, les hommes aient le même goût; ni qu'ayant le même goût, ils sentent de la même manière. C'est affaire de tempérament. Il y a dans la beauté une trinité semblable à celle qui réside en Dieu même -.puissance, mtelligence, aynour. La perfection du goût exige que nous soyons sensibles à ces trois manifestations de la beauté. Or les uns préfèrent la force à la grâce, d'autres la grâce à la force, d'autres enfin se laissent plutôt séduire par le rayonnement de la pensée. Ceuxlà l'emportent en jouissance intellectuelle comme en discernement, qui savent tout goûter et n'ont de répugnance que pour ce qui est faux, hideux et mauvais.
De toutes nos qualités intellectuelles, il en est une dont le nom se confond avec l'ensemble des facultés mentales et qui, dans un sens restreint, est en opposition avec les grandes facultés créatrices : c'est Vesprit de saillie, les jeux d'esprit, les traits de finesse et de malice faits pour amuser, pour exciter le rire ou le sourire. Ce genre d'esprit peut se concilier avec le bon sens, jamais avec le sentiment, l'imagination, le génie. Ce n'est pas la nature qui le donne, c'est la culture superficielle acquise par la conversation entre gens désœuvrés aimant à se distraire des occupations sérieuses, en saupoudrant leurs paroles du sel de la plaisanterie et du badinage.
Ce n'est pas dans ce sens que l'esprit en général s'entendait au XVII® siècle. Quand on disait d'un écrivain, d'un poète qu'il avait bien de l'esprit, on voulait dire qu'il avait ou qu'il était
un grand esprit, un esprit élevé, riche et fécond. C'est dans ce sens que Louis XIV, après la représentation ^Esthey\ disait à M'"® de Sévigné : ^ En vérité, Racine a beaucoup d'esprit. » On entendait ce mot d'une façon si large que Boileau va jusqu'à nommer la poésie la carrière du bel esprit. Dans ce grand siècle, esprit était donc synonyme de génie, dans le sens le plus élevé du mot.
L'esprit, comme on l'entend aujourd'hui, l'esprit de saillie,, est une plante essentiellement française qui pousse naturellement du sol, en diversifiant ses formes selon les temps. L'esprit gaulois, qui se retrouve tout entier dans La Fontaine, était d'une bonhomie malicieuse. Clément Marot a été le type de ce que Boileau appelle Xélégant hadinage. Dans Rabelais, le rire devient d'une bouffonnerie cynique. Les pointes ou jeux d'esprit à l'italienne comme le burlesque de Scarron n'ont été qu'une mode passagère; mais la verve comique, satirique et épigrammatique s'est manifestée au xvii® siècle, même chez les poètes les plus sérieux : la popularité de Boileau, de Molière et de La Fontaine prouve assez combien ils étaient d'accord avec le caractère de la race. Il n'est pas un seul des poètes de cet âge classique qui se soit dispensé de faire de l'esprit. Les plus solennels, Corneille et Racine, ne se sont-ils pas exercés dans la comédie? Racine même ne compte-t-il point parmi les épigrammatistes les plus acérés? Montrer de l'esprit dans un salon suffisait pour passer grand homme. Demandez à Voiture. Ce n'est pas sans raison qu'on a dit que le peuple français était le plus spirituel de la terre. Ceci tient essentiellement à l'esprit de conversation. La France est aussi le pays du bon sens, mais du bon sens armé de malice.
Toutefois, ce qu'on nomme causticité, gausserie. goguenardise, n'est qu'un côté de l'esprit, qui tient au tempérament. Ce qui a prévalu en littérature au siècle dernier, c'est l'esprit de finesse, dont Voltaire nous offre le modèle. Voici comment il le définit lui même : '^ Ce qu'on appelle esprit est tantôt une comparaison nouvelle, tantôt une allusion fine; ici l'abus d'un mot qu'on présente dans un sens et qu'on laisse entendre dans
un autre; là un rapport délicat entre deux idées peu communes : c'est une métaphore singulière, c'est une recherche de ce qu'un objet ne présente pas d'abord, mais de ce qui est en effet dans lui; c'est l'art ou de réunir deux choses éloignées, ou de diviser des choses qui paraissent se joindre, ou de les opposer l'une à l'autre; c'est celui de ne dire qu'à moitié sa pensée pour la laisser deviner. Enfin, je vous parlerais de toutes les différentes façons de montrer de l'esprit, si j'en avais davantage. " Le XVIII® siècle est le siècle de l'esprit par excellence. C'est par l'esprit que la science et l'incrédulité se propagent. Voltaire, Fontenelle, Lamotte, Gresset, Piron, Rivarol, le grave Montesquieu lui-même, et, jusqu'à la veille de la tempête révolutionnaire, Beaumarchais, quel étincellement d'esprit dans toutes ces plumes légères, spirituelles et vaillantes; mais ce que l'esprit tuait, c'était la poésie, l'éloquence et le génie avec la foi. Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre ne songèrent pas à montrer de l'esprit. Des trois poètes hors de pair qu'a vu naître le xix® siècle, un seul fit de l'esprit : Alfred de Musset, et c'est quand il cessa d'en faire, qu'il fut un grand poète.
