DE L'IMITATION
Pour savoir écrire, faut-il apprendre à imiter? De la réponse à cette question peut dépendre le sort d'une littérature. Mais il y a une question qui domine celle-ci : l'homme peut-il rien apprendre sans imitation? Ici la nature répond pour nous r nonj'hommeestessentiellementimitateur. Il faut le reconnaître^ il est un peu singe de ce côté; et, s'il ne savait qu'imiter, les partisans de l'origine simienne auraient beau jeu.
Mais, à côté de l'instinct d'imitation sans lequel l'enfant ne pourrait accomplir aucun des actes de sa vie physique et intellectuelle, il y a l'instinct d'assimilation et de transformation des éléments extérieurs en notre propre substance, en notre personnalitéy instinct qui apprend à marcher seul dans la voie qu'on s'est tracée. La question n'est donc pas de savoir si l'imitation est utile à ceux qui commencent : elle leur est indispensable. Mais quand on est maître de sa langue et qu'on est capable de penser, de sentir, d'observer et d'exprimer, se faire imitateur alors, pour suivre la mode, pour être de telle ou telle école aujourd'hui en faveur et demain en disgrâce, non : ce n'est pas ainsi qu'on devient grand, ce n'est pas ainsi qu'on parvient à créer une littérature.
L'imitation est surtout dangereuse à ceux qui imitent le& contemporains, parce que, ayant les mêmes idées que leurs auteurs favoris, ils adoptent instinctivement les mêmes procédés de langage, des procédés de convention; et s'ils veulent renchérir sur leurs maîtres, faute d'avoir ce qui fait leur personnalité, ils n'imitent que leurs défauts qu'ils exagèrent encore et qui les condamment au juste oubli de la postérité.
L'imitation des littératures modernes, quand elle est à la mode, présente d'autres dangers : elle habitue le peuple à penser
<3omme l'étranger qu'on imite, et à revêtir ses propres pensées d'un costume d'emprunt. Un peuple qui aliène ainsi son génie ^st un peuple qui abdique, car il renonce à son caractère national.
L'imitation des anciens faite avec intelligence a du moins cet avantage de ne pas nous exposer à perdre notre originalité personnelle. Nous n'avons ni la même langue, ni le même -esprit; et les idées humaines que nous trouvons dans les écrits des anciens, ne leur appartiennent pas en propre. Les grandes qualités de leur langue : force, gravité, majesté, simplicité, souplesse, harmonie, nous pouvons les transporter dans la nôtre, sans cesser d'être nous-mêmes.
Quant aux rhéteurs qui nous disent que, dans le siècle du goût, l'art d'imiter fut Vart d'embellir, et qui en citent pour exemple Racine imitant Tacite dans Britannicus et les Prophètes ddiUsAthalie, c'est ce que nous ne pouvons acceptera Sans doute, Molière et La Fontaine ont embelli ce qu'ils ont imité; mais il est des auteurs dont on s'inspire et qu'on n'embellit pas : c'est le cas pour Tacite et les Prophètes. On a dit de Bossuet qu'il se couchait en Hsant Homère et qu'il se levait avec les pensées du génie. Oui, comme Alexandre, en plaçant VIliade sous son chevet, faisait des rêves de héros. A la bonne heure. Imiter les grands hommes, en faisant de grandes actions comme eux; imiter le génie en s'élevant comme lui, si on le peut, jusqu'au génie, c'est la seule imitation digne de ceux qui ■ont conscience d'eux-mêmes et de leurs forces. Bossuet, dont nous venons de parler, ne songeait pas, en lisant Homère, à imiter ses procédés de style, ni même à lui prendre ses images. Il y sentait le don génial, il y sentait la nature, de même qu'en sortant d'une lecture de la Bible, sa pensée s'illuminait de l'éclat fulgurant des Prophètes, et que dans sa parole on entendait comme le retentissement lointain du tonnerre de
Voir Emile Lefranc : Traité de littérature, style et composition, p. 213-216.
Sinaï. Voilà le procédé des maîtres. Mais copier quoi que ce soit, fût-ce même la nature, en renonçant à y imprimer son cachet personnel, ce n'est pas plus le fait d'un écrivain de race que d'un artiste de génie.
