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LA RICHESSE

1. Ce que c'est que la richesse. — 2. Qu'elle est de deux sortes. — 3. Qu'elle exige la noblesse de l'expression. — 4. Quels sont les genres auxquels convient la richesse du style. — 5. Exemples de la richesse dans la pensée. — 6. Que la richesse du style ne peut être confondue avec le style orné ou fleuri, ni avec le style coloré, ni avec le style brillant. — 7. Abus de la richesse.

La richesse est l'abondance unie à leclat : l'abondance des idées ou du style, et l'éclat des images. La richesse est donc de deux sortes : elle est dans l'abondance et l'éclat des ornements, ou dans l'abondance, disons mieux, dans la fécondité de la pensée ou de l'expression condensée sous une forme concise.

Jetons un coup d'œil sur ces deux sortes de richesse.

La première a été confondue tour à tour avec le style orné et le style flewH qui n'en est qu'une variété. C'est de ces termes vagues que sont nées ces confusions.

Remarquons d'abord qu'on ne dit pas aussi bien style riche que style orné et style fleuri. On dit mieux richesse de style, richesse d'expression, richesse de pensée. Ce n'est ni le nombre, ni le choix des figures qui donne la richesse, car alors la richesse ne serait, d'un côté, que dans l'abondance, et, de l'autre, dans l'élégance du style orné. La richesse exige non seulement l'abondance, mais l'éclat des couleurs. Exige-t-elle aussi la noblesse de l'expression? En général, oui. Pourquoi? parce qu'elle appartient à l'aristocratie beaucoup plus qu'à la démocratie dans l'art. Est-ce que ces brillantes parures : colliers d'or, ruisseaux de diamants, manteaux de reine, sont le fait des filles du peuple? La richesse de la forme suppose donc généralement un fond d'idées au-dessus du vulgaire. La richesse des ornements sur un fond pauvre, c'est quelque chose comme une baraque affectant les allures d'un palais.

Quels sont les genres auxquels convient la richesse du style? . Sont-ce les genres où l'on converse, où l'on raconte, où l'on raisonne? Nullement. C'est la haute éloquence et la haute poésie.

Quand nous disons Véloquence, nous n'entendons point par là le discours public seulement, mais l'éloquence du style en général. Dans la haute éloquence, celle de J.-J. Rousseau comme celle de Bossuet, de Fénelon, de Massillon, de Lacordaire, de Vergniaud, de Lamartine, la richesse du style marche de pair avec la richesse de la pensée. Mais, si vous exceptez les occasions toujours rares où se prononcent les discours d'apparat, c'est par les qualités de force et de passion que se manifeste la puissance oratoire. La richesse de la pensée domiae ici la. richesse.de la forme. Ce n'est pas l'épithète et la métaphore qui doivent briller, c'est le verbe, le mot de l'action. Cela est vrai surtout de l'éloquence politique. Aussi Démosthène en est-il le type plus encore que Cicéron, de même qu'en France Mirabeau est supérieur à Vergniaud. Si le style imagé nous enchante par l'abondance dans la splendeur, l'esprit est foudroyé par la puissance et par l'éclat du verbe.

C'est dans le genre descriptif que se déploie le mieux la richesse du style. On le comprend sans peine, la description sous toutes ses formes : topographie, paysage, hypotypose, portraits, scènes en mouvement, tout ce qui est fait pour être mis sous nos yeux dans l'espace et dans la durée, a besoin du secours de la similitude et des contrastes et de toutes les ressources picturales du langage pour être évoqué devant l'imagination du lecteur.

Boileau, dans son Art poétique, a dit :

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions.

Dans le vers précédent, il disait :

Soyez vif et pressé dans vos narrations.

Pour la narration, le précepte est général; mais,'rest-il aussi pour la description? C'est demander s'il est permis, au nom de la vérité comme au nom des convenances, d'introduire la richesse et Isl pompe dsins la description d'un objet quelconque, dans la mansarde du pauvre par exemple ou dans une scène de cabaret de village. Non, ce serait se placer en dehors de la nature.

