‹ Traité de logique;Chapitre 16 sur 106 · AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR XXIII · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR XXIII

n'est jamais indépendant des objets sur lesquels on raisonne ; la logique formelle est absolument stérile. Le syllogisme n'est pas la matière des opérations constructives. Les règles mêmes auxquelles on s'astreint en exécutant ces opérations, et qui leur confèrent un caractère de nécessité logique, ne sont pas fournies par la logique, mais par les propositions antérieurement admises relativement aux objets du raisonnement. L'application de chacune de ces règles est un syllogisme.

Tel est le point sur lequel je suis en désaccord avec M. Rougier; telle est la doctrine qu'il n'a pas eu occasion de saisir exactement ni dans mon article de V Année psychologique ni dans mon enseignement oral et qui est amplement exposée dans ce livre. Pour le reste, non seulement je ne conteste pas, mais je salue au passage, formulées avec une clarté, une précision, une concision brillante que j'envie, un certain nombre de thèses, dont la nouveauté ne l'étonné point, et que j'ai cru devoir longuement développer, illustrer par des exemples et défendre contre des objections possibles. M. Rougier n'est pas seulement mon élève, il est, plus qu'il ne semble le croire, mon disciple.

E. GOBLOT.

1. — C'est déjà une difficulté que de déterminer l'objet de la logique et de la définir. Est-elle un art ou une science? Une science normative ou une science spéculatwe P Son but est-il de prescrire des règles et des méthodes ou de faire simplement la théorie du raisonnement?

Les titres de plusieurs traités célèbres semblent indiquer que la logique y est considérée comme un art : La Logique ou rKwii de penser (Port-Royal) — Régulée ad directionem ingenii (Descartes) — Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et trouver la vérité dans les sciences (Descartes) — De Emendatione intellectus (Spinoza), etc. Un dessein pratique semble exprimé par le titre donné après coup à l'ensemble des écrits logiques d'Aristote : Organon, instrument. Cependant ces ouvrages sont beaucoup plus théoriques que pratiques ; on y trouve la théorie du raisonnement, la théorie de la connaissance en général, souvent même un système général de métaphysique jugé nécessaire pour fonder la théorie de la connaissance et du raisonnement. Plusieurs de ces livres apportent des philosophies nouvelles, prétendant recommencer ou reconstruire sur de nouveaux principes et par de nouvelles voies l'œuvre entière de la science humaine. Mais, pour cette raison même, ils sont aussi pratiques : ils formulent les règles à suivre pour instaurer la science renouvelée. Malgré son sous- GoBLOT. — Traité de Logique. i

titre : l'Art de penser, la Logique de Port-Royal est de tous ces ouvrages celui qui a le moins de prétention à diriger les démarches de l'esprit.

Les logiciens sont devenus plus modestes depuis que la science a progressé sans se soucier beaucoup de leurs préceptes et de leurs méthodes. Ils ont généralement pensé que, loin de prescrire aux savants des règles, ils doivent bien plutôt étudier les voies suivies par eux, être leurs élèves et non leurs maîtres, faire la théorie du raisonnement parce que le raisonnement est une des fonctions les plus importantes de la nature humaine, étudier la nature du vrai et du faux, et les opérations par lesquelles l'esprit distingue l'un de l'autre, la nature de la certitude, ses espèces et ses degrés, sans prétendre régenter personne, sans prescrire ni proscrire aucune manière de raisonner et de conduire ses raisonnements.

