LA PROFONDEUR
1. Que la profondeur aime à s'exprimer sous une forme sentencieuse. — 2. Qu'il est des esprits qui prennent la profondeur pour des ténèbres. — 3. Que c'est aux moralistes qu'il faut demander la profondeur. — 4. Ne pas confondre la profondeur avec la finesse. — 5. Qu'oa n'est profond dans le style qu'à la condition de l'être dans la pensée.
Il y a beaucoup d'analogie entre la force et la profondeur du style. L'une et l'autre résultent de la force et de la profondeur même de la pensée. On ne rencontre évidemment pas de longues pages écrites dans ce style où les mots, qu'ils soient simples ou imagés, ont une telle plénitude de sens et provoquent tant de réflexions qu'ils contiennent, on peut le dire, tout un monde dans leur vaste synthèse. La forme sentencieuse est celle qui se prête le mieux à la profondeur dont l'expression est souvent très simple. Nous en avons cité quelques exemples à propos de
la richesse de pensée. En voici d'autres de Pascal, si remarquable par sa profondeur :
On vous jette de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais !
— L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant.
— La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir «elle qu'il faut mettre la première.
Il est naturel que les moralistes se distinguent par la profondeur de la pensée renfermée en des formules concises, où les mots portent en eux une lumière qui dévoile à nos regards les replis cachés du cœur humain. Mais c'est à la condition de ne €hercher la profondeur ni dans les nuages ni dans les ténèbres par une concision laborieuse, par des termes trop abstraits ou de trop vagues images qui obscurcissent au lieu d'éclairer.
Toutefois il est des esprits inattentifs ou trop étrangers à la langue philosophique qui prennent pour des obscurités ce qui n'est que la vérité pure. En voici un exemple.
Montesquieu dit au début de V Esprit des lois :
Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils avaient ■donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles : dire <iu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.
Un grammairien a donné ceci comme exemple àe galimatias, produit par la prétention à la profondeur. Où donc avait-il mis «on bon sens? Tout ce qui a commencé d'être a été possible avant d'être. De même qu'un architecte porte dans sa tête à l'état de chose possible le plan d'un édifice non encore exécuté, le grand architecte de l'univers porte dans son esprit le plan des mondes possibles qu'il jettera dans l'espace à un moment donné, conformément à ses desseins éternels. Les lois qui régissent les êtres créés étaient possibles avant d'exister réellement dans la nature, et les rapports de justice étaient idéalement établis avant la confection des lois positives. Nier cela, serait nier l'évidence même. L'être absolu seul n'a pas été à
l'état de possible avant d'être, parce qu'il est incréé. Le possible, c'est le principe générateur et intarissable de toute création, c'est la seconde face de l'infini : l'unité enfantant la multiplicité. Et puisque nous parlons de profondeur, quoi de plus profond que ce mot déjà cité :
Le réel est étroit, te possible est immense!
Dans l'ordre intellectuel, rien de plus clair cependant que cette vérité-là?
La profondeur, on le voit, dépasse le monde réel et s'étend au monde idéal, mettant en mouvement toutes nos facultés : jugement, imagination, sentiment.
Mais c'est quand il s'applique à sonder nos passions et les secrets de la destinée que l'esprit humain découvre le plus de mystères et qu'il sent combien il lui faut remuer d'arcanes pour y promener son flambeau. C'est donc aux moralistes qu'il faut demander surtout la profondeur, et particulièrement à ceux qui, comme Pascal, ont le don de réunir la précision géométrique à l'émotion de l'homme et du poète, et la puissance de l'esprit au génie de l'expression. D'autres, comme La Rochefoucauld, ont moins de profondeur que de finesse. Ces deux qualités d'ailleurs se tiennent de près, et, le génie aidant, finissent par se rencontrer : l'une est à la raison et à l'âme ce que l'autre est à l'esprit. Il y a pénéti^ation des deux côtés : seulement la finesse est une observation de détails, qualité d'analyse; la profondeur une pénétration d'ensemble, qualité de synthèse.
Nous avons cité La Rochefoucauld à propos de finesse ; il a une sorte de profondeur aussi : celle qui sait démêler les mobiles secrets de nos actions. Mais il n'est profond que dans la vérité relative. Il est tombé dans l'erreur en ci^oyant peindre l'homme sur le patron des hommes de son temps, le temps de la Fronde, c'est-à-dire du conflit des ambitions personnelles. Généraliser ce qui est particulier, c'est démentir la vérité en l'exagérant, en convertissant le relatif en absolu. On n'arrive ainsi qu'à la profondeur du faux. Pour un esprit de cette ti^empe, c'est une étrange faiblesse de n'avoir pas vu que l'amour de soi est aussi
bien le principe de toutes les vertus que celui de tous les vices. Il s'est arrêté à l'égoïsme, et, en niant la vertu qu'il cherchait vainement autour de lui, il s'est fait le calomniateur de la nature humaine.
