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LA CHALEUR

1. La chaleur, signe de la personnalité de l'écrivain. — 2. D'où naît la chaleur du style. — 3. Dans quel genre cette qualité est indispensable. — 4. Comment elle produit la vivacité, l'énergie, la concision, la véhémence.

L'idéal du style, ce qui en fait la souveraine beauté, c est la verve unie à l'éclat. Il ne suffit pas d'éclairer l'esprit, il faut échauffer l'âme. Chaleur de sentiment, verve d'imagination, feu de la passion, c'est tout à la fois le signe évident de la personnalité de l'écrivain et le plus sûr moyen de parvenir au but suprême de l'art;, l'émotion. Bien que ce soit une qualité particulière, on peut dire qu'il n'y a pas de style véritablement littéraire sans chaleur, pas plus qu'il n'y a de style sans élégance. Ce n'est pas une qualité qui puisse convenir à tous les genres, car on conçoit l'histoire et la philosophie, par exemple, exposant les faits ou élucidant les théories avec le calme de la raison et tout le sang-froid de la vérité. Mais partout où l'écrivain doit exprimer ses propres sentiments ou faire parler aux personnages qu'il met en scène le langage de la passion, dans la poésie et dans la prose éloquente, la chaleur du style est une qualité indispensable.

C'est ici qu'il faut appliquer le vers de Boileau :

Qui dit froid écrivain dit détestable auteur.

XJ

L'histoire elle-même et la philosophie, que dis-je? la science ne deviennent intéressantes que quand l'auteur— jy^ut -faire sentir aux autres la puissance des idées dont il se fait le propagateur et l'importance des événements qu'il retrace. L'intérêt qu'il prend à exposer les idées ou les actions des hommes et à dire lui-même ce qu'il pense, c'est la condition nécessaire de tout succès en littérature. Tout homme qui parle ou qui écrit, non seulement pour plaire, mais pour instruire, doit, s'il est convaincu de la vérité qu'il enseigne, chercher à faire pénétrer ses convictions dans l'esprit des autres, non par la violence, mais par la force persuasive d'une parole qui porte avec elle chaleur et lumière. S'il faut qu'il fasse avant tout la lumière, il faut qu'il montre du moins qu'elle est faite en lui, et c'est en le montrant qu'il mettra autant de verve que de clarté dans son langage.

On a du plaisir à parler et à écrire quand on est convaincu, foncièrement convaincu, quand on se dit que l'humanité serait heureuse, et que les hommes seraient grands si tous épousaient ces idées devant lesquelles toute saine raison et toute conscience honnête doivent s'incliner comme devant la vérité même. C'est de ce plaisir, le plus noble des plaisirs, que naît la chaleur du style. Écoutez ce qu'en dit Buffon, après avoir parlé de la^ nécessité du plan, car il faut être maître de sa matière et sentir le point de maturité de la production de V esprit pour prendre intérêt aux choses qu'on décrit et qu'on raconte, comme aux principes et aux sentiments dont on se fait l'organe.

L'écrivain alors « n'aura que du plaisir à écrire... la chaleur naîtra de ce plaisir, se répandra partout et donnera la vie à chaque expression. Tout s'animera de plus en plus : le ion s'élèvera, les objets prendront de la couleur, et le sentiment, se joignant à la lumière, l'augmentera, la portera plus loin, la fera passer de ce qu'on dit à ce que l'on va dire; et le style deviendra intéressant et lumineux. »

