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I. Les données immédiates de la conscience. Paris, Alcan

Il n'en est rien. Les causes qui déterminent mon jugement peuvent être en partie de nature émotive. La « précipitation » et la « prévention » (comme dit Descartes) vont parfois jusqu'à altérer des faits d'observation directe et immédiate. Le désir que j'ai de trouver mon opinion préconçue confirmée par l'expérience me suggère, à mon insu, quelque image que la hâte m'empêche de discerner de la perception actuelle : l'illusoire se mêle au réel et le déforme, s'interpose devant le réel et le masque. Pour que le jugement empirique soit logiquement valable, il faut que les causes qui le déterminent soient purement intellectuelles. C'est ce qu'on exprime couramment par ces mots : observation impartiale des faits. L'impartialité consiste à juger avec sa seule intelligence. Or, si cette cause déterminante purement intellectuelle ne doit pas être cherchée dans un autre jugement, car alors on aurait un jugement de raisonnement, si d'autre part il n'y a pas d'autres faits intellectuels que les jugements, il faut qu'elle se trouve dans le jugement empirique lui-même. Un jugement d'expérience est logiquement {>alable quand il est entièrement et exclusivement déterminé par la représentation qui en fait la matière. Ce livre est rouge est un jugement vrai quand la perception de rouge est la seule cause qui me détermine à juger ainsi.

2" Le jugement du sujet peut satisfaire à ces conditions et n'être pas communicable. Il est vrai pour lui. Il peut même être indubitablement vrai pour lui. Mais c'est une vérité dont lui seul pourra faire usage et dont toute la valeur comme vérité s'épuise dans l'utilité pratique qu'il pourra tirer de son information. Ce qui n'est vrai que pour moi n'est pas vrai. Mon jugement, qui est fondé sur mon expérience personnelle, qui est mon expérience personnelle, s'impose à moi avec une absolue nécessité, mais il n'est que mon jugement. Pour qu'il devienne vrai, il faut, premièrement, qu'il s'exprime en une proposition; car, quand même plusieurs se verraient contraints à juger de même, mais sans pouvoir se communiquer leurs jugements, ces jugements seraient vrais pour chacun d'eux et ne seraient pas vrais tout court. Il faut en outre que n'importe quel esprit puisse être contraint à faire le même jugement, qu'il y soit déterminé par une expérience identique, ou qu'il ait des raisons de se rendre au témoignage d'autrui. Mais les jugements fondés sur le témoignage sont des jugements de raisonnement.

Lorsqu'un homme a éprouvé une sensation que nul autre n'a éprouvée, pris connaissance d'un fait que nul autre n'a constaté, dire que son jugement est vrai, c'est dire que, dans l'hypothèse où d'autres hommes quelconques se seraient trouvés dans les mêmes circonstances, ils auraient nécessairement jugé de même ; c'est donc mettre hors de cause la personnalité du témoin; c'est transformer par un raisonnement un jugement individuel en un jugement humain. — Certaines expériences ne constituent pas des connaissances vraies parce qu'elles sont difficilement communicables. Les sensations propres à certaines maladies, par exemple les douleurs fulgurantes des ataxiques, ne peuvent être connues que des malades ; pour les décrire, ils les rangent, par analogie, dans quelque classe fournie par le langage : sensation douloureuse ; ils en indiquent le siège, la durée, la fréquence ; enfin ils ont recours à des expressions métaphoriques, et souvent ceux qui sont affectés d'un même mal sont amenés à se servir des mêmes métaphores. Ce qui constitue une connaissance vraie, un fait scientifique, ce n'est pas l'expérience subjective du malade, mais l'expérience objective du clinicien, c'est-à-dire les déclarations du malade, les concepts et les métaphores dont il se sert pour décrire son mal.

23. — C'est pourquoi il y a des expériences qui ne sont pas du tout des preuves. Telle est cette intuition immédiate du divin que décrivent presque tous les mystiques. Elle est à leur esprit ce que la lumière du jour est à nos yeux ; ceux qui n'en sont pas illuminés les écoutent comme les aveugles écoutent les voyants. La plupart des expériences religieuses que décrit W. James sont individuelles et ne valent que pour le sujet. Elles ne sont certes pas incommunicables ; elles ont même éminemment le caractère contagieux des émotions vives et des imaginations fortes. Mais elles semblent exiger des sujets prédisposés, et de plus, se communiquent par des suggestions où le rôle du sentiment est prépondérant. Un jugement d'expérience peut bien avoir pour matière un sentiment, mais pour lui conférer une valeur logique, il faudrait pouvoir montrer que ce jugement est entièrement et exclusivement déterminé par le fait affectif qui en est la matière. Il s'en faut de beaucoup, au contraire, qu'en de telles expériences, l'objet de l'assertion soit identique