L'esprit n'est jamais à sa place que dans les petites choses. Écoutez Voltaire encore : « Ces jeux de l'imagination, ces finesses, ces tours, ces traits saillants, ces gaietés, ces petites sentences coupées, ces familiarités ingénieuses qu'on prodigue aujourd'hui, ne conviennent qu'aux petits ouvrages de pur agrément. La façade du Louvre de Perrault est simple et majestueuse; un cabinet peut recevoir avec grâce de petits ornements. Ayez autant d'esprit que vous voudrez ou que vous pourrez dans un madrigal, dans des vers légers, dans une scène de comédie qui ne sera ni passionnée ni naïve, dans un compliment, dans un petit roman, dans une lettre, où vous vous égayerez pour égayer vos amis. "
En France, à Paris surtout, l'esprit court les rues. C'est comme l'essence du caractère national. Mais cet esprit-là, esprit de mots, de bons mots souvent mauvais, s'il témoigne de la gaieté, de l'enjouement, de la vivacité, de la finesse d'esprit.
il ne compte pas en littérature. Hugo Ta appelé lourdement : « la fiente de l'esprit qui vole. " Cet esprit des sots est parfois la sottise des gens d'esprit qui se dérident, mais il n'a rien de commun avec le talent, souvent même il en montre la pauvreté ou l'absence. Il peut amener un sourire sur les lèvres, mais on ne tarde pas à s'en lasser. Il y a d'ailleurs des recettes pour ce genre d'esprit, et les bons mots se colportent sans qu'on en sache l'auteur. Cet esprit doit être banni de toute œuvre d'art sérieuse, si, au lieu de porter sur la pensée, il ne roule que sur les mots. Il ne faut point prendre à la lettre le vers de Boileau :
Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Pa.sser du grave au doux, du plaisant au sévère.
Tout ce qui est plaisant n'a pas le don de plaire. La plaisanterie n'est à sa place que quand on est à rire. Faites de l'esprit dans la passion, dans la méditation, dans la rêverie ou dans les choses de raison, qu'il faut voir par les grands côtés; on pourra rire, mais c'est à vos dépens, et cette recherche d'esprit étouffera en vous toute inspiration, toute poésie et toute éloquence. Y a-t-il des traits d'esprit dans Homère, Sophocle, Virgile, le Dante, le Tasse, Démosthène, Bossuet, Racine ^ Goethe, Byron, Lamartine et Hugo? Rien n'est jeu d'esprit de ce qui est talent et génie exprimant la nature.
Tout ce qui est fait pour nous donner le sentiment du beau exclut l'idée même de ce pétillement d'esprit. S'il est à sa place dans la partie enjouée de la littérature, il est banni de tout autre art. La musique, direz-vous, ne peut-elle pas être spirituelle? Oui et non. Par elle-même, la musique n'exprime que des sensations et des sentiments, car c'est à la sensibilité qu'elle s'adresse. Légère, vive et sautillante, elle invite à la gaieté. Pour qu'en elle il y ait de l'esprit, il y faut associer la parole. Ce qui prouve que l'esprit est dans les mots plus que dans la pensée.
1 Si vous en exceptez ses Plaideurs et ses épigrammes.
La poésie et 1 éloquence qui vivent de sentiment, s'éteignent comme un feu d'artifice dans les étincelles et les fusées de l'esprit. Buffon Ta dit à son siècle et on peut le redire pour tous les temps :
" Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent, pendant quelques instants, que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. Ce sont des pensées qui ne brillent que par l'opposition; l'on ne présente qu'un côté de l'objet; on met dans l'ombre toutes les autres faces; et, ordinairement, ce côté qu'on choisit est une pointe, un angle sur lequel on fait jouer l'esprit avec d'autant plus de facilité qu'on Véloigne davantage des grandes faces sous lesquelles le bon sens a coutume de considérer les choses.
