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CHAPITRE PREMIER

19. — L'acte élémentaire de l'intelligence est \e jugement. Le jugement est essentiellement une assertion, affirmative

ou négative, et il y a autant de jugements dans une pensée qu'on peut y distinguer d'assertions.

Le logicien ne se demande pas si telle assertion est vraie ou fausse en elle-même, c'est-à-dire conforme ou non conforme à quelque réalité extérieure à l'esprit, ou plutôt susceptible d'être confirmée ou contredite par quelque expérience ou opération ultérieure. Car un jugement peut se trouver vrai par coïncidence fortuite et non par nécessité rationnelle. Ce qui intéresse le logicien, ce sont les motifs que peut avoir le sujet de le tenir pour certain, et cela non seulement pour lui, mais pour toute intelligence.

Or un jugement peut être fondé de deux manières: i° sur l'expérience ; 2" sur le raisonnement.

20. — Les données de l'expérience ne sont données qu'autant qu'elles sont saisies ; l'acte de l'esprit qui les saisit est un jugement. Tant qu'elles se réduisent à désaffections du sujet, elles n'appartiennent pas à l'intelligence; elles n'intéressent le logicien qu'autant qu'elles sont des assertions, des informations, des vérités de fait.

Il faut sans doute que je sois affecté de quelque manière pour que je puisse savoir comment je suis affecté. Une certaine impression précède le jugement et lui donne occasion de se produire; elle subsiste dans le jugement, dont elle constitue

la matière. On a coutume de distinguer entre la perception et la sensation, ou entre les sensations affectives et les sensations représjentatives, ou enfin, ce qui est sans doute plus exact, entre l'élément affectif et l'élément représentatif de nos perceptions. Nous n'avons rien à nous représenter si rien ne nous affecte; il n'y a pas de perception sans sensation. Mais pourquoi n'y aurait-il pas des sensations qui ne seraient pas perçues, des états affectifs qui ne seraient pas représentés? Selon les uns, il y a une vie inconsciente de l'esprit; selon d'autres, ce qui ne franchit pas le seuil de la conscience, ce qui n'est pas perception, c'est-à-dire jugement, est purement organique. Des sensations et émotions subliminales, échappant à l'expérience externe parce que psychiques, et à l'expérience interne parce qu'inconscientes, ne sont susceptibles d'aucune constatation ; elles ne peuvent être qu'inférées. Certains faits de la vie consciente s'expliquent (trop aisément peut-être) par ces sensations et émotions subliminales, tandis qu'ils ne semblent pouvoir s'expliquer ni par le contenu de la conscience, ni par des causes organiques. Quoi qu'il en soit, les faits psychologiques inconscients ne sont pas donnés \ ils sont, pour ainsi dire, offerts. Dès qu'un fait entre dans la conscience, il est jugement. En effet, un jugement peut être contredit par un fait; or il n'y a de contradiction qu'entre un jugement et un autre jugement. On ne saurait donc admettre une expérience qui ne fût pas jugement. La croyance qu'il y a dans l'esprit des perceptions ou images disponibles pour des jugements futurs, comme il y a dans une langue des noms et adjectifs disponibles pour des propositions futures, est une des illusions qu'entraîne la confusion de la pensée avec le langage.

21. — Ces manières d'être affecté qui constituent la matière, le contenu ou l'objet de nos jugements d'expérience, nous apparaissent comme une continuité qualitativement diverse et qualitativement changeante. De ces qualités, l'intelligence ne saisit que les relations, car juger, c'est discerner. Les qualités ne sont données dans nos jugements d'expérience qu'à titre de termes, non de ces jugements, mais des relations que ces jugements saisissent. En vain chercherait-on, par un effort d'abstraction, à éliminer toutes les relations pour découvrir à l'état de pureté l'élément affectif original, qui est senti et

-purement senti ; ce qui resterait serait ineffable et inconcevable, o'JT£ laicv 0'JT£ vor^TOV, car nous aurions éliminé tout ce qui en fait une connaissance. Ce qui resterait, ce serait cette sensation ou émotion subliminale, dont nous ne pouvons absolument savoir ce qu'elle est, mais seulement ce qu'elle serait si d'aventure elle franchissait le seuil de la conscience.

Les jugements d'expérience n'ont pas pour matière et pour objet ce qui entre du dehors par nos sens dès qu'ils s'ouvrent, mais ce que l'esprit sait y démêler une fois les sens éduqués et le jugement formé. Ce qui est offert ne saurait être saisi, et par conséquent donné {[xx en subissant une transformation profonde, s'il est vrai, comme le prétend M. Bergson, que l'intensité, la multiplicité et la succession des états de conscience soient, en un sens, illusoires. Ce qui est offert à l'esprit, d'après ce philosophe \ c'est un devenir qualitatif où ce qui nous apparaîtra comme diflérence d'intensité est pure hétérogénéité, où la diversité n'est pas multitude, où la durée n'est pas distribuée et n'a ni époques ni intervalles. On peut ajouter que le divers lui-même n'y. est pas différencié. Néanmoins, toute constatation de fait est distinction et identification de qualités, distribution dans le temps aussi bien que dans l'espace, comparaison (mais non pas mesure, ainsi qu'on le verra bientôt) de durées aussi bien que de grandeurs spatiales, d'intensités aussi bien que de durées.

22. — Deux conditions sont requises pour que la vérité d'un -jugement d'expérience soit assurée : i'' il doit s'imposer nécessairement à l'esprit du sujet; 2^ il doit s'imposer également et de la même manière à l'esprit de tout sujet placé dans les mêmes conditions.

i" Le jugement d'expérience n'est pas déterminé par d'autres jugements dont il serait la conséquence, car ceci caractérise les jugements de raisonnement. Il n'a pas de raisons, il a des causes. En fait, non en droit, il m'est impossible de juger autrement que je ne juge; pour juger autrement, il me faudrait percevoir autre chose, c'est-à-dire être affecté autrement. Il semble donc que la nécessité logique se confonde ici avec la nécessité causale.

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