Nos modèles du grand siècle ont beaucoup imité les anciens, et ils ont su conserver leur originalité dans l'imitation. A un âge où la langue atteint son plus haut degré de perfection, c'est là une imitation féconde dont profitent les âges suivants, qui trouvent ainsi, pour former le goût de la jeunesse, une langue plus accomplie.
Mais, pour les écrivains eux-mêmes, ce qu'ils ont gagné en perfection de forme, ils l'ont perdu en invention, en originalité et en puissance. Comparez aujourd'hui le théâtre classique français au théâtre anglais de Shakespeare, vous sentirez la différence entre la force créatrice et l'habileté d'imitation. On sourit en lisant ce que des classiques attardés disent de Shakespeare comparé à Voltaire dans la Mort de César : " Voltaire a fait d'une ébauche grossière de Shakespeare une statue digne de Michel- Ange M!! ^
Ce qu'il y eut de plus regrettable, au point de vue de l'originalité littéraire, dans le beau siècle de Louis XIV, c'est l'emploi de la mythologie païenne. Ce siècle se figurait que, sans ces ornements, il n'y a plus de poésie :
« Sans tous ces ornements, le vers tombe en langueur, » La poésie est morte, ou rampe sans vigueur. »
Tout le dix-huitième siècle a pensé comme Boileau : c'est pour cela qu'en l'absence de tout grand courant d'inspiration, ce siècle, imitateur d'une littérature qui elle-même était dans la forme une littérature d'imitation, a été si faible en poésie.
L'imitation érigée en principe, non l'imitation de la nature, mais celle des formes conventionnelles, des formes reçues, c'est plus qu'une cause d'infériorité, c'est un arrêt de mort pour une littérature.
^ Voir encore l'auteur que nous venons de citer.
On aime à citer Virgile, Horace et Cicéron, si habiles imitateurs d'Homère, de Pindare, de Démosthène et de Platon. Oui, sans doute, et chacun d'eux dans l'imitation conserva son originalité. Mais, outre que leurs modèles avaient écrit dans une autre langue, ils avaient leurs inspirations patriotiques et individuelles; leur mythologie était la même, et la nation qu'ils avaient vaincue par les armes pouvait, impunément pour eux, les vaincre par l'art, l'intelligence et le génie. Il n'en est pas moins vrai que la littérature latine est très inférieure à la littérature grecque, précisément parce qu'elle fut, dans tous les genres, hormis dans la satire, une littérature d'imitation. La cause en est dans le caractère même du peuple, trop grossier dans ses instincts pour goûter les plaisirs de l'art. Il lui fallait ses bêtes féroces et les combats des gladiateurs. La littérature était réservée à une aristocratie d'esprits d'élite qui ne cherchaient guère, dans les oeuvres de leurs écrivains, des poètes surtout, que l'habile imitation des formes grecques. Les vrais modèles à étudier en effet, c'étaient les Grecs; mais les Romains, et tous ceux qui les ont imités depuis, ont eu le tort de n'avoir pas imité les Grecs dans leur originalité même, de n'avoir pas réfléchi que ces immortels génies de la Grèce ont atteint la perfection dans tous les genres, et cela sans imiter aucun autre art, aucune autre littérature, aucun autre peuple. Pour les bien imiter, il fallait donc faire comme eux : n'imiter personne.
Mais faut-il donner le nom d'imitation à cet art qui laisse intacte l'originalité de l'artiste ou de l'écrivain, à cet art de s'enrichir à l'aide d'emprunts qui ne dépouillent personne et que tout le monde a le droit de faire entrer dans la circulation des idées? Il faut bien qu'on prenne ses matériaux quelque part. Homère les a pris dans la Grèce; Virgile dans Homère et dans Rome; le Dante dans Virgile, dans la théologie et dans Florence; Corneille chez les Espagnols et les Romains; Racine dans Sophocle et Euripide; Shakespeare, Molière et La Fontaine un peu partout. Qu'importe d'où viennent ces éléments, pourvu qu'ils servent à des constructions nouvelles; qu'importe la pro-
venance du métal qui passe par sa fournaise, si le génie en fait sortir éternelle et vivante la pensée qu'il coule en airain; c'est le bloc de marbre que l'ouvrier vulgaire fera table ou cuvette et que fera dieu le ciseau de Phidias. Sont-ce là des imitations? Non, ce sont des conquêtes. Plaignons ceux qui rabaissent les La Fontaine et les Molière, en les traitant d'imitateurs. Quels imitateurs que ceux qui ont mérité qu'on les surnommât les inimitables! Molière avait raison de dire : '^ Je prends mon bien où je le trouve. " Tout ce qui est humain est le bien de tous.