Quelle différence d'avec Vauvenargues qui ne voyait que scepticisme dans ses contemporains, mais qui a trouvé en lui la source des grandes pensées parce qu'il avait un noble cœur. C'est lui qui a exprimé cette vérité profonde : ^ Les grandes pensées viennent du cœur. ^
La Rochefoucauld de son côté n'aboutit qu'à cette pensée : '» Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer. « L'image est aussi grande que profonde; mais qu'est-ce que l'auteur avait donc fait de son âme pour ne pas comprendre qu'il est des mouvements d'enthousiasme, d'admiration, de générosité, de pitié, qui devancent et défient tout calcul et où le cœur se donne sans peser le bienfait, sans escompter la reconnaissance et sans rien retenir que le sentiment désintéressé de la beauté morale ou la secrète volupté du sacrifice, la sainte et austère puissance du devoir accompli.
Pour avoir la science de l'âme, il faut aller jusqu'au fond, dans la partie souterraine où l'on veut en asseoir les fondements. D'autres moralistes, comme La Bruyère, s'en tiennent à la surface et se contentent d'analyser en artistes les travers de leur temps. Ceux-là n'ambitionnent pas les profondeurs, ils se bornent à charmer notre esprit par la finesse d'observation.
On n'est profond dans le style que quand on l'est dans la pensée. C'est l'apanage des esprits méditatifs habitués à réfléchir sur les effets et les causes, sur les révolutions de la conscience comme sur celles des empires, sur les ruines, sur les catastrophes, sur le néant des choses humaines. Le style alors peut revêtir toutes les richesses, toutes les magnificences et toutes les énergies du langage sans cesser d'être profond. Bossuet, Chateaubriand, Lamartine ont souvent de ces traits de profondeur, parce qu'ils savent descendre jusqu'au fond de nos misères comme ils savent monter jusqu'au sommet de nos grandeurs par les divines illuminations du génie.
Mais il ne faut pas se laisser prendre aux apparences. Exprimer des pensées banales et rebattues sous une forme sentencieuse affectant le mystère et la nouveauté, ou prétendre nous faire pénétrer au cœur des actions humaines et dans le secret des caractères par des explications subtiles qui en réalité n'expliquent rien, ce n'est pas de la profondeur, c'est de la médiocrité pédantesque délayant des couleurs dans des ombres de pensée et faisant la nuit en croyant faire le jour.
'la véhémence.
1. Ce qui produit la véhémence. — 2. Que la véhémence est une qualité essentiellement oratoire.
— 3. Qu'elle ne doit être qu'au service des sentiments généreux. — 4. La véhémence en poésie dans les scènes tragiques. — 5. Que la véhémence doit éviter l'accent déclamatoire.
— 6. Que le naturel y est indispensable plus que partout ailleurs.
En général, ce n'est qu'en passant que l'écrivain peut jeter dans son style des traits sublimes d'énergie et de profondeur, alors même qu'il a l'âme énergique et profonde.
Il en est autrement de cette sorte d'impétuosité continue qu'on nomme véhémence. La force est son levier, vis mentis; mais c'est un véhicule de passion, un souffle de tempête qui traverse le stylcj une explosion d'enthousiasme, de sainte colère, d'indi-gnation ou de désespoir dans la défense des nobles causes, dans les imprécations suscitées par de mortelles offenses, dans les malédictions contre les vices et les crimes qui déshonorent la patrie ou l'humanité, dans les trahisons infâmes, les lâches abandons, l'odieuse calomnie, où la vertu résignée sort d'ellemême et cède, non pas au cri de la chair et du sang, mais au^ cri de Ja. conscience s'élevaiit comnie la^ voix-de la justice, pour? vengÊiL et punir, armée d'une parole destinée à retentif^dané les^^siècles.
Il ne faut pas confondre la véhémence avec la force, bien que la force y soit nécessairement mêlée : celle-ci est dans l'expression , celle-là dans la vivacité impétueuse du mouvement qui emporte
le discours et le fait bondir sous les secousses de la passion. C'est la qualité oratoire par excellence, celle qui procède par exclamation, par interrogation, par apostrophe, par objufga-"^ tion, par obsécration, par accumulation périodique, par toutes les figures pathétiques enfin. Vous la trouvez dans les puissantes invectives de Démosthène contre Philippe et de Cicéron contre Antoine, contre Verres et Catilina; dans le discours de Mirabeau sur la Banqueroute; dans les luttes à outrance de la tribune parlementaire, quand l'orateur, blessé dans sa dignité personnelle ou soulevé par l'ardeur de ses convictions, lance ses arguments comme une nuée de flèches contre les attaques de ses adversaires.
Cette espèce de véhémence est loin d'être toujours digne d'admiration. La violence brutale, l'éloquence de l'injure est la ressource de l'amour-propre aux abois, et si elle peut rendre l'orateur redoutable, elle n'attirera sur lui ni sympathie ni considération aux yeux des esprits sages et des cœurs honnêtes. Qui peut relire à froid ces violences sans les condamner?