La chaleur ou l'animation se manifestant par des traits rapides et.des mouvements impétueux, frappant coup sur coup, devient tour à tour vivacité, énergie, concision, véhémence. C'est l'intensité d'action, la condensation des idées ramassées

sur un mot ou s'accumulant dans une suite de phrases qui se pressent et se poussent en flots tumultueux, comme un torrent débordant de l'âme émue dans les orages et les soubresauts de la passion. Les-4r-aits rapides font \B.vîvaeité ; l'intensité d'action fait V énergie; la condensation des idées, en des mots profonds comme des abîmes, produit un nouveau genre d'énergie : Y énergie dans la concision qui enfonce la signification des mots, selon l'expression de Montaigne. Enfin raccu«iu4atian périodique, le choc des antithèses, les brusques interruptions, l'insistance des répétitions, les interrogations.! , les exclamations, les apostrophes constituent la véhé^nencéffr ' qui n'est que la vivacité des tours et des mouvements de la ^-^ phrase associée à l'énergie du sentiment et de la pensée. ; ^^'

l'énergie.

1. L'énergie, puissance d'action. — 2. Qu'il y a deux sortes d'énergie : celle des mots et celle des idées. — 3. Qu'elles s'accusent par la concision ou par la répétition. — 4. L'énergie unie à la grâce. — 5. L'énergie dans l'indignation. — 6. La dureté, écueil de la force. — 7. Ce qu'il faut penser de l'énergie dans la grossièreté.

L'énergie (en, ergon) est essentiellement une puissance d'action. C'est un ressort sur lequel la pensée s'appuie pour faire mouvoir les rouages de l'esprit. Nul ne résiste à cette pression, à ces secousses, à ces chocs dont l'âme est ébranlée et remuée jusqu'aux entrailles. Ce qui produit cet ébranlement, ce ne sont pas les mots en eux-mêmes, eussent-ils la résonance de l'airain : c'est la force du sentiment, le poids des idées qui s'amassent pour frapper un grand coup, soit par un mot, soit par la répercussion prolongée d'un mouvement dont chaque reprise accroît la vigueur.

La première espèce d'énergie est celle des écrivains qui se distinguent par la concision, comme Tacite, Sénèque et Perse chez les Romains, Pascal et Montesquieu en France.

La concision est loin d'être toujours énergique : elle convient

au style le plus simple, au style épistolaire, comme au style le plus élevé et tient plus encore à la nature d'esprit de l'écrivain qu'au caractère de la pensée. Pour être énergique, il faut qu'elle rassemble eh peu de mots de vastes idées ou des sentiments profonds. Comme Ta fait observer Baron, la répétition n'a pas moins d'énergie que la concision même. Et cela se comprend : quand on insiste sur une chose et qu'on veut la faire pénétrer comme à coups de marteau dans l'esprit, l'ébranlement de ces coups redoublés est moins subit, moins foudroyant, mais par cela seul qu'il se prolonge, il est plus durable et d'un effet plus irrésistible.

Voici des exemples de la première espèce d'énergie. Tacite, dans la Vie d'Agricola, met ces paroles sur les lèvres de Galgacus cherchant à relever le courage de ses concitoyens :

Ituri in aciem, et majores et posteros cogitate.

En marchant au combat, songez à vos ancêtres et à vos descendants.

Lamartine exprime la même pensée avec plus de richesse et non moins d'énergie, quand il fait dire à Childe-Harold (Lord Byron) parlant aux Grecs :

Si le glaive jamais tremblait dans votre main, Souvenez-vous d'hier et songez à demain!

Perse, dont la concision est trop souvent obscure, a écrit ce vers d'une énergie incomparable :

Virtutem videant intabescantque relicta.

Que tes tyrans voyent La vertu et qu'Us sèchent de L'avoir détaissée.

Henri IV disait à ses soldats :

Je suis votre roi, vous êtes français, voilà l'ennemi.

Corneille, si remarquable par la force d'expression qu'il donne aux sentiments héroïques, a dit dans Othon des trois ministres courtisans de Galba :

On les voyait tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d'un long âge, a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.

C'est l'image, c'est la métaphore qui donne ici à l'idée tant d'énergie.

Les mots énergiques étant des porteurs d'action, c'est le verbe qui est le plus naturellement chargé de lancer les traits les plus frappants.

Le contraste ou l'antithèse se prête singulièrement aussi à l'expression des idées ou des sentiments énergiques.