N'y a-t-il donc pas de propriété littéraire, et les lois qui défendent de dévaliser un passant permettent-elles de piller impunément les auteurs? Ceci est une autre question. Oui, quoi qu'en dise, dans un spirituel paradoxe, M. de Banville, la propriété littéraire existe, et si c'est faire honneur à V. Hugo de le copier, comme son disciple engage les jeunes poètes à le faire, ce n'est pas s'honorer soi-même que de descendre à cette imitation servile. Toutefois, prenons-y garde, il n'y a de plagiaire que celui qui copie textuellement des morceaux qu'il s'attribue en taisant le nom de l'auteur. C'est ainsi que, dans un traité de littérature, j'ai lu, précisément sur le sujet dont nous parlons, des pages littéralement extraites de la rhétorique de Girard et de Marmontel. Ce que l'auteur a eu soin de n'y pas mettre, ce sont les endroits oti ces rhéteurs protestaient avec énergie contre le plagiat, comme s'ils avaient prévu qu'ils en seraient victimes eux-mêmes. L'idée, comme la langue en général, on peut la prendre partout : elle est commune à tous; le style jamais : il est la propriété de l'auteur, parce qu'il est Vhomme même avec sa physionomie particulière et distincte. Telle est la vérité.
Nous avons, dans ces pages, donné des conseils qui s'adressent surtout aux écrivains; mais ils seront utiles aussi à la jeunesse des collèges, car les écrivains futurs où sont- ils aujourd'hui, sinon sur les bancs de nos écoles?
La jeunesse, eût-elle toutes les dispositions du monde pour n'imiter personne, il faut bien qu'elle commence par des exercices
d'imitation. Disons donc comment il faut imiter avant l'âge où l'on est assez maître de soi pour renoncer à tout travail d'imitation matérielle.
I. Faire un calque de la phraséologie des auteurs sur des sujets analogues à ceux qu'ils ont traités, c'est l'exercice élémentaire par lequel doit commencer l'enfant. Prenez par exemple la description de la douleur de Calypso après le départ d'Ulysse. Quand vous aurez analysé ce morceau, au point de vue de la phrase et des diverses propositions qui la composent, faites décrire en phrases identiques la douleur d'une mère qui a perdu son unique enfant ou un autre sujet analogue. Cela ressemble aux thèmes d'imitation dont on a reconnu la grande utilité dans l'étude des langues, tant anciennes que modernes.
II. Reproduire librement un morceau qui vous a frappé et dont vous venez de faire ou d'entendre la lecture. Cicéron luimême usait parfois de ce moyen qui apprend à sortir des vulgarités de la langue familière pour s'élever à l'accent des maîtres. C'est un des meilleurs exercices qu'on puisse conseiller et donner à la jeunesse. Ici, point de calque possible : on ne se souvient pas assez pour retenir beaucoup, et ce qu'on ajoute de son propre fonds, on tâche, pour n'être point inégal, de le revêtir de la même étoffe; et, avec quelques lambeaux de pourpre qui traînaient dans l'imagination éblouie, peut-être, en croyant faire une simple reproduction, aura-t-on fait un chef-d'œuvre. Combien il est utile et intéressant de comparer au modèle un essai de ce genre! On jouit de ce qu'on a retenu, et surtout des trouvailles qu'on doit aux heureuses infidélités de la mémoire.
III. Mettre en prose un morceau en vers ou en vers un morceau en prose. Exercice bien profitable encore, le plus profitable même, si on y donnait tous ses soins. Malheureusement, la mise en prose d'un morceau en vers est traitée trop légèrement par les élèves des athénées et collèges. Ils se contentent volontiers de faire disparaître les inversions, la mesure et la rime, ainsi que quelques licences, et ils suivent ligne par ligne , la pensée et la phrase. Dans ces conditions, l'exercice est sans utilité sérieuse, et il est considéré par la plupart des jeunes
gens comme une dispense de travail. En effet, ce n'est plus qu'un travail mécanique : l'esprit n'a rien à inventer ni dans l'ensemble, ni dans les détails de la composition, ni même dans le style qui n'est soumis qu'à des modifications sans importance. Pour rendre cet exercice vraiment utile, nous devons lutter de talent avec le poète, en mettant, si nous le pouvons, notre prose au niveau de ses vers.
