SUBLIME DE SENTIMENT
Nous allons trouver rinfiniment grand dans l'héroïsme surhumain en quelque sorte du sentiment, en contraste avec rinfiniment petit des sentiments vulgaires. Ce genre de sublime, c'est à Corneille qu'il en faut demander le secret.
En voici plusieurs exemples tirés de Médée, d'Horace et de Cinna :
Votre pays vous hait; votre époux est sans foi. Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?
Médée.
Moi; Moi, dis-je, et c'est assez.
Le nombre de ses ennemis est bien grand, et il semble que Médée soit impuissante à conjurer tant de haine amassée contre elle. Ce qui paraît infiniment petit au vulgaire : être seul contre tous, devient ici l'infiniment grand : l'héroïsme de la personnalité humaine. Le premier moi corroboré par la répétition : moi, dis-je, et c'est assez, voilà dans un caractère de la plus criminelle audace, un sentiment qui lui donne une telle grandeur que l'inhumaine à nos yeux devient surhumaine. Corneille n'avait pas encore trouvé ce système dramatique d'où vont découler ses chefs-d'œuvre; mais dans ce mot de Médée, le seul qui mérite d'être retenu de cette pièce, le grand tragique a déjà posé le fondement de tout sou théâtre. On peut citer également ce mot comme un trait d'énergie; mais ce ne serait pas une raison suffisante pour confondre, comme on l'a fait, ï énergie avec le subtime.
Le patriotisme dans Horace et la clémence dans Cinna seraient du sublime continu, si l'impression du sublime n'était pas dans la rapide explosion du sentiment et dans l'effet du contraste.
Horace fils s'écrie :
Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays?
Cela est doublement sublime : ce sentiment patriotique dont l'héroïsme nous étonne semble tellement naturel à Horace qu'il s'étonne qu'on puisse le pleurer après l'accomplissement d'un tel devoir! En sorte que c'est ce qui fait l'étonnement du vulgaire qui étonne ici le héros. Il n'y a rien de supérieur à ce genre d'héroïsme.
Mais, remarquons-le, il y a deux espèces de sublime dans l'ordre du sentiment : le sublime inconscient, celui d'Horace; le sublime voulu, le sublime par calcul : c'est celui d'Auguste dans Cinna. Pour nous, le premier est de beaucoup supérieur à l'autre. Nous qui sommes de sang-froid, nous sommes frappés comme d'un coup de foudre par cette explosion soudaine d'un sentiment qui nous paraît d'autant plus surnaturel qu'il semble plus naturel à celui qui l'éprouve :
Que voiiliez-vous qu'il fît contre trois? Qu'il mourût. Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
Ce cri du citoyen qui précède le cri du père, c'est le sublime inconscient, spontané, désintéressé. Le sublime de la clémence d'Auguste dans Cinna est moins haut; d'abord parce qu'il est plus aisé de pardonner que de se dévouer jusqu'à la mort; ensuite parce qu'il y a un beau calcul, mais enfin un calcul intéressé dans ce pardon que l'empereur accorde à Cinna.
Écoutez plutôt :
Je suis maître de moi comme de l'univers, Je le suis, je veux l'être! ô Siècle, ô Mémoire, Conservez à jamais ma dernière victoire! Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. Soyons, amis, Cinna : c'est moi qui t'en convie.
Oui, ce dernier vers est sublime, parce qu'il est à l'extrême opposé du sentiment de haine et de vengeance familier aux âmes vulgaires; mais songez qu'Octave a tout intérêt à se transformer en Auguste; qu'il n'a pas ici devant lui un ennemi personnel, mais un républicain; que c'est la vieille liberté romaine qui conspirait avec Cinna, et que c'est elle qu'il s'agit
d'asservir en la séduisant; que ce n'est plus enfin sur un piédestal de cadavres, mais en régnant sur les cœurs qu'il faut monter au trône et s'assurer l'empire. N'y a-t-il pas là un excellent calcul, le calcul d'un profond politique?
On comprend que le soyons amis, Cinna, ait arraché des larmes à Condé, le vainqueur de Rocroi, qui joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner . Chez lui, ce sentiment était naturel, et il devait envier ce mot à Auguste.
Un autre vers de Cinna, que nous avons déjà cité, est un trait foudroyant pour le conspirateur par le rapprochement des extrêmes contraires.