Les auteurs de la Logique de Port-Royal l'avaient déjà remarqué : un esprit droit et surtout attentif peut raisonner fort bien sans penser aux règles qu'il observe et sans les connaître ; il se forme mieux par la pratique des sciences et des méthodes que par l'étude des préceptes de la logique. L'esprit n'a déjà pas trop de toutes ses ressources pour se tirer d'une question difficile ; s'il avait encore la préoccupation de se rendre compte, à chacune de ses démarches, des règles qui la rendent légitime, il accroîtrait démesurément sa tâchée La logique est d'une utilité plus réelle quand il s'agit de (( découvrir le défaut de certains arguments embarrassés » (Port-Royal, i*"" discours), et surtout de le signaler à ceux qui s'v laissent tromper; elle trouve mieux son emploi dans la controverse que dans la recherche. Comme son rôle est aussi de déterminer les limites du pouvoir de la raison et de faire l'inventaire détaillé et complet de toutes ses ressources, elle peut encore rendre ce service de réduire les ambitions des hommes et de les empêcher de demander à la raison ce qu'elle ne peut pas donner.

Ces applications de la logique ne suffisent pas pour en

1. « Comme si, pour exécuter un mouvement, on croyait nécessaire de consulter la mécanique, ou la physiologie pour mieux digérer. » Schopenhauer, Die Welt als Wille nnd Vorslellung (Le monde comme volonté et comme représentation), I, g. — On peut consulter utilement la mécanique pour régler des exercices gymnastiques, et la physiologie pour adapter un régime alimentaire à un mode d'existence.

faire une science pratique, un art. Toutes les sciences, même les plus spéculatives, ont ou peuvent avoir des applications. Le savoir est un flambeau à la faveur duquel l'action se dirige ; sa fin immédiate est la lumière ; la direction de l'action est une fin ultérieure. Il est souvent prudent de ne chercher que la lumière, car le souci de la direction et du but risque de nous induire à nous contenter de faibles lueurs ou à en suivre d'illusoires. La logique ne prétend pas conduire le raisonnement ; elle est simplement la théorie du raisonnement.

2. — La distinction de Wundt entre les sciences spéculatives et les sciences normatives, qui seraient la Logique, l'Esthétique et la Morale, est bien difficile à soutenir. Toutes les sciences sont théoriques et spéculatives, car toutes ont pour fin immédiate d'établir des vérités certaines et d'en donner, s'il se peut, des raisons intelligibles. En même temps, toutes les sciences sont normatives, car il est toujours possible d'utiliser ces vérités pour la direction de l'action.

En un article dont je suis loin de repousser la doctrine ^ H. Poincaré déclare qu'il « ne peut pas y avoir de morale scientifique, ...et la raison en est simple; c'est une raison, comment dirai-je ? purement grammaticale. Si les prémisses d'un syllogisme sont toutes deux à l'indicatif, la conclusion sera également à l'indicatif. Or les prémisses de la science sont et ne peuvent être qu'à l'indicatif. Dès lors, le dialecticien le plus subtil peut jongler avec ces principes comme il voudra, les combiner, les échafauder les uns sur les autres ; tout ce qu'il en tirera sera à l'indicatif». Ainsi d'un indicatif aucune jonglerie du raisonnement ne saurait tirer logiquement un impératif.

Rien n'est plus simple au contraire que de transformer en règle l'énoncé même d'un théorème ou d'une loi naturelle. Tout théorème, toute loi est l'expression d'une relation nécessaire ; dès que le premier terme est, directement ou indirectement, au pouvoir de l'homme, il est un moyen de réaliser le second :

Théorème : Le produit d'une somme par un nombre est égal à la somme de chacun des termes par ce nombre.

I. La Morale et la Science, dans Dernières Pensées (Flammarion, 19 13), v. p. 2 25.

Règle : Pour multiplier une somme par un nombre, multipliez chacun des termes par ce nombre et faites la somme des produits obtenus.

Loi : Tout corps plongé dans un liquide subit une poussée de bas en haut égale au poids du liquide déplacé.

Règle : Si vous voulez qu'un corps flotte à la surface d'un liquide, faites en sorte que son poids soit inférieur au poids du liquide déplacé.