Boileau ne veut parler que des descriptions épiques; mais le précepte s'étend à toutes les grandes scènes de la nature et de l'histoire. Buffon, J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, Lamartine et Hugo nous offrent des modèles de richesse descriptive. En eux, à l'exception du dernier, trop ami de l'antithèse pour s'abstenir du trivial, le style se distingue toujours par la noblesse.

Une des descriptions les plus saisissantes et les plus grandioses est la description de la Cascade de Terni par Lamartine. Ce tableau vivant est l'idéal dans le réel. Le système naturaliste n'y voudrait sans doute que la réalité. Mais c'est une illusion étrange de croire qu'avec des mots on puisse reproduire exactement la vérité sans la dépasser d'une syllabe. Dès que vous comparez, — et il n'y a pas moyen de donner l'idée d'une chose qu'on ne voit pas, sans recourir à des comparaisons d'objets connus ou d'objets fictifs qui soient représentables, — il n'est pas possible d'établir une équation entre l'objet à peindre 'et les termes qui servent à la peinture. L'idéal s'impose, dès que l'imagination veut donner une idée de l'objet ou de la scène à décrire; et, pour qu'on en soit remué, il faut que le sentiment du poète ou de l'artiste s'y ajoute et broie lui-même en quelque sorte les couleurs sur sa palette.

La seconde sorte de richesse, celle de la pensée, renferme un grand sens et parfois tout un monde d'idées dans un mot ou dans une image qui fait surgir tout un tableau devant l'esprit. La richesse alors n'est pas dans l'abondance des développements, elle est dans le trait qui frappe par sa hardiesse et sa portée.

On cite plusieurs de ces traits dans l'historien Florus qui a cependant le défaut de tomber dans la recherche et la déclamation. Il est vrai que, à moins de rencontrer de ces bonnes fortunes par illumination, on ne les trouve guère sans y avoir beaucoup pensé.

Lorsqu'Annibal pouvait mettre à profit sa victoire, il aima mieux en jouir : quum Victoria posset uti, friii maluit.

Peut-on dire plus en moins de mots?

Veut-il montrer la rapidité de la guerre de Macédoine?

Y entrer, dit-il, ce fut la victoire : introisse, Victoria fuit.

Scipion enfant est peint d'un trait gigantesque :

C'est Scipion qui croît pour la ruine de l'Afrique : hic erit Scipio qui in exitiiim Africœ crescit.

Ailleurs encore, il nous fait voir, dit Montesquieu, le grand caractère d'Annibal, la situation de l'univers et toute la grandeur du peuple romain, lorsqu'il dit :

Annibal fugitif du sol de l'Afrique cherchait au peuple romain un ennemr par tout l'univers : qui, profugus ex Africa, hostem populo romano lotoorbe quœrebat.

Remarquez que cette sorte de richesse se concilie parfaitement avec la simplicité comme avec la concision. On aime à citer ce mot de La Fontaine sur la mort du sage dans Philémon et Baucis :

Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.

On pourrait citer bien des pensées riches ou fécondes, sim-plement exprimées, sans aucune image, surtout sous forme de sentence. Dans l'ode-épître à lord Byron sur V Homme, le poète des Méditations a exprimé sans image quatre sentences qui contiennent autant de poésie que de sagesse et de grandeur.

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

— Le réel est étroit, le possible est immense.

— La gloire ne peut être où la vertu n'est pas.

— C'est pour la vérité que Dieu fit le génie.

Quelqu'un l'a dit, et on peut le répéter après lui : Il n'en fallait pas tant dans la patrie de Solon pour être proclamé un des sages de la Grèce.

Dans le pur domaine de l'art, citons ces autres pensées :

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Le vers d'André Chénier :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques

contient dans une antithèse tout un système : pour les idées, être de son temps ; pour la forme, tâcher de dérober aux anciens les secrets de la beauté.

