DU SUBLIME PROPREMENT DIT
1. Ne pas confondre le suhlime avec le style sublime ou élevé. — 2. Ce qui fait l'essence du sublime. — 3. Que le sublime est de deux sortes : sublime de la pensée et sublime du sentiment. — Applications.
A de rares exceptions près, les littérateurs appellent style sublime celui qui se distingue par les qualités d'élévation, de grandeur, de force et d'éclat qu'on nomme magnificence, éney^gie, véhém.ence.
Ce sont là en effet des qualités sublimes, quand elles sont l'expression des idées élevées. Etelles n'appartiennent qu'au génie, car le génie seul habite les hauteurs. Mais le mot de sublime appliqué à ces qualités de la forme est un terme impropre qu'il faut bien se garder de confondre avec le sublime proprement dit. C'est pour cela qu'il est préférable de dire genre élevé pour désigner les plus hautes vertus du style. La différence essentielle qui sépare l'élévation du style de la sublimité de la pensée ou du sentiment, c'est que la première réside dans le ton et la couleur générale, tandis que la seconde n'apparaît que par éclairs, ce sont des traits, des traits de génie. Nous en avons signalé plusieurs, en traitant de la magnificence et de l'énergie, quand ces deux qualités du style élevé se manifestent par la grandeur et la puissance de la pensée dans la simplicité de l'expression.
Disons maintenant ce qui fait l'essence du sublime. Pour en donner une notion exacte, empruntons les termes des sciences exactes elles-mêmes. Le sublime est dans l'infiniment grand, mais l'impression du sublime est dans le contraste de l'infiniment grand avec l'infiniment petit.^e rapprochement subit et
instantané de deux idées ou de deux sentiments placés aux deux pôles opposés du monde intellectuel ou moral, ou bien Topposition soudaine de deux idées ou de deux sentiments ordinairement unis, voilà ce qui produit en nous cet ébranlement, cette brusque secousse, cet éclair ou ce foudroyement du sublime.
L'objet du sublime est nécessairement dans la sphère de l'intelligence ou du sentiment. Le monde matériel par lui-même est impuissant à nous arracher ce cri qui s'échappe de l'âme à l'apparition du sublime. L'idée de la toute-puissance, de la souveraine grandeur, de l'éternité, de l'immensité, les attributs de Dieu enfin se révélant à la raison à travers les images du monde sensible, comme l'Océan, le désert, les montagnes et les cieux, nous faisant sentir à la fois notre néant devant l'infini et notre grandeur intellectuelle et morale devant la nature inconsciente; le courage, le désintéressement, la générosité, le dévouement atteignant des proportions surhumaines, en contraste avec les sentiments vulgaires de l'égoïste humanité, telle est la double source du sublime. Il n'est donc pas et ne saurait être dans la matérialité de l'objet ou dans l'image qui fait resplendir l'idée à nos yeux : ce serait confondre le sublime avec la magnificence. Le contraste qui amène l'impression sublime exige la plus grande simplicité d'expression. Plus l'idée est haute, plus l'expression doit s'effacer pour la laisser briller de tout son éclat. Attirer l'attention sur les mots serait la détourner de la pensée même. Ceci est plus vrai encore dans Tordre du sentiment où la préoccupation d'art est le signe évident de l'absence d'émotion.
Examinons les plus remarquables exemples du sublime de sentiment et de pensée ^
Voir sur le Sublime le beau chapitre de Galéron dont nous nous sommes inspiré.