DE LA RÉCITATION
Un des moyens les plus efficaces pour se façonner Toreille au langage des maîtres et acquérir soi-même le véritable accent des choses, c'est la lecture à haute voix et la récitation expressive, ou la déclamation.
Voulez-vous savoir combien la lecture à haute voix contribue à la formation du style? Pesez les considérations suivantes : la musique du style ne peut pas plus être saisie quand les yeux seuls parcourent la page que la mélodie quand on la lit tout bas; la lecture à haute voix, non seulement exerce l'oreille à l'harmonie, mais elle nous fait sentir tous les défauts de la phrase : le manque de clarté, de pureté, de précision, d'élégance, de naturel, de variété, de convenance. L'éloquence, cela va sans dire, demande que le style écrit ait pour contrôle le style parlé. L'auteur retrace-t-il quelque scène touchante? Vous sentez en lisant tout haut l'émotion vous envahir; votre âme et votre voix deviennent pathétiques, comme la scène que vous lisez. Enfin, avez-vous des vers à lire? Si vous n'en aviez pas lu souvent à haute voix, il vous serait impossible par une lecture muette de vous faire une idée exacte de l'effet musical •que doit produire le rythme ou la cadence, en harmonie avec le sentiment exprimé.
Oui, on peut le dire, la lecture à haute voix, par le double exercice de l'oreille et des yeux, entre pour moitié dans la formation de l'écrivain comme dans l'art d'en faire ressortir le talent. Voyez donc combien il importe d'apprendre à bien lire, à bien prononcer, à bien accentuer, à bien respirer, à bien conduire et infléchir la voix, car il suffit de prendre un ton faux en lisant, pour fausser du même coup le sentiment et la pensée. Que les jeunes gens cultivent la musique, qu'ils
apprennent à chanter : plus l'oreille et la voix seront justes, mieux ils sauront apprécier l'harmonie du style et l'introduire dans leurs compositions.
Mais il ne suffit pas de savoir lire tout haut, il faut encore exercer sa mémoire par la récitation. Exercer sa mémoire! Voilà la maîtresse affaire dans l'ordre de l'esprit. Et c'est précisément celle qu'on néglige le plus. L'ancienne méthode routinière, la méthode des perroquets qui consistait à retenir des mots avant qu'on eût l'intelligence des choses, était infructueuse sans doute, mais n'allons pas pour cela méconnaître une faculté sans laquelle il nous serait impossible de fixer et d'exprimer nos idées, d'exercer notre jugement, d'inventer même : oui d'inventer, car c'est la mémoire qui apporte à l'invention ses éléments, comme elle apporte au jugement les idées qu'il pèse dans sa balance. Il faut donc exercer soigneusement sa mémoire. Nous l'avons dit : " Dans la genèse de nos idées créatrices, au lieu d'être la dernière de nos facultés, elle est la première, v
La nature a voulu que, dans l'enfance, dominât la mémoire verbale, parce que cet âge a besoin d'une ample provision de vocables pour apprendre à concevoir comme pour apprendre à exprimer; dans l'âge mûr, ce qui domine, c'est la mémoire des idées, parce qu'on est plus habitué à l'abstraction. Mais il est nécessaire d'associer la mémoire idéale et la mémoire verbale. Bien plus, la première doit éclairer la seconde, puisque la première est basée sur l'intelligence des choses dont la seconde nous fournit l'expression.
Quand nous avons lu, relu, analysé, synthétisé un morceau quelconque, nous n'avons plus à l'apprendre, nous le savons. Cela est si vrai qu'il suffit d'enseigner pour retenir. Alors la mémoire na plus rien de machinal, parce qu'on connaît la valeur et la place des mots, comme l'ordre des idées. Dites aux élèves d'une classe • nous allons expliquer vingt lignes ou vingt vers, et, à la fin de la classe, nous les réciterons par cœur. Au bout de quelques jours, en pratiquant cette méthode, on saura la leçon sans l'avoir apprise. Mais demander qu'on récite ce qui
n'a pas été expliqué et ce qui n'est peut-être pas compris, c'est du temps perdu, car le lendemain tout est oublié.