à la cause ou raison de rassertlon. On retrouve ces intuitions mystiques chez les théosophes et les adeptes des diverses philosophies ésotériques. « Mon initiation première aux vérités vitales, dit M. Edouard Schuré, ne fut ni un enseignement abstrait, ni un laborieux échafaudage de la raison spéculative. Ce fut une expérience de la çie intérieure, suivie d'une large synthèse intellectuelle... Ces vérités se prouvent d'abord Tpînr V illumination intérieure qu'elles nous donnent, par une sorte de félicité inconnue, pareille à la délivrance d'un captif, qu'elles répandent dans notre âme \ »

24. — Une importante conséquence de ce qui précède est que les qualités sensibles ne peuvent pas être la matière des jugements empiriques objectivement vrais. Quand j'éprouve une sensation de rouge, je n'ai aucun moyen de savoir si la sensation visuelle qu'éprouve un autre sujet dans les mêmes circonstances est identique à la mienne ; je puis seulement constater qu'il dira comme moi : Ce livre est rouge. Comme moi, il trouve une ressemblance de qualité aux couleurs du vin, du sang, du coquelicot, de la cerise, des lèvres jeunes et fraîches, du soleil couchant, et c'est cette qualité semblable que nous appelons du même mot. Mais cet accord ne prouve pas que nous ayons les mêmes sensations. Nous donnons le même nom aux sensations que nous éprouvons par les mêmes organes excités par les mêmes objets. Très souvent aussi nous nous entendons sans peine sur la valeur expressive de ces sensations : telle couleur est excitante, telle autre calmante ; celles-ci s'harmonisent et celles-là se heurtent. Les arts reposent sur une analogie entre nos facultés émotives ; mais cette analogie n'est point universelle, et, de plus, elle suppose plutôt des rapports identiques entre les sensations que des sensations identiques. La pure qualité sensible est affaire d'expérience personnelle et subjective : elle ne peut être socialisée, encore moins universalisée (11-17).

Les seuls jugements d'expérience qui intéressent le logicien sont donc des jugements de rapports entre les données empiriques subjectives. Sa première tâche est de discerner les vrais jugements empiriques, les constatations de fait qui s'imposent

1 . ÉDOt"A.RD Schuré, Confession philosophique, dans Edouard Schuré, son œuvre el sa pensée, par A. Roux et R. Vetssié. Perrin, 191/i.

par nécessité causale, des jugements de raisonnement que l'on pourrait confondre avec eux, et qui s'imposent par nécessité logique.

Nous allons voir que les jugements proprement empiriques se ramènent à trois, ceux de différence^ A' identité ^\ de comparaison du grand et du petit.

Des jugements d'identité et de différence.

25. — Percevoir, c'est discerner. Les plus simples des jugements d'expérience sont des jugements de différence : Ceci n'est pas cela.

J'éprouve une sensation de rouge et encore une sensation de rouge, et je juge qu'elles sont différentes. Ce jugement est négatif en apparence ; il peut s'énoncer: Ces deux nuances ne sont pas identiques ; elles ne sont pas une, mais deux. Mais chacune d'elles est ce qu'elle est. Rouge est qualité de chacune d'elles, différent n est qualité d'aucune d'elles. Les juger différentes, c'est constater que je puis les discerner l'une de l'autre. Ce que j'expérimente, ce n'est pas une qualité des objets, c'est un pouvoir qui est mien. Mon assertion est donc, en réalité, affirmative.

26. — Mais peut-être puis-je les discerner en vertu d'une exceptionnelle perfection de mon organe visuel ou d'une puissance d'attention qui m'est personnelle. Pour que mon jugement soit vrai, il faut qu'il s'impose à tout homme qui voit clair aussi bien qu'à moi. Alors seulement on pourra dire : Ces deux nuances sont différentes. Autrement, elles sont différentes pour moi; ma certitude n'a de valeur que pour moi, et à moi-même elle doit être suspecte. Elle manque de contrôle. Je puis être le jouet de quelque auto-suggestion. Je ne sais pas si la cause qui détermine mon jugement de différence est entièrement et uniquement dans la qualité de ma sensation. Si je puis m'en assurer par une recherche expérimentale qui me permette de me contrôler moi-même, il ne s'agit plus d'un jugement d'expérience, mais d'un jugement de raisonnement.

Lorsqu'un éminent physicien, dont une erreur n'affaiblit pas les autres mérites, annonça au monde la découverte des GoBLOT, — Traité de Logique. 4

rayons N, il n'avait d'autre preuve à fournir de leur existence qu'un faible accroissement de luminosité de certaines substances fluorescentes au voisinage d'un ressort d'acier fortement tendu, d'un gaz ou d'une vapeur sous forte pression, d'un puissant potentiel électrique, d'un muscle énergiquement contracté ou même d'un cerveau travaillant avec effort. Malheureusement aucun autre observateur ne réussit à percevoir cette différence de luminosité. L'idée des rayons N fut donc abandonnée, et l'auteur de la prétendue découverte renonça à soutenir une affirmation qu'il ne donnait aucun moyen de contrôler.