Il y a une beauté plus vraie et plus durable qui personnalise l'impersonnel : être soi, en exprimant la pensée de tous et de tous les temps. La pensée gagne en devenant générale, la forme en devenant personnelle.

Le style, cest V homme. Idée aussi riche que profonde.

Voici maintenant la richesse de l'image.

On a cité ces vers où Lamartine avec une hardiesse toute biblique a dit en parlant de la création :

..... Jéhovah s'élance

Du sein de son éternité.

Le chaos endormi s'éveille en sa présence; Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance

Repose sur l'immensité.

Mais c'est plus que de la richesse, c'est de la magnificence.

Le vers que Lemierre appelait le vers du siècle exprime sous une forme mythologique l'idée de la puissance que donnait aux Anglais la souveraineté des mers :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Baron dans sa Rhétorique observe avec raison que V. Hugo a souvent de ces idées rendues en traits éclatants. Comme richesse d'image, la description de l'Egypte dans les Orientales peut servir de modèle.

L'astre-roi se couchait, calme, à l'abri du vent; La mer réfléchissait ce globe d'or vivant.

Ce monde, âme et flambeau du nôtre; Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils. Gomme deux rois amis, on voyait deux soleils

Venir au-devant l'un de l'autre.

Ce que nous avons dit de la richesse du style suffit à prouver que cette qualité ne doit point se confondre avec ce qu'on appelle style orné, style fleuri, style coloré ou pittoresque, style brillant, bien que ces épithètes puissent s'appliquer souvent à la richesse. Ce qui est riche d'images est orné, fleuri, coloré, brillant. Mais les qualités qu'on désigne par ces épithètes non seulement n'épuisent pas l'idée de richesse, mais la richesse entendue dans le sens de fécondité de la pensée exclut parfois tout ornement destiné à parler aux sens. Qui dit style orné dit simplement style imagé, plus ou moins imagé. S'il manquait tout à fait d'ornement, il serait nu :

L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue.

S'il manquait de richesse, quand il doit en avoir, il serait pauvre. Et c'est un grand défaut, bien plus grand que la nudité qui, sur un fond riche, au lieu d'être un défaut, peut devenir une maîtresse forme. Est-ce que la beauté marmoréenne par exemple a besoin d'ornements?

Le style qu'on appelle fleuri, ne convient, à vrai dire, qu'aux scènes champêtres, pastorales, idylliques, où la flore peut s'épanouir dans sa douce lumière ou son éclat tempéré. C'est une richesse encore qui s'unit à la déhcatesse et à la grâce, mais ce n'est point la parure des idées élevées. Le coloris ou le pittoresque du style n'exige pas non plus la richesse d'un langage haut en couleurs. Le brillant des idées et des images qui dégénère si facilement en clinquant n'est pas non plus une marque certaine de véritable richesse. Le proverbe a raison : tout ce qui brille n'est pas or. Défions-nous d'une richesse continue, même dans l'expression des plus nobles pensées.

Rien ne fatigue comme l'excès dans la richesse, surtout quand reviennent sans cesse les mêmes couleurs :

Un style trop égal et toujours uniforme

En vain brille à nos yeux : il faut qu'il nous endorme.

Le vrai mérite du style n'est pas d'éblouir, mais de charmer en éclairant. Or, une aimable simplicité a bien plus de charme

qu'un grand luxe d'images. Sitôt qu'on s'aperçoit que l'auteur attire l'attention sur son talent, au lieu de la eoncentrer^sur les choses mêmes, le charme est détruit.

On devient exigeant sur l'emploi des figures; on veut qu'elles réunissent la nouveauté à l'éclat, et l'on répudie avec raison la banalité des métaphores. Ceci est vrai, non seulement de la poésie en vers, mais encore de la poésie et de l'éloquence en prose. Soyons donc sobres de couleurs et ne cherchons pas à les prodiguer en les plaçant partout. Il faut que les figures viennent d'elles-mêmes à l'appel de la pensée. La recherche et l'affectation dans la richesse, c'est un procédé artificiel que l'art véritable condamne autant que la nature.

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