Sans cette explication ou cette étude préalable et approfondie, il est impossible qu'un morceau se grave dans l'esprit, ni qu'on obtienne jamais une récitation correcte. La parole se précipite, parce qu'on craint, au moindre arrêt, une défaillance de la mémoire. C'est surtout dans l'éloquence, quand tout un discours est appris par cœur, qu'il est difficile de réciter imperturbablement, avec autant de naturel et d'aisance que dans l'improvisation. Le discours improvisé repose sur la mémoire idéale qui échelonne les moyens d'argumentation ; le discours écrit, et prononcé comme il est écrit, repose sur les deux mémoires : celle des idées comme celle des mots. L'une ici ne peut aller sans l'autre. Soyez maître de l'idée, vous serez maître de l'expression.
On comprend combien il est utile que les jeunes gens apprennent, pour ne plus les oublier, les plus belles pages des poètes et des prosateurs devenus classiques par la perfection de leurs œuvres. Ces pages, toujours présentes à leur esprit, les maintiennent sur les hauteurs. Ils comprennent qu'il y a deux sortes de langue : la langue de cuisine et la langue d'art; que la première est faite pour nos entretiens journaliers, et qu'il faut se servir de la seconde, quand on prend la plume pour s'entretenir avec ses pensées. C'est alors que les grands hommes dont les chefs-d'œuvre ont été confiés à notre mémoire conversent avec nous du sein de leur immortalité et nous invitent à rivaliser avec eux dans l'expression du beau fondé sur le vrai. Pour en arriver là, il faut que la mémoire soit fidèle et sûre. Le meilleur service que les maîtres aient à rendre à la jeunesse, c'est d'obtenir d'elle, sans contrainte, et par le seul attrait de la beauté littéraire, cette fidélité et cette sûreté de mémoire qu'on regrette tant plus tard de n'avoir pas acquise à l'âge du plein épanouissement de cette faculté précieuse. Rien de dangereux comme des leçons mal apprises : on s'expose à hésiter et à bégayer toute sa vie. Dès qu'un morceau est su, de façon à prévenir ou à écarter ces habitudes bégayantes si funestes dans l'âge mûr à
ceux qui sont destinés à parler en public, il faut apprendre à le bien dire : c'est le rôle de la récitation expressive, ce qu'on appelle l'exercice de déclamation.
Dans l'enseignement, on attache trop peu d'importance à la déclamation. A l'exception de quelques élèves qu'on exerce dans les collèges ecclésiastiques à jouer un personnage à la distribution des prix, l'enseignement moyen n'a point organisé de cours de déclamation proprement dit. Les leçons et exercices de lecture y pourraient suppléer jusqu'à certain point; mais en général on les néglige, et c'est fort regrettable. On reste embourbé dans l'ornière des vieilles routines. Les exercices d'élocution qui figurent au programme sont trop rares dans la pratique. On fera bien de les multiplier : l'éloquence et les lettres y sont intéressées.
C'est par ces exercices de récitation expressive qu'on se forme le mieux au maniement de la parole; c'est par là surtout qu'on apprend à donner de la chaleur et du mouvement à son style. Gardons-nous toutefois de faire ce qu'on faisait au temps de Juvénal et de Lucain dans les écoles de déclamation : ne prenons pas ce ton qu'on nomme déclamatoire, précisément parce qu'on a peine à s'en préserver. En exagérant la valeur des choses, on tomberait dans l'emphase, faute d'avoir saisi l'accent de la nature. Oh! le naturel, chose capitale; car sans lui point de vérité et point de charme. Ce doit être là l'effort, la préoccupation constante de celui qui veut pénétrer à fond dans les entrailles d'un sujet.
Cela n'est pas aisé : il y faut un grand art. Ne doit-on pas en effet se dépouiller de sa propre nature pour revêtir celle d'un autre, entrer dans l'âme d'un Bossuet, et, comme Racine et Corneille, parcourir avec leurs personnages tout le clavier des passions, participer à toutes les pensées de ces grands esprits, partager leurs émotions, s'assimiler en un mot leur génie : voilà le domaine de la récitation expressive ou de la déclamation naturelle et vraie.
Demandez-vous maintenant si un jeune homme, un enfant même à qui on aura inspiré le sentiment de ces beautés d'art
et de nature, et communiqué l'enthousiasme de cette éloquence et de cette poésie, ne fera pas passer lui-même quelque chose de ce courant de flamme dans ses propres écrits. A pareille école, un maître intelligent parviendra toujours à exciter une noble émulation parmi ses jeunes disciples, et, s'il en est qui soient particulièrement bien doués pour les lettres, il faut qu'ils deviennent, par la parole ou par la plume, des hommes d'un talent supérieur.