" Rien n'est encore plus opposé à la véritable éloquence que l'emploi de ces pensées fines, et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l'éclat qu'en perdant de la solidité; aussi, plus on mettra de cet esprit mince et brillant dans un écrit, moins il aura de nerf, de lumière, de chaleur et de style ; à moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie. "
Ce que Buffon écrit ici est inspiré par le sentiment des convenances. Réserver l'esprit pour les choses plaisantes et n'en pas mettre ailleurs, c'est encore la meilleure manière de prouver combien on en a. En vouloir mettre partout, c'est manquer de bon sens.
Après cet examen des facultés mentales, jetons un coup d'œil sur les facultés créatrices qui sont de l'essence du génie littéraire. Et d'abord qu'est-ce que LE GÉNIE?
Souvent, l'on se trompe sur la portée de ce mot. On croit qu'il suffit de posséder une faculté particulière à un degré supérieur, l'imagination par exemple ou la sensibilité dans les
lettres, ou la volonté dans l'action, pour qu'on dise : voilà le génie, et qu'on lui attribue tous les sommets du talent dans sa spécialité, à la condition qu'il ne sorte pas de là pour prendre pied sur un autre domaine. C'est une acception trop restreinte, qui tend à ne faire du génie qu'un monstre de la nature. Si la nature se bornait, en fait de génialité, à ces exceptions, elle ferait des êtres mal équilibrés et en somme très imparfaits dans le développement anormal d'une faculté particulière au détriment des autres.
Le génie suppose des dispositions natives. Au xvii® siècle, il s'employait même pour des dispositions quelconques, sans égard au degré. C'est dans ce sens que Boileau parle de génie étroit. Ce qui est nécessaire surtout, c'est l'organisation artistique et littéraire. Dans tout poète, par exemple, il doit y avoir un peintre et un musicien. Si vous n'avez pas dans l'œil le sens des couleurs, et si votre oreille n'est point sensible à la musique du langage et aux mystérieuses harmonies de la nature, vous pouvez avoir le génie de la science, mais le génie des lettres vous manque, faute d'organe pour s'exprimer. Il faut tenir compte encore du milieu où s'épanouissent nos facultés. Le fruit est tué dans son germe s'il ne peut se développer dans l'atmosphère qui l'entoure. Mais s'il est né dans les conditions voulues d'organisme et de milieu, à quel signe reconnaîtrezvous le génie? Quelle en est l'essence? Est-ce une faculté spéciale départie à quelques-uns et totalement refusée aux autres?
Pour nous, le vrai génie, le génie complet est wi degré supérieur d' élévation et de puissance dans l'ensemble de nos facultés ?nenlales. Ce n'est pas une faculté à part, différente de nos autres facultés. Pour qu'on puisse dire d'une œuvre littéraire que c'est une œuvre de génie, il faut qu'en elle se manifeste le don créateur ^ qu'elle révèle la puissance, la
1 Génie a pour racine yenius, qui signifie en latin : 1° le dieu protecteur que chacun recevait à sa naissance, et qui influait sur ses actions et sa destinée; 2» dispositions naturelles, capacités. Dans ce dernier sens, les latins des temps classiques disaient plutôt ingeniuni. Le sens étroit que le XYii? siècle donnait au mot génie était conforme à la racine genius. Le sens large et élevé que nous lui donnons aujourd'hui, n esl-il
grandeur, la fécondité, la verve, l'éclat et je ne sais quelle clairvoyance pénétrante qui fait deviner comme d'instinct ce que les autres ne trouvent pas à la suite des plus patientes recherches. Tout y concourt : il y faut à la fois la mémoire qui rassemble les matériaux fournis par l'observation, le goût qui les choisit, l'imagination qui invente et celle qui colore, la passion qui échauffe et la volonté qui tend tous les ressorts de l'esprit et concentre en un même foyer toutes les forces de l'âme. C'est sous cette chaude incubation que Ton voit éclore le génie. Ce phénomène, a-t-on dit, est passager. De là vient que les hommes les mieux doués ne produisent pas toujours des œuvres empreintes de cette génialité créatrice. C'est une erreur : les hommes de génie peuvent être inférieurs à euxmêmes; mais c'est parce qu'ils ont manqué de sujets ou qu'ils n'ont pas assez vécu leurs sujets pour leur donner cette intensité de vie qui est le propre caractère des productions géniales. Si les dispositions innées sont indispensables, ce n'est là qu'un germe qu'il faut nourrir : une longue gestation est nécessaire à l'enfantement des grandes œuvres. Il arrive un moment où l'esprit qui les porte cède, dans la fièvre du travail, à l'impérieux besoin de la délivrance. Cette exaltation, cette inspiration, cet enthousiasme, les anciens l'attribuaient à la présence d'un dieu, Apollon, Muse ou Génie. C'est qu'en effet, l'homme ne se possède plus, il est possédé d'une sorte de démon inspirateur qui l'agite et le pousse malgré lui à produire, en l'arrachant à sa vie matérielle et intellectuelle pour l'élever au-dessus de lui-même à une puissance que le commun des hommes ne connaît pas et qui semble en quelque sorte participer du pouvoir divin de la création.