Après avoir énuméré tous ses bienfaits, Auguste s'écrie .
Cinna, tu l'en souviens et veux m'assassiner.
C'est l'infiniment petit de l'ingratitude devant l'infiniraent grand de la générosité magnanime.
Nous avons vu dans le quil mourût l'exemple le plus saisissant du sublime produit par la séparation subite de deux sentiments naturellement inséparables : l'amour paternel et le désir de conserver la vie d'un enfant.
Voici un autre exemple du sublime héroïque par disjonction de deux sentiments unis dans la nature : le danger et la crainte qu'il inspire.
César, assailli par la tempête sur un frêle esquif, dit au pilote :
Que crains-tu? Tu portes César. Quid times? Cœsarem vehis.
Ce n'est évidemment pas le génie de l'esprit qui inspire ce sublime du sentiment, c'est le génie du cœur, et les êtres les plus ignorants peuvent avoir ce génie : il suffit qu'ils aient le cœur traversé par l'éclair du dévouement.
Citons ces deux traits sortis de 1 ame de deux personnes d'une condition commune : une femme et un ouvrier. La femme dont nous parlons est une mère : son fils unique va mourir. Le prêtre qui cherche à la consoler lui montre Abraham sur l'ordre de Dieu prêt à frapper son fils innocent.
Ah! s'écria-t-eile, Dieu n'aurait pas commandé ce sacrifice à une mère !
C'est l'amour maternel défiant Dieu lui-même d'avoir la cruauté de lui commander le sacrifice de son enfant. Ici pas d'infiniment petit : c'est la lutte de deux infiniment grands.
L'autre trait que nous voulons citer est celui-ci :
Un échafaudage s'est écroulé. Deux ouvriers sont suspendus à cinquante pieds du sol sur une planche qui s'affaisse. Ils ne peuvent y rester tous deux sans périr. Ils se regardent pour savoir qui va se dévouer ou s'ils vont tomber ensemble. " Non» Pierre, dit le plus jeune; tu as une femme et des enfants» c'est à moi. " Et il s'élance dans le vide. Cela rappelle Nisus et Euryale, sauf qu'ici ce n'est pas l'amitié, c'est mieux encore : le dévouement absolu. Le sublime n'est pas dans le mot, il est dans l'acte.
Le sublime peut se passer de la parole : il est des situations où le silence, l'attitude, les réticences y suffisent.
On connaît la conduite de Régulus au sénat romain, et celle aussi de Boissy-d'Anglas à la Convention, lorsque des assassins crurent ébranler son courage en lui présentant la tête de son ami Féraud. Le silence de l'indignation que garde Ajax, quand Ulysse, son heureux rival dans la dispute des armes d'Achille, le rencontre aux enfers, ou celui du mépris, quand Didon se détourne d'Enée en tenant les yeux fixés sur le sol, c'est l'attitude de l'inexprimable, comme ce voile jeté par le peintre Timanthe sur le visage d'Agamemnon dans le tableau du sacrifice d'Iphigénie. Sublime de la douleur que rien ne peut rendre que la profondeur du silence dans l'abîme insondable de la passion.
La réticence d'Œdipe dans Sophocle est également sublime» quand, ouvrant les bras à des enfants qui sont en même temps ses frères (puisque, sans le savoir, le malheureux roi a épousé sa mère Jocaste), il s'écrie :
Venez, mes enfants, embrassez votre....
Il n'ose pas dire père, et l'idée de frère est si monstrueuse que la situation lui commande de s'arrêter.
Le vrai critérium du sublime est donc dans le contraste entre
deux idées ou deux sentiments extrêmes : tout ce que l'homme peut concevoir ou sentir de plus grand par opposition avec la vulgarité ou Timpuissauce de sa nature.
Voilà les lois du style, lois que nous n'imposons pas, mais qui s'imposent d'elles-mêmes, parce qu'elles sont l'expression de la nature. L'art n'a d'autre mission que de les enregistrer, de les codifier, afin de montrer par quels procédés divers l'écrivain agit tour à tour sur l'esprit, l'imagination, le cœur, l'âme et les sens, s'emparant de l'homme tout entier, et, par ^on activité créatrice, collaborant à l'œuvre éternelle de l'Esprit créateur dont il s'approchera d'autant plus qu'il fera servir ses facultés au triomphe de la loi morale, but suprême assigné par le législateur divin aux travaux de la pensée.