On connaît les reproches d'Auguste à Cinna qu'il avait, comblé de bienfaits :

Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.

En parlant d'antithèse, nous ne pouvons oublier celui de tous les poètes français qui en a fait le plus éclatant usage : Victor Hugo, l'antithèse incarnée.

Citons de lui ce vers où l'énergie le dispute à la grandeur :

Debout sur la montagne et dans sa volonté.

Ceci n'est plus une antithèse, c'est un rapprochement par assimilation qui rentre dans la métaphore, mais qui en constitue une variété bien hardie, car c'est l'association de deux choses distinctes, une idée abstraite avec une idée concrète, l'une attirant l'autre : ce que les anciens nommaient le Zeugma.

Horace dans son ode Justum ac tenacem représente l'homme juste inébranlable au sein des ruines :

Si fractus illabatur orbis, Impavidum ferlent ruinœ.

" Si l'univers sur lui s'écroulait, il verrait sans effroi les ruines le frapper. ^

Un des caractères du génie est de savoir passer tour à tour de l'énergie à la grâce. Ces extrêmes se touchent dans l'ordre du sentiment. Fussiez-vous la douceur même, il suffit qu'un moment le cœur saigne, que l'âme s'exalte ou s'indigne pour passer d'un seul bond des sentiments doux aux sentiments forts, comme des sentiments forts aux sentiments doux. De même que Lamartine, en qui dominait la note douce, a su faire vibrer

la corde énergique, Hugo, en qui dominait la force, a su être doux en parlant des enfants et des femmes.

Le sentiment qui produit les mouvements les plus énergiques, c'est la haine.

Ecoutez Corneille dans les imprécations de Camille dont nous avons déjà cité les premiers vers :

Rome, l'unique objet de mon ressentiment!

Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!

Rome qui l'as vu naître, et que ton cœur adore!

Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements encor mal assurés!

Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie!

Que cent peuples unis des bouts de l'univers.

Passent, pour la détruire, et les monts et les mers!

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles;

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux,

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!

Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir.

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

Tous les sentiments qui procèdent de la haine : colère, indignation, orgueil blessé, mépris, dédain, vengeance, défense d'une juste cause où l'amour se mêle à la haine, douleur que provoque l'injustice, violence, tyrannie, désespoir enfin, voilà les sources vives d'où jaillit l'énergie.

Les sentiments nés de l'amour quand ils vont jusqu'à l'enthousiasme de l'admiration, du désintéressement, du patriotisme, de la reconnaissance, du dévouement et de la charité, enfantent aussi la force; mais cette exaltation a moins d'énergie encore que de richesse et d'éclat.

C'est à la haine que les orateurs et les poètes demandent l'énergie et la véhémence. Ce n'est pas à dire que cet ordre de sentiments par lui-même soit repréhensible. Il ne le devient que quand on obéit à des mobiles inavouables. La haine du vice, la haine du mal, la haine de l'oppression, c'est le caractère

des âmes fortement trempées qui préfèrent encourir toutes les disgrâces que de se taire devant l'infamie. Juvénal imprimait un fer rouge sur le front des Tibère, des Néron et des Domitien ; André Chénier dans ses ïambes vengeurs flétrissait les Nérons du peuple; Auguste Barbier peignait la meute famélique ardente à la Curée, se disputant chacun leur part de royauté; Tauteur des Châtiments, du haut de son exil, foudroyait le 2 décembre.

Juvénal l'a dit : Indignatio facit versiim , l'indignation fait le vers. Il y a cependant des bornes même à la colère qui prétend à l'immortalité de la vengeance.

Nous admettons André Chénier s'écriant :

Mourir, sans vider mon carquois, Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux, barbouilleurs de lois.

Ces tyrans effrontés de la France asservie,

Égorgée! ô mon cher trésor, 0 ma plume! fiel, bile, horreur, dieux de ma vie.