Mais ce mens divinior, cet esprit plus divin, don de la nature et de son auteur, est un autre nous-même transformé par les influences du dehors et les transformant à son tour. Il
pas plus conforme à la racine première yev, gen, le djan du sanscrit qui signifie tout à la fois produire et nnlire, et d'où viennent yi'Joç^ ysvsà, yEVîo-iç, ysvvotco et leurs dérivés latins genus, generatio, genemre.
n'y a pas lieu de s'en glorifier, car ce subjectif n'est fait que d'objectif, et le génie en réalité, si grand soit-il, ne donne que ce qu'il a reçu. Pour Buffon, le génie n'est qu une longue patience. Mot très juste, s'il s'applique à la science procédant par hypothèses et n'aboutissant aux grandes découvertes qu'après de longues et profondes études; mais qui n'est vrai qu'à demi, si on l'entend des aptitudes littéraires et artistiques, où le principal agent est l'instinct, inconscient de sa nature, et dépassant d'un coup d'aile toute expérience acquise.
Deux facultés sont essentielles au génie des lettres : Vimagination et la sensibilité. Nous y ajouterons deux autres facultés indispensables aussi : la méynoire et la volonté. L'imagination n'est pas seulement une faculté de reproduction par l'image, c'est surtout une faculté d'invention : invention de sujets, d'actions, de récits, de personnages et de style. Et quand l'école réaliste moderne se vante d'avoir rejeté ce qu'on nomme le poème ou le roman d'imagination et de se borner à retracer des faits et des objets réels, elle se fait une illusion étrange : même en voulant reproduire la réalité, toute œuvre d'art est forcément une œuvre d'imagination, sous peine d'èti^e incolore — et assurément les modernistes sont loin de dédaigner la couleur. Ceux qui abordent les œuvres d'imagination, en prétendant n'en point faire, ne réfléchissent pas que l'esprit qui s'efforce de reproduire les objets réels n'en peut saisir que l'image. La seule différence essentielle qu'il y ait entre l'idéalisme et le réalisme dans l'art, c'est que d'un côté on travaille à peindre la nature avec exactitude, et que de l'autre on cherche à l'embellir. Mais ce que le goût moderne n'aime plus, c'est la fiction, la fantaisie {fantasia) et le merveilleux qui paraissaient à nos pères les conditions indispensables des œuvres de génie.
On demande aujourd'hui que toute production d'art soit fondée sur l'observation des faits internes ou externes et des objets de la nature qui tombent sous nos regards. Il ne s'agit pas d'examiner si l'élément fictif l'emporte sur l'élément d'observation. Il faut se conformer aux tendances de limagi-
nation moderne pour écrire des œuvres qui aient prise sur les contemporains. Nous croyons même que l'avenir n'attachera plus d'intérêt qu'aux sujets directement observés et vécus par l'écrivain.
L'imagination créatrice n'y perdra pas son empire, si le poète parvient à reproduire la vie réelle, telle qu'il l'a observée, en y ajoutant des traits qui élèvent l'individu à l'état de type humain ou social, part de fiction qui n'ôte rien à la vérité.
Ce qui donne surtout la vie aux productions de l'esprit, c'est la sensibilité. Non cette sensibilité vulgaire qui tient plus aux nerfs qu'à l'âme et qu'entretiennent les sensations et les sentiments passionnés, mais cette sensibilité d'imagination, faculté géniale qui permet au poète de se représenter la vie dans les diverses situations où il place ses personnages, sans que son cœur en soit directement le théâtre, condition d'objectivité qui empêche l'auteur de se substituer aux êtres qu'il fait agir et parler, selon leur caractère, leurs mœurs, leurs passions, leur âge et leur sexe. Il y faut une grande connaissance du cœur humain, acquise par l'observation de la nature en soimême et dans les autres.