Un loup, quelque peu clerc, prouva par sa harangue. Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
Ces fougueux emportements, ces mouvements de colère indignée ne sont un titre de gloire pour l'orateur qu'à la condition de n'être point nés de Tégoïsme ni d'un simple froissement d'amour-propre, mais d'être inspirés par un légitime amour de tout ce qui honore la nature humaine, et une haine vigoureuse de tout ce qui la dégrade. Sans cela, la véhémence, loin d'appartenir au style élevé ou sublime, n'est rien qu'une explosion de brutalité grossière oti l'art s'avilit en se mettant au service des plus ignobles passions.
Ce que nous disons ici regarde l'éloquence de l'orateur qui exprime ses propres sentiments. L'éloquence du poète qui, dans les scènes tragiques, met la véhémence du discours sur les lèvresde ses personnages exige un plus grand art et un plus puissant génie, car, pour être naturel alors, il faut que son imagination
créatrice le fasse entrer dans 1 ame de ces êtres fictifs ou réels auxquels il fait tenir un langage conforme à leur situation. Racine et Corneille y ont particulièrement réussi dans des tirades où l'éloquence le dispute à la poésie et l'emporte sur la poésie même.
Nous citerons de Corneille les imprécations de Camille dans Horace et celles de Cléopâtre dans Rodogune; de Racine les trois scènes finales d^Andromaque, le discours de Cljtemnestre à Agamemnon dans Iphigénie et les paroles d'Athalie à la fin de la scène de l'interrogatoire.
Il faut que le discours obéisse à l'impulsion d'un sentiment^ généreux et sincère pour qu'on se sente irrésistiblement entraîné par ce torrent de la parole qui déborde en tumulte d'une âme trop pleine, et dont à son tour notre âme entière est envahie. On cite volontiers cet immortel épisode de Nisus et d'Euryale dans Y Enéide, quand Nisus, pour sauver son ami, s'écrie en se jetant au-devant du fer des Rutules :
Me, me; adsum, qui feci! in me convertite ferrum, 0 Rotuli ! mea fraus omnis, niliil iste nec ausus, Nec potuit. Cœlum iioc et conscia sidéra lestor : Tantum infelicem nimium dilexil amicum.
Delille a bien traduit, mais Baron a mieux reproduit ce mouvement :
Moi! c'est moi! me voici; j'ai tout fait. Contre moi Tournez ce fer. C'est moi qui suis le seul coupable. Mais lui! de tant d'audace il était incapable. Un enfant !... son seul crime, oh ! j'en jure les dieux ! Fut d'avoir trop aimé son ami malheureux.
La Fontaine, dans le Paysan du Danube, présente aussi un modèle de véhémence oratoire. Puissante invective contre la romaine avarice; protestation vigoureuse du droit contre les abus de la force. A cettélïauteur, l'orateur n'est plus un homme pariant en son nom, c'est l'organe de l'inflexible justice et de l'éternelle vérité. Il peut mourir victime, de son courage, mais sa. parole est immortelle. ' V'.V.^VAl CV ■
Entendue ainsi, la véhémence est un instrument d'améliora-
tion sociale. Autrement, cest une puissance de destruction. Pour atteindre son but, il ne faut pas qu'elle le dépasse, en s exagérant ou s'échauffant à froid. Ce n'est plus alors qu'une vaine déclamation. Ce vice dépare le beau mouvement d'indignation oratoire de Cicéron contre Verres, quand, après avoir représenté Gavius battu de verges sur la place publique de Messine, il s'écrie sous forme de prosopopée :
Si c'était, non à des citoyens romains, non à des amis de notre cité, non à ceux qui connaissent le nom du peuple romain, enfin si ce n'était pas à des hommes, mais à des animaux, ou encore, pour aller plus loin si, dans la solitude la plus déserte, c'était aux pierres et aux rochers, que je voulusse adresser ces plaintes et ces lamentations, toute la nature muette et inanimée frémirait d'une si atroce et si indigne cruauté.
L'accent déclamatoire se trahit à ces exagérations qui font soutire. C'est pour avoir trop aimé l'hyperbole que Juvénal, si gi^and dans la satire-, a fait douter de la sincérité de sa vertueuse indignation. Pourquoi J.-J. Rousseau ne parvient-il pas à nous émouvoir dans ses éloquentes invectives contre la civilisation? C'est qu'on sent le sophiste derrière le philosophe, aussi austère dans ses doctrines qu'il l'était peu dans sa vie.
Le naturel ou la vérité est indispensable pai^tout, mais plus encore dans la véhémence qui ne se conçoit pas en dehors de la passion dont elle doit être le véhicule. Dans l'expression de nos propres sentiments, l'accent déclamatoii^e est pour l'écrivain une dégradation qui atteint l'homme, parce qu'elle est un mensonge. Dans l'expression des sentiments d'autrui, c'est-à-dire des personnages mis en scène par le poète, la déclamation est plus difficile à éviter; il faut non seulement du génie, le génie de la passion, mais un goût délicat et sûr. Il est des fautes qu'on ne pardonne pas.
On connaît ces vers de Théophile Viaud à qui la folle du loffis ioua de vilains tours :
Le voilà, ce poignard, qui du sang de son maître • S'est souillé lâchement. 11 en rougit, le traître!