II. Poincaré n'a certes pas voulu dire que les sciences n'ont pas d'applications. Par « impératif » il a sans doute entendu Vimpét-atif catégorique de Kant, qui ne saurait se déduire de rien, se fonder sur aucun principe ni sur aucun fait, non pas parce que c'est un impératif, mais parce qu'il est catégorique. On ne peut en rendre raison sans lui ôter ce caractère ; dès qu'il tient sa valeur et son autorité d'autre chose que luimême, il devient impératif hypothétique. C'est pourquoi Kant a formellement opposé l'usage théorique et l'usage pratique de la raison. Toute science peut fournir à l'homme des movens de réaliser des fins, proposer même des fins à son activité, à condition qu'elles apparaissent elles-mêmes comme des moyens par rapport à d'autres fins.

De ce principe, qui sera ultérieurement mis en lumière, que toute vérité générale est un jugement hypothétique, il résulte que la science ne peut nous faire connaître une fin en soi (286 sqq.).

Les règles pratiques ne sont que des manières différentes d'énoncer des vérités théoriques. Il n'y a donc point deux sortes de sciences, normatives et spéculatives : toute science spéculative est en même temps normative. Les arts, en tant qu'ils sont des applications des sciences, ne sont autre chose que les vérités mêmes de ces sciences, énoncées impérativement, et d'ordinaire aussi, groupées selon un ordre différent (4).

Dans l'intérieur même des sciences spéculatives la transformation des vérités en règles est d'un usage constant. Descartes remarquait avec raison que « chaque vérité qu'il trouvait était une règle qui lui servait après à en trouver d'autres » (Méth. II). On verra plus loin (172) que la substitution de l'impératif à l'indicatif est de l'essence même du raisonnement. C'est une des nouveautés de cette Logique.

La logique est donc, si l'on veut, une science normative,

dans le même sens que les mathématiques, la physique et toutes les sciences. Mais il est bon que le logicien se désintéresse, au moins provisoirement, des applications et n'ait en vue que la vérité, l'exactitude, la clarté des théories.

3. — La logique est donc une science. Quand on l'applique elle est aussi un art, en quoi elle ressemble à toutes les autres sciences. Mais ne peut-elle être normative en un autre sens ? Ainsi que la morale et l'esthétique, elle se propose de décider ce qui doit être, non ce qui est, V idéal non le réel, aboutit à des jugements de i>aleur non à des jugements d'existence.

Partout où l'intelligence se rencontre, son rôle est de diriger des activités qui substituent des faits et des événements conformes à son vœu aux faits et aux événements qui se seraient produits sans elle. Si l'on donne à ceux-ci le nom de nature, le rôle de l'intelligence est de substituer V artificiel au naturel. Tant que la science considère des classes de faits où l'intelligence n'a point de part^ elle n'a d'autre objet que découvrir et de formuler l'ordre naturel ; dès qu'elle aborde les domaines de l'intelligence, la science a nécessairement un double objet : Quel est l'ordre naturel, et comment les éléments qui le composent sont-ils conditionnés les uns par les autres ? — Quel est l'ordre idéal, désirable, meilleur que ce qui est, et dans quelle mesure et à quelles conditions peut-il être substitué à ce qui est ? Assurément ces deux objets ne sont pas indépendants, car, d'une part, l'ordre naturel doit être tel que l'intelligence puisse s'y insérer : il comporte des faits qui relèvent de la volonté humaine, que l'intelligence éclaire et dirige ; d'autre part, l'idéal ne se réalise qu'en vertu des lois du réel : l'art n'abolit pas la nature, il l'utilise ; natur% non imperatur nisi parendo^ . Mais on peut se demander ce qu'il adviendrait de la nature si l'intelligence la laissait faire, l'abandonnait à elle-même, et ensuite quels changements l'intelligence a le pouvoir d'introduire et par quels moyens.

Ainsi, dans un traité de pathologie, on a soin de décrire d'abord, la marche d'une maladie, ses causes, son invasion, son progrès, son issue (guérison spontanée, état chronique, terminaison fatale), ses diverses modalités selon les tempé-

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