Qu'y a-t-il à faire pour cela? Une imitation libre qui ne s'asservisse pas au texte du poète, mais qui s'inspire de sa pensée et, jusqu'à certain point, de ses procédés de composition. Ainsi, par exemple, si vous prenez une fable, vous pouvez, comme l'auteur, faire dialoguer vos personnages; mais, après avoir lu la fable, fermez le livre et racontez à votre manière, avec d'autres détails, et, s'il y a lieu, en développant la morale. Vous le voyez, c'est encore une sorte de reproduction, mais elle prend d'autres formes et une plus libre allure. C'est plutôt une traduction d'une langue dans une autre.
Il en est de même, et à plus forte raison, de l'imitation en vers d'une belle page d'un grand prosateur. Il serait malaisé ici de s'asservir au texte : on doit faire abstraction de la forme pour ne voir que l'idée. C'est un excellent exercice pour apprendre à s'assouplir la main. Plus d'un poète y a trouvé d'heureuses inspirations. On peut le recommander à ceux qui dans leurs vers veulent mettre autre chose que des couleurs et des sons. Avant qu'on ne se soit rendu familier l'instrument du vers, il est indispensable qu'on rassemble d'abord ses idées en prose, qu'on fasse le plan du moins, le résumé; et, si la pièce était de longue haleine, pour n'être pas arrêté par la rime, ce qui pourrait entraver la marche et briser la chaîne de nos pensées, il faudrait jusqu'au bout laisser courir la plume en toute liberté, avant d'entreprendre le travail de la versification. Les maîtres mêmes ont parfois recours à ce moyen : témoin Lamartine ébauchant le Crucifix dans une page qui nous a été conservée sous ce titre : Il crucifisso. En comparant ces deux pièces, on retrouve la même inspiration générale. Certes, la différence est grande entre l'ébauche et l'œuvre
d'art accomplie; mais, sans la première, peut-être n'aurionsnous pas la seconde : il y a de ces soutîles qui passent sur l'âme et qui s'évaporent, si le génie ne se hâte pas d'en fixer la trace.
A propos de poésie, disons- le ici, on méconnaît trop généralement l'importance des exercices de versification. Tout le monde n'est pas fait pour réussir dans les jeux de la rime : il y faut des dispositions spéciales. Mais, à l'exception de Malebranche qui, malgré son imagination, n'a jamais su, dit-il, trouver que deux vers ^ il serait difficile de citer un grand prosateur qui ne se soit exercé dans la versification, non pour en faire son métier, mais pour apprendre à mieux écrire en prose.
C'est qu'eu effet le vers enseigne l'harmonie, le pouvoir d'un mot mis en sa place, l'inversion, l'image, et il nous fait naturellement fuir la vulgarité. N'eût-on aucune disposition pour la poésie qu'il faudrait encore s'exercer au mécanisme des vers, pour acquérir ces deux qualités précieuses : l'élégance et l'harmonie. On néglige trop cet exercice dans l'enseignement. Le programme officiel des athénées en Belgique porte qu'il y aura par semaine, dans les classes supérieures, un devoir en prose ou en vers. On ne l'impose donc pas, comme on imposait ci-devant les vers latins dont l'utilité assurément était plus contestable; ils servaient cependant à faire sentir l'harmonie virgilienne. Les exercices de versification française, indépendamment de leur utilité dans l'art d'écrire en prose, ont également celle de nous faire mieux apprécier la beauté des vers. Et puisque l'on enseigne les règles de la versification, il nous paraît nécessaire d'imposer du moins quelques-uns de ces exercices, ne fût-ce que pour apprendre par la pratique les règles de la prosodie. Après cela, qu'on se borne à encourager ceux qui montrent des aptitudes particulières pour la poésie et que l'on corrige avec soin leurs essais, c'est tout ce qu'on est en droit de demander dans les classes littéraires. Mais il faut aller au moins jusque-là.
