LA MAGNIFICENCE
1. Ce que c'est que la magnificence. — 2. Quelle différence il y a entre la magnificence et la richesse. — 3. Ne pas confondre le qualificatif et la qualité, à propos de magnificence. — 4. Source de la magnificence. — 5. Les deux sortes de magnificence. — 6. Si la magnificence appartient à la prose comme aux vers.
Ce que nous venons de dire à propos de la richesse s'applique surtout à la magnificence qui n'en est que le plus haut degré. Déjà nous avons cité des exemples de l'une, touchant tellement à l'autre, qu'on pourrait aisément les confondre. Ce qui domine dans la première, c'est l'abondance; dans la seconde, c'est la grandeur toujours unie à l'éclat. Grandeur de l'idée et grandeur de l'image, telle est la magnificence : 7nagnum facere, faire grand. La richesse aussi suppose la grandeur; mais voici où gît la différence : la richesse peut être tempérée, c'est une qualité relative; la magnificence appartient essentiellement au style élevé, c'est une qualité absolue. Elle procède de l'imagination, mais de l'imagination élevée jusqu'au génie. Il en est peu qui l'atteignent : pour s'en consoler, on crie à l'emphase. Confondre ce défaut avec cette qualité, ce n'est rien qu'un aveu d'impuis-
sance. C'est par éclairs qu'éclate la magnificence dans l'expression des hautes pensées. Qui aurait la prétention de la semer partout, ne serait point supportable.
Le défaut du style qu'on nomme enflé, ampoulé, emphatique consiste à exagérer l'importance du fond par la pompe fastueuse et la majesté continue de la forme. C'est ce ton disproportionné qui a gâté le style de Thomas.
De toute nécessité, il faut dans la magnificence que l'idée soit grande par elle-même ou prise d'assez haut pour qu'il y ait équation de g*€wadeur entre Itt-formè et le- fond. Les littératures '^.^, abaissées ne savent plus prendre ni comprendre ces grands coups d'aile du génie, parce qu'elles perdent le sens de l'invisible, le sens de l'idéal, le sens du divin. En dehors de Dieu en effet il n'est point d'absolue grandeur. Or ce n'est qu'en s'élevant vers l'absolu que la pensée devient susceptible de magnificence. Je dis magnificence, pour employer le terme général : le qualificatif n'exprime pas bien ici la qualité. Nous disions en parlant de splendeur qu'on abusait trop du mot splendide. A plus forte raison le dirons-nous du mot magnifique. Si tout ce que l'on désigne ainsi par un hyperbolisme banal était réellement ou idéalement revêtu de magnificence, cette qualité si rare deviendrait une qualité vulgaire, à force de courir les rues.
Nous avons fait cette remarque que les passages cités dans les traités de littérature comme modèles de magnificence sont extraits des prophètes ou des orateurs sacrés et des poètes qui ont chanté Dieu, particulièrement de Bossuet, de Racine et de Lamartine. On cite aussi Massillon, Malherbe, J.-B. Rousseau, et une strophe célèbre de Lefranc de Pompignan. Mais, chose curieuse, tous les rhéteurs paraissent s'être entendus pour ne choisir que des traits où se manifeste la pensée divine. Et même, dans la plupart des exemples de magnificence, on retrouve l'inspiration des prophètes qui semblent avoir apporté du ciel le secret de cette hardiesse dans la grandeur.
Est-ce à dire qu'il n'y ait pas, en dehors des hautes idées religieuses, de véritable source de magnificence? Non, il y en a dans toutes les idées générales, dans tous les sentiments
universels, parce qu'ils ne sont que le rayonnement du divin dans les choses de ce monde. Qu'on parle de bonté, de justice, d'honneur et de gloire, de patrie et d'humanité, comme de la nature, de la terre et du ciel, des montagnes et des mers, de l'infini dans l'espace et dans la durée, tout cela découle de la même source, tout cela est né d'un même père : Dieu.