Par vous seuls je respire encor.

Mais ce que nous ne pouvons admettre, c'est cette muse qui s'écrie, l'écume à la bouche :

Entre à L'auberge- Louvre avec ta rosse-Empire.

Le vers se venge de la brutalité de l'injure. Ce n'est plus même du finançais, pas plus que ce vers de Ronsard :

Du moulin brise-grain la pierre ronde-plate.

Combien préférable est la complète absence de haine à l'égard de l'offenseur dans la noble réponse du poète des Méditations à la Némésis, qui lui reprochait de poser sa candidature à la Chambre des députés et, chose étrange, de recevoir de ses libraires le prix de ses ouvrages :

Patrie et liberté, gloire, vertu, courage. Quel pacte de ces biens m'a donc déshérité! Quel jour ai-je vendu ma part de Ihéritage, Esaii de la liberté?

Va, n'attends pas de moi que je la sacrifie Ni devant vos dédains ni devant le trépas! Ton Dieu n'est pas le mien, et je m'en glorifie, J'en adore un plus grand qui ne te maudit pas.

Tu peux, sans le ternir, me reprocher cet or, D'autres bouches un jour te diront sur ma tombe Où fut enfoui mon trésor.

Un jour de nobles pleurs laveront ce délire; Et ta main, étouffant le son qu'elle a tiré, Plus juste arrachera des cordes de ta lyre La corde injurieuse où la haine a vibré! Mais moi, j'aurai vidé la coupe d'amertume Sans que ma lèvre même en garde un souvenir; Car mon âme est un feu qui brûle et qui parfume Ce qu'on jette pour la ternir.

Racine savait aussi passer de la douceur à la force, sans rien perdre de l'élégance et de la noblesse de ses vers. On peut citer les rôles d'Hermione, d'Oreste, de Phèdre, de Mardochée, de Néron i, d'Athalie et de Joad, comme exemples d''énergie. Mais contentons-nous de signaler dans Athalie quelques-uns des traits les plus saillants.

Mathan, en proie à ses remords qu'il voudrait étouffer, s'écrie :

Heureux si, sur son temple achevant ma vengeance. Je puis convaincre enfin sa haine d'impuissance. Et parmi les débris, le carnage et les morts, A force d'attentats perdre tous mes remords.

Joad, à la vue du prêtre apostat qui souille le temple de sa présence, exprime en ces termes son indignation :

Où suis-je? de Baal ne vois-je pas le prêtre?

Quoi! fille de David, vous parlez à ce traître?

Vous souffrez qu'il vous parle ! Et vous ne craignez pas

Que, du fond de l'abîme entr'ouvcrt sous ses pas.

1 Voir la Ville scène du 3^ acte de Briianniciis.

On connaît ce mot de Néron qui emprunte tout à la fols sa force au rapprochement

et au contraste :

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer.

Il ne sorte à l'inslant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent? Que veut-il? de quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu?

Quel contraste entre l'énergie de ce langage et la grâce d'Esther et de Bérénice !

Ce contraste d'ailleurs, il n'est pas nécessaire de le chercher en dehors d'Athalie même : il est assez marqué dans la scène de l'interrogatoire entre Joas et Athalie. Tous les grands poètes ont montré une égale supériorité dans l'énergie et la grâce. Témoin le premier et le sixième chant de r Iliade, les épisodes de Françoise de Rimini et d'UgoUn dans VEnfer du Dante, la scène d'innocence d'Adam et Eve et le discours de Satan dans le Paradis perdu, Cymodocée et Velléda dans les Martyrs, Cédar et Daïda dans la Chute d'un ange, Herminie et Argant dans la Jérusalem délivrée, Juliette et Desdémone d'un côté, Othello et Macbeth de l'autre, dans Shakespeare.