" Il fait en ce moment le plus beau temps du monde, Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. »
IV. Voici, à l'usage du talent qui n'aspire point au génie, un genre d'imitation que les jeunes gens peuvent cultiver aussi, mais que je ne voudrais conseiller qu'à titre d'exercice; c'est, comme on l'a dit : " l'art de transporter dans ses propres écrits les pensées, les images, les sentiments d'un auteur, en les déguisant avec esprit, ou en les embellissant. " Au dixhuitième siècle, on ne pratiquait pas d'autre imitation. Certes, ce n'est point là le procédé des maîtres qui peuvent s'assimiler les pensées et les sentiments d'autrui, alors surtout que ces sentiments et ces pensées sont du domaine commun de la raison et du cœur humain, mais qui ne songent pas à déguiser avec esprit ces emprunts. Quant à l'art d'embellir, il suppose qu'on ne prend pour sujet d'imitation que des œuvres susceptibles d'embellissement, ce qui n'est pas le cas pour les productions géniales. Prendre dans un écrivain médiocre un sentiment ou une pensée et l'enchâsser dans une forme plus parfaite, oui, c'est l'embellir. Et cependant on ne dira pas que La Fontaine a embelli Esope, Phèdre ou Babrius. Ceci n'est pas un embellissement, c'est une transformation complète, une création, du premier vers au dernier.
L'imitation des modèles ne doit jamais se faire au détriment de la personnalité de l'écrivain, pas plus dans la jeunesse que dans l'âge mûr. L'air d'autrui ne convient à personne : il faut être soi. La partie objective de l'art, dans les idées et dans la langue, peut venir de partout; le côté subjectif de la forme, le style, la marque personnelle de l'auteur, nul ne peut impunément s'en dépouiller ni en dépouiller autrui.
Il y a un double écueil contre lequel la jeunesse doit bien se mettre en garde : le premier de ces écueils, ce sont les prédilections exclusives, surtout quand il s'agit d'un écrivain à la mode qui doit ce*privilège à de brillants ou hardis écarts. Ce qui fait son originalité, on ne le lui prendra pas; on n'imitera donc de lui que ses défauts, le seul côté par lequel il soit vraiment imitable ^
1 Decipit exemplar vitiis imitabile. Hor., Èp. 18.
Le second écueil, c'est Vimitation servile. Nous avons dit que, dans la première jeunesse, il était utile d'apprendre à calquer un modèle pour étudier la phraséologie. Quand on connaît les tours et les détours de la phrase, il faut se laisser aller à son propre mouvement. Et si à notre pensée tout à coup se présente quelque trait de génie fourni par un modèle dont nous avons étudié les œuvres, au lieu de le gâter en l'imitant, citons-le et n'hésitons pas à lui en renvoyer la gloire. S'agit-il d'une réminiscence involontaire, il ne faut pas s'en inquiéter : imiter en passant, sans songer à imiter quand l'expression vient d'elle-même au-devant de la pensée, ce n'est point une imitation, c'est une appropriation.
Un esprit servile ne procède pas ainsi : il copie et s'attribue des phrases qu'il n'a point faites. Ce n'est qu'un plagiaire, ou si, pour dissimuler son larcin, il change quelque chose à l'auteur dont il revêt la dépouille, il change en mal et en vidant la phrase de ce qui la remplit et la soulève : le souffle inspiré, qui n'est point le fait des maladroits imitateurs. Quelle différence avec La Fontaine! Mais il faut tout dire : il n'imitait que les anciens, et il est difficile avec eux de descendre jusqu'au servilisme, à moins que de se borner à les traduire, en les suivant mot pour mot.
Écoutons le Bonhomme exposant sa méthode :
Quelques imitateurs, sot bétail i, je l'avoue,
Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.
J'en use d'autre sorte, et, me laissant guider,
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage;
Mon imitation n'est point un esclavage.
Je ne prends que l'idée, ou les tours et les lois
Que nos maîtres eux-mêmes suivaient iiutrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence
Veut entrer dans mes vers sans nulle violence,
Je l'y transporte et veux qu'il n'ait rien d'affecté,
Tâchant de remire mien cet air d'antiquité.
1 0 imitatores, servum pecus, a dit Horace.
Imiter ainsi, ce n'est pas imiter, c'est créer. Le sujet n'appartient pas à celui qui le trouve, il appartient à celui qui se l'approprie et en sait tirer tout ce qu'il contient, par la mise en œuvre de moyens d'art et de nature où l'invention des détails s'unit à l'habileté d'exécution, pour faire de l'œuvra une création vivante.