‹ Traité de littératureChapitre 74 sur 84 · LA POMPE OU LA SOLENNITÉ DU STYLE · texte numérisé non relu

LA POMPE OU LA SOLENNITÉ DU STYLE

1. En quoi consiste la pompe ou la solennité du style. — 2. Du ton emphatique.

On confond souvent la richesse et la magnificence avec la pompe ou la solennité du style. C'est une erreur. Nous avons constaté qu'il y a une sorte de richesse qui s'accommode parfaitement de la simplicité du style, comme il y a une sorte de magnificence qui est dans la hardiesse du trait, sans que le langage soit vêtu de splendeur. La pompe n'a besoin ni de cette richesse ni de cette magnificence. Ce qu'elle demande, c'est une

élévation habituelle de pensée et une grande noblesse de style. La pompe n'est pas dans une pensée ni dans une phrase, quelle qu'en soit la beauté : elle est dans l'ensemble, dans le ton, dans la teneur, dans l'allure solennelle, dans ce qu'on peut appeler le cortège, le brillant cortège qui accompagne sa marche et l'éclatante sonorité de sa fanfare. Ni luxe, ni couleur banale, mais élégance sévère et majestueuse grandeur. C'est la vraie aristocratie du langage. Nul ne l'a possédée avec autant d'autorité que Bossuet et nul avec autant de naturel et de souplesse que Lamartine dans sa prose oratoire. Nous avons cité le jugement de Cormenin dans son livre des Orateurs : Lamartine, aussi naturel dans sa pompe que M. Thiers dans sa simplicité.

Oui certes, la pompe, la solennité du style peut avoir autant de naturel que la plus vulgaire simplicité. Mais pour cela il faut d'abord que les choses soient grandes ou prises d'assez haut pour être grandement exprimées, et ensuite que l'homme qui tient ce langage soit doué d'une riche nature, de nobles sentiments, d'une imagination puissante, d'un grand caractère enfin ; car ceux qui cherchent, comme moyen d'art, à prendre ce ton sans l'avoir en eux-mêmes tombent presque infailliblement dans l'excès de la parure; et, pour caractériser ce style, la critique, armée contre ces faiblesses d'une téméraire ambition, emprunte au vocabulaire des épithètes dénigrantes les mots de forcée dCexagéré, d'enflé, d'emphatique, d'ampoulé, de boursouflé, et crie même parfois au phébus et au pathos.

Évitons, aujourd'hui surtout, en ce siècle démocratique, évitons de monter trop haut, mais prenons garde aussi de tomber trop bas. N'imitons pas ces petits esprits qui accusent de pompe tout écrivain dont l'âme a pu s'élever au-dessus des vulgarités du jour : de telles accusations sont la vengeance des impuissants. C'est un étrange abaissement pour une littérature que de ne plus savoir goûter les aspirations et les tendances du génie aux larges ailes qui aime à prendre son vol vers les, hauteurs et qui ne perd pas de vue les réalités en les contemplant à la lumière de l'idéal.

Page 1