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SUBLIME DE PENSÉE

Moïse dans la Genèse nous fait assister à la création de la. lumière. Dieu dit :

Que la lumière soit, et la lumière fut.

L'infiniment petit, c'est la rapidité d'exécution, l'infiniment grand, c'est l'œuvre créée. Quelle est l'idée qui s'en dégage? La Toute-Puissance. L'éclat de l'expression ne pourrait qu'affaiblir ici l'éclat de la pensée. Le mot n'est rien, l'idée est tout. La parole ne doit servir qu'à rendre sensible ce qui existerait pour l'intelligence, abstraction faite du corps de la parole. L'éclair du sublime jaillit du choc des extrêmes, comme l'étincelle du choc des nuages chargés d'électricité de nom contraire.

L'auteur des Méditations, dans la réponse de la Providence à l'homme qui se plaint des injustices dont il se croit victime,, fait dire à Dieu :

Tu n'as ({n'urijour pour être juste, J'ai V éternité desdini moi.

Et dans la Chute d'un ange, traduisant le mot sublime de saint Augustin, le grand poète s'écrie :

Et les anges chantaient d'un accent solennel : Patient! patient! car il est éternel!

Massillon, devant le cercueil du demi-dieu de la royauté que son siècle avait proclamé Louis-le-Grand, commence son oraison funèbre par ce mot : » Dieu seul est grand, mes frères. -^

Ce n'est pas le mot, c'est la chose perçue par l'esprit qui est sublime : l'élévation unie à la profondeur; Être suprême et néant suprême; grandeur apparente s'abîmant devant la s:randeur souveraine.

Aristote est sublime, quand il dit :

Pour n'avoir pas besoin de société, il faut être tm dieu ou une brute.

C'est toujours l'infiniment petit en face de rinfiniment grand.

Nous avons dit que le sublime ne se manifestait que par éclairs, et qu'il y avait non un style, mais des traits sublimes. Il peut arriver cependant que le caractère de sublimité se soutienne dans une suite de pensées dont l'étendue, l'élévation et la profondeur atteignent le plus haut degré que l'esprit humain puisse concevoir. En voici un exemple incomparable puisé dans Pascal :

Que l'homme contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté; qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent; qu'il regarde cette lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point, au prix du vaste tour que cet astre décrit; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très délicat à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament ambrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre: elle se lassera plus tôt de concevoir que la nature de fournir. Tout le monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche.

Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables : nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin ■c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée.

Que cela est simple, et que cela est grand !

Pour vous faire une idée juste de la différence qui sépare le style élevé qu'on a tort d'appeler sublime, et le sublime proprement dit, relisez ce passage de Racine :

J'ai vu l'impie adoré sur la terre :

Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux

Son front audacieux; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre. Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

Les cinq premiers vers, c'est de la magnificence; le dernier, c'est du sublime, et vous voyez comme il est simple. Mais d'où

naît rimpression sublime? Du rapprochement de ces extrêmes : l'immense orgueil avec le néant.

Nous pourrions citer aussi la profession de foi de Joad :

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots;

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Les trois premiers vers se déroulent avec une pompe solennelle, tandis que le dernier est exprimé simplement. D'un côté, c'est le style élevé; de l'autre, le sublime, dans Tordre du sentiment cette fois : confiance absolue devant laquelle toute crainte est réduite à néant.

La strophe de Lefranc de Pompignan sur la mort de J.-B. Rousseau, citée comme modèle de magnificence, contient aussi une pensée sublime dans l'antithèse du Dieu qui verse des torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs. Mais ici le sublime de la pensée se confond avec la magnificence du style, et c'est celle-ci qui l'emporte.

Dans les exemples du sublime donnés jusqu'à présent, nous avons vu un rapprochement d'idées opposées. Parfois c'est le contraire : il y a séparation subite d'idées ou de sentiments ordinairement unis, comme dans les exemples suivants.

Bossuet peint ainsi le monde idolâtre : Tout était Dieu, excepté Dieu lui-même.

Leibnitz réfutait le matérialisme par ce mot : " Il n'y a rien dans l'intelligence qui ne vienne des sens, dit Locke. Oui, excepté V intelligence 7nême ^ -^

Nous avons cité plus haut un autre exemple encore du sublime par contrariété apparente d'idées : Cercle infini dont le centre est pa^Hout, la circonférence nulle part.

1 Dans XOde à Bonaparte, Lamartine emploie deux fois la formule disjonctive excepté, non pour produire l'impression du sublime, mais pour prononcer sur Napoléon un jugement sévère :

La mort fut de tout temps l'asile de la gloire : Rien ne doit jusque-là poursuivre une mémoire,

Rien... excepté la vérité.

— La gloire efface tout, tout... excepté le crime.

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