Avant de citer quelques-uns des principaux exemples de cette quahté supérieure, disons que, de même qu'il y a deux sortes de richesse, il y a deux sortes dô. magnificence : celle qui s'exprime avec une énergique précisiè^n, dans une image gigantesque se dressant à toute la hauteu^ de l'idée elle-même, et celle qui se déroule avec une ampleur solennelle, dans un majestueux développement. La première esi\ celle de David et des prophètes, comme aussi d'Homère et de Virgile, quand, d'un trait qui secoue, ils vous donnent l'image de la toute-puissance. Le Psalmiste a dit " IncUnavit cœlos et descendit, et caligo sub pedibus ejus. Et ascendit super Cheruton et volavit : volavit super pennas ventorum. » C'est-à-dire :\ Il abaissa les cieux et descendit, et les ténèbres étaient sou^ ses pieds. Et il monta au-dessus des Chérubins et il vola : il voia sur les ailes des vents. «
Trois poètes ont traduit l'image. Racine dans Esther :
Cieux, abaissez-vous.
J.-B. Rousseau, dans une de ses odes :
Abaisse la hauteur des cieux.
Et Voltaire, dans la Henriade :
Viens, des cieux enflammés abaisse la hauteur.
Homère a dit : " Le fils de Saturne fit un signe de ses noirs sourcils. La chevelure d'ambroisie s'agita sur la tête immortelle du souverain des dieux; et le vaste Olympe fut ébranlé. '» (Megan d'elelixen Olwnpon.)
Horace reproduit le mouvement des sourcils :
Imperinm est Jovis Cuncta supercilio moventis.
Virgile, le signe de tête :
Annuit, et totum nutu tremefecit Olympum.
Et Ovide, l'agitation des cheveux :
Terrificam capitis conciissit terque quaterque Caesariem, cum quâ terras, mare, sidéra movit. .
La Fontaine, dans Philémon et Baucis, a rendu à sa façon cette grande image :
Jupiter leur parut avec ses noirs sourcils,
Qui font trembler les cieux sur leurs pôles assis.
Écoutez maintenant le poète moderne qui s'est assimilé leschants des prophètes dans son dithyrambe sur la poésie sacrée :
Osias n'était plus : Dieu m'apparut; je vis Adonaï velu de gloire et d'épouvante :
Les bords éblouissants de sa robe flottante Remplissaient le sacré parvis.
Des séraphins debout, sur des marches d'ivoire, Se voilaient devant lui de six ailes de feux ; Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux : Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! Toute la terre est pleine de sa gloire.
Du temple à ces accents la voûte s'ébranla; Adonaï s'enfuit sous la nue enflammée; Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée; La terre sous mes pieds trembla.
Ceci, c'est la double magnificence du trait et du développement, et c'est le double génie de la Bible et d'Homère.
Remarquez l'effet du dernier verbe, qui résulte du rythme (un splondée après un anapeste). Toute la pièce est de cette hauteur d'inspiration. Seul, Racine a été aussi heureusement inspiré par la poésie hébraïque dans Esther et dans Athalie. Mais Lamartine, en ses Méditations et ses Harmonies, a dépassé tous ses rivaux par la magnificence du développement lyrique où il n'imite personne et où il ne sera pas imité. Lisez et
relisez à ce point de vue \3i Prière, le récitatif de la Cantate pour les enfants d'une maison de charité, VOde à Lord Byron, V Hymne au Christ, V Infini dans les cieuœ, Jéhovah ou Vidée de Dieu, Novissima verba.
Comme développement d'image, Racine a porté la magnificence à la perfection dans ces vers à'Esther :
J'ai vu rimpie adoré sur la terre;
Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux Son front audacieux; 11 semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus; Je n'ai fait que passer : il n'était déjà plus.
David avait dit simplement :
J'ai vu l'impie élevé dans son orgueil, comme le cèdre du Liban. Je n'ai fait que passer : il n'était déjà plus. Yidi impium superexaitatiim sicut cedros Libani : Iransivi, et ecce non erat.
On ne peut parler de magnificence, sans citer toujours la strophe de Lefranc dePompignan sur lamortde J.-B. Rousseau :
Le Nil a vu sur ses rivages Le noir habitant des déserts Insulter par ses cris sauvages L'astre éclatant de l'univers :
Gris impuissants! fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares Poussaient d'insolentes clameurs, Le Dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Citons aussi la strophe suivante de \ Enthousiasme par
Lamartine :
Mais à l'essor de la pensée L'instinct des sens s'oppose en vain :
Sous le dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance, et bat mon sein.
La foudre en mes veines circule :
Étonné du feu qui me brûle.
Je l'irrite en le combattant.
Et la lave de mon génie Déborde en torrents d'harmonie, Et me consume en s'échappant.
Baron n'a pas craint de citer aussi pour exemple la première strophe de la Sainte alliance des peuples de Béranger :
J'ai vu la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis; L'air était calme, et du dieu de la guerre Elle étouffait les foudres assoupis.
Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, Français, anglais, belge, russe ou germain, Peuples, formez une sainte alliance, Et donnez-vous la main.
Vous le voyez, c'est toujours du côté divin que les poètes envisagent les choses pour les élever à la magnificence. On le comprend : ce n'est pas en bas, c'est en haut qu'il faut regarder, quand on cherche la grandeur.
La magnificence est une qualité essentiellement poétique qui n'appartient à la prose qu'à deux conditions : qu'elle soit l'expression des pensées divines ou des idées générales; qu'elle n'y figure qu'en passant, sans prétendre se soutenir à ces hauteurs périlleuses où ne montent ni les intérêts du temps ni les passions des hommes, et d'où l'on risque de tomber sans pouvoir se relever de sa chute, quand l'imagination ne s'y porte pas sur d'assez fortes ailes pour dérober le feu du ciel et l'en rapporter à la terre.
Le type de la magnificence, nous le trouvons dans Bossuet. On citera éternellement l'exorde de l'Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre et la péroraison de celle du prince de Condé. Bossuet sait prendre ce ton, même sans prendre les choses du côté du ciel :
« 0 voyage! » s'écrie-t-il, en parlant de la reine d'Angleterre poursuivie par ses sujets rebelles, « 0 voyage bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du trône de la Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers! »
S'il était permis d'évoquer ici une image mythologique, on dirait le char triomphant d'Amphitrite passant sur le sommet des vagues apaisées, après que le dieu qui tient le trident leur a jeté son quos ego.... Vous le voyez, c'est encore divin, car c'est l'image de l'empire exercé sur les puissances indomptables de la nature.
Voulez-vous maintenant entendre Massillon qui, à certains moments, malgré son abondance amplificatrice, est un autre Bossuet? Ecoutez; c'est l'énergie unie à la magnificence :
Une fatale révolution, une rapidité que rien n'arrête, entraîne tout dans les abîmes de l'éternité; les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre; tout y entre et rien n'en sort : nos ancêtres nous en ont frayé le chemin et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent, ainsi la figure du monde change sans cesse, ainsi les vivants et les morts se succèdent et se remplacent continuellement; rien ne demeure, tout s'use, tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même; le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux; et il voit avec indignation de faibles mortels, emportés par ce cours rapide, l'insulter en passant, vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur, et tomber au sortir de là entre les mains éternelles de sa colère et de sa justice.
Dans l'ordre profane, d'autres orateurs, Mirabeau et Lamartine se sont élevés jusqu'à la magnificence dans l'expression des idées générales, comme Butfon et Chateaubriand dans la description de la natiire, quand ils ont voulu faire sentir la présence et l'action divines au sein de la création.
Nous avons eu l'occasion de parler des pages de Buffon sur la nature cultivée par la main de l'homme dont le commencement et la fin sont d'une si grande élévation de pensée et d'un si grand éclat de style. L'invocation au Dieu de paix serait du Bossuet, si ce n'était du Buffon.
Chateaubriand déploie autant de richesse que de magnificence dans sa démonstration de l'existence de Dieu par le spectacle de la nature :
Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'océan déclare son immensité.
Et dans la prière à bord d'un vaisseau :
La conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, nos chants s'étendant au loin sur les vagues, la nuit s'approchant avec ses embûches, la merveille de notre vaisseau au milieu de tant de merveilles, un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte, un prêtre auguste en prières. Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'Occident, de l'autre élevant la lune dans l'Orient, et prêtant, à travers l'immensité, une oreille attentive à la voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.
On voit par ces exemples que la magnificence, soit qu'elle éclate en traits de sublime audace ou qu'elle s'étale sous la forme ^ d'accumulation ou .d'énumération périodique, est une qualité ^^^c^ aussi rare que grandiose, et qu'il est impossible d'écrire des ^ œuvres entières où ce ton régnerait d'un bout à l'autre. Ce sont des éclairs de génie, provoqués par l'inspiration la plus élevée, par une émotion d'enthousiasme que le poète, le philosophe ou l'orateur ne peut soutenir longtemps sans fatigue pour ses lecteurs ou pour ses auditeurs comme pour lui-même : et il faut joindre à l'exaltation de l'âme l'imagination la plus brillante, le goût le plus délicat et le plus sûr, si l'on ne veut pas s'exposer à passer du sublime au ridicule, en tombant dans l'enflure et dans l'exagération déclamatoire.