27. — Les jugements d'identité qu'il ne faut pas confondre avec les jugements de ressemblance sont de la forme : Ceci est le même que cela.

Il ne s'agit pas ici du prétendu principe d'identité A est A, qui n'est pas un principe, car il est sans application, qui n'est pas un jugement, car c'est ne rien savoir de A que de savoir seulement qu'il est A. Le jugement d'identité signifie que A et B sont deux désignations différentes d'une même chose.

Cet homme est Socrate signifie l'homme que je désigne du geste et l'homme connu sous le nom de Socrate sont un seul et même homme. Je suis celui que vous cherchez signifie l'homme que vous ne connaissez pas, mais qui vous a été désigné par tels et tels caractères est précisément celui qui est devant vous.

Ces jugements se prouvent par diverses formes de raisonnement. Je témoigne que je suis Jésus de Nazareth. Ce livre porte des signes distinctifs auxquels je reconnais mon exemplaire. Les empreintes digitales trouvées sur ce coffre-fort et celles qu'on a obtenues de cet accusé sont identiques. On prouve son identité en produisant une carte d'électeur, des enveloppes de lettres à son adresse, etc. parce qu'il est peu vraisemblable que ces pièces se trouvent entre les mains d'une autre personne que celles à qui elles appartiennent.

Ces preuves supposent toujours la constatation empirique de quelque identité. Mais l'identité de deux choses ne peut être qu'une identité partielle. Il n'y a pas d'identité sans différence. Reconnaître une même chose suppose au moins

DES JUGEMENTS D'EXPÉRIENCE 5i

qu'elle se présente deux fois au milieu de circonstarces dissemblables.

28. — AflTirmatifs en apparence, les jugement empiriques d'identité sont en réalité négatifs :

Ce que j'expérimente, c'est que je ne puis distinguer, par aucune différence intrinsèque, ceci de cela. Ce jugement négatif est même une négation de jugement, il constate l'absence d'une expérience. Si je perçois une différence entre deux nuances de rouge, il est au moins vrai pour /?20i qu'elles sont différentes; mais si je ne puis les distinguer, il n'est même pas vrai pour moi qu'elles sont identiques, car peutêtre qu'un ouvrier en soierie ne les confond point. Pour qu'elles soient identiques, il faut que nul ne puisse les distinguer. Alors seulement il sera vrai tout court que ceci est le même que cela. L'identique n'est pas V indiscerné, mais l'indiscernable.

29. — Tout jugement exprime un rapport entre deux termes ; si les deux termes étaient identiques, ils seraient un seul terme. Il faut donc qu'ils soient à la fois identiques et différents, intrinsèquement identiques, extrinsèquement différents. La couleur de ces deux écheveaux est la même. C'est bien une seule couleur, mais les écheveaux sont différents. Identifier, c'est donc encore discerner. L'analyse des faits a pour but principal de les résoudre en éléments identiques et en éléments différents. Elle décompose le concret autant qu'il est nécessaire ; chacun des éléments est identifié avec quelque élément d'autres concrets, et ne fait plus, en quelque concret qu'il se rencontre, qu'un seul objet de connaissance ou un seul objet de recherche. Ce qui n'est pas identifié et demeure pure différence est non seulement un fait inexpliqué, mais un fait dont l'explication n'est pas même préparée ; c'est l'indication d'un problème qu'on n'est même pas encore capable de poser.

La décomposition des faits d'expérience en éléments qu'on puisse identifier, n'est pas une analyse réelle; elle ne décompose pas un tout réel en éléments réels, une expérience totale en expériences partielles. C'est une analyse idéale : elle décompose un fait en éléments qui ne peuvent pas être l'objet

d'une expérience séparée, mais qui peuvent se retrouver identiques dans des expériences différentes. Les jugements d'expérience sont la préparation d'un travail intellectuel ultérieur. Toute constatation de fait est une abstraction: l'esprit dissocie et mobilise pour les rendre maniables les éléments mêlés et engagés dont est faite l'expérience concrète.

Des JUGEME?iTS DE RESSEMBLANCE.

30, — Les jugements d'expérience relèvent déjà du principe de contradiction ou du milieu exclu. L'opposition du même et de Vautre est absolue : ceci est identique à cela ou différent de cela, et il n'y a pas de milieu. Il serait contradictoire d'admettre que deux termes, envisagés de la même manière, soient à la fois identiques et différents. Or l'expérience ne nous présente presque jamais des faits tout à fait identiques. L'identité parfaite ne se rencontre guère qu'entre des objets construits par l'esprit : nombres égaux, grandeurs égales, rapports égaux, forces égales, même forme de deux jugements ou de deux raisonnements dont les termes sont différents. Dans la