Si les poètes, en exprimant leurs sentiments propres ou ceux de leurs personnages dans des créations d'art, se sont élevés à la plus haute énergiej, les orateurs de leur côté, en- exprimant lenrs convictions ou en défendant leurs causes, ontdû déployer souvent cette qualité maîtresse qui fait pénétrer la persuasion dans l'âme d'un auditoire subjugué par toutes les puissances de la parole.

Bossuet, type de l'élévation du style comme de la pensée, offre à chaque page des modèles de la double énergie de l'expression et de la période. C'est surtout quand il montre le néant de l'homme et la vanité de la gloire, qu'il frappe, comme le Dieu dont il se fait l'interprète, de ces grands coups dont le contre-coup porte si loin.

Nous allons sans cesse au tombeau, dit-il, ainsi que des eaux qui se perdent sans retour. En effet, nous ressemblons tous à des ondes fugitives. De quelques superbes distinctions que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine, et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots; ils ne cessent de s'écouler, tant qu'enfin, après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays les uns que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on

ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes ; de même que ces fleuves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues.

L'idée du néant lui a inspiré une bien plus forte image encore dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Orléans. Relisez ce passage qui commence par ces mots :

La voilà, malgré son grand cœur, cette princesse si admirée et si chérie t La voilà telle que la mort nous l'a faite, etc.

L'orateur s'acharne en quelque sorte sans pitié sur ce cadavre qu'il réduit en poudre et qu'il appelle

Un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes!

L'écueil de la force, c'est la dureté. Il ne faut pas se rendre esclave de l'harmonie, sans doute; mais, en prose comme en vers, quoiqu'avec moins de rigueur, il n'est pas permis d'offenser l'oreille dont le jugement est d'une inexorable sévérité; quarwn judicium est superhissiniwn, disait Cicéron. Si la force est une grande qualité, le ton forcé est un grand défaut. L'énergie brutale où glisse la démocratie dans l'art ne blesse pas moins le goût que l'oreille. Rien n'est plus énergique que la grossièreté; mais les coups de poing sont de pauvres arguments, et la force sans esprit, sans noblesse et sans grandeur, est eu dehors de l'art, parce qu'elle est en dehors du beau.

On a baptisé cela du nom de naturalisme ; mais les esprits délicats ne s'accommoderont jamais de cette nature grossière et ne souffriront pas qu'on l'importe dans les arts de la civilisation. Concevez-vous l'étrange prétention de ceux qui veulent faire de la littérature avec toutes les immondices humaines, sous prétexte qu'elles sont réelles, et qui demandent qu'on se mette en extase devant l'énergie de leur peinture, comme s'il suffisait pour être artiste de faire fi de toute poésie et de se borner à étaler le laid, pour qu'on dise : Voyez-vous cette horreur; eh bien, pâmez-vous d'admiration, car dans l'art c'est

le beau, parce que c'est le vrai. Quoi! Cette monstrueuse fausseté, c'est le vrai? Et il faudrait ranger parmi les belles-lettres et les beaux-arts, des œuvres qui foulent aux pieds tout idéal au nom de la plus abjecte réalité? Celui qui obéit à sa nature, en faisant un choix dans la réalité et en peignant le beau à côté du laid, ne serait donc pas dans la vérité? Il ne s'agit point de savoir si cette vérité est du goût de tout le monde : la littérature est la langue des honnêtes gens. N'en faisons pas un argot grouillant dans les égouts.

Il est nécessaire aujourd'hui de faire cette réserve à propos d'énergie. Oui, la force du style doit être au service de la vérité,, mais d'une vérité dont la morale n'ait pas à rougir. Tout ce qui est dans la nature n'est pas dans l'art. En d'autres termes, tout ce qui existe ou se fait n'est pas susceptible d'être écrit et surtout d'être écrit pour servir à l'amusement des hommes. Les littérateurs sont d'accord à faire de l'énergie un des privilèges du style élevé ou sublime. Réservons-la donc à l'élévation,, et ne la faisons pas descendre dans l'abrutissement.

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