Mais il ne suffit pas d'avoir vu, médité, senti, il faut encore avoir retenu. La mémoire n'est pas une simple faculté mentale, une faculté de conservation, c'est une faculté créatrice aussi. La première d'ailleurs sert d'auxiliaire à l'autre ; loin de la négliger, il faut la cultiver sans cesse et avec le plus grand soin, surtout dans la jeunesse où elle est si facile et si prompte. Demandez aux orateurs ce qu'ils doivent à la mémoire. Que serait l'éloquence, si la parole écrite ne se gravait dans la mémoire, et si les moyens d'argumentation et les grands traits fixés d'avance ne venaient soutenir à la tribune le cours de la parole improvisée? Mais c'est comme puissance inventive que nous considérons ici cette faculté. Il ne s'agit pas de mnémotechnie ni de reproduction verbale, mais de la mémoire des faits, des impressions, des idées. C'est avec les éléments fournis par cette mémoire que l'esprit bâtit ses œuvres fondées sur la réalité. En sorte qu'on peut dire que le plus souvent inventer, c'est se
souvenir. Que serait-ce qu'une intelligence sans mémoire : Tesprit perdant le lendemain ce qu'il avait amassé la veille? Comment aurions-nous conscience de nous-mêmes, si Tâme subissait comme le corps, après une courte série d'années, une complète métamorphose? N'est-ce pas par la mémoire que nous ressaisissons notre existence passée dont il ne reste, depuis l'enfance, aucune parcelle dans nos organes? Ne mettons pas tant d'orgueil à parler de nos créations intellectuelles et littéraires. Elles ne sont que des souvenirs transformés au contact de la vie et transfigurés par le travail de l'imagination. Toute autre façon d'inventer n'a aucune prise sur l'âme humaine, parce qu'elle n'en vient pas. Quel trait de génie chez les Grecs, d'avoir fait de Mnémosyne, déesse de la mémoire, la mère des Muses qui présidaient aux œuvres du génie! Oui, la mémoire est la mère de l'invention. Dans la genèse de nos idées créatrices, au lieu d'être la dernière de nos facultés, elle est la première. Il ne suffit pas enfin d'avoir vu, senti, retenu, il faut vouloir. La volonté aussi est une puissance productrice ; dans l'ordre de l'esprit comme dans l'ordre des faits, c'est d'elle que procède le fiât lux de toute création. C'est elle qui, excitée par un noble but, met en mouvement les forces de l'intelligence et nous soutient dans nos œuvres à travers tous les obstacles, tous les découragements, tous les besoins, toutes les nécessités et toutes les misères de la vie, parce qu'elle nous donne la conscience du devoir, et du bien qu'on peut faire en travaillant à l'amélioration des hommes, à l'accroissement des lumières et au salut de la société. Les plus belles facultés s'éteignent, quand la volonté ne vient pas en aviver la flamme en ravivant notre courage. Sans elle d'ailleurs, comment mener à terme de vastes entreprises? Trop souvent on fait le vide autour du talent qui s'élève quand il marche seul dans sa voie: l'envie s'acharne à le poursuivre et à le rabaisser; l'amitié même pour lui se refroidit parfois. On le dit ambitieux de renommée et de gloire. Qu'importe, on ne l'arrêtera pas dans sa marche : il faut qu'il atteigne au sommet. Que d'autres se contentent de la lutte pour la vie; sa lutte, à lui, est pour l'immortalité! Peut-être sera-t-il méconnu de son
vivant; mais il sait que l'avenir est là, Tavenir qui, pour les élus de la vraie gloire, change les calvaires en thabors. Il peut y compter, si son œuvre brille du double éclat de la vertu associée au talent.
Telles sont nos facultés dans leur ensemble. Tous les ont à un certain degré; les hommes de génie les possèdent (j'entends parler des facultés créatrices surtout) à un degré supérieur. Voilà la vérité. Le génie est rare en raison de sa transcendance, mais on n'est pas un écrivain de marque, si l'on ne réunit en soi le bon sens, le goût, le talent, l'imagination, la sensibilité, la mémoire des mots, des idées, des objets et des faits, la volonté enfin qui met en action toutes les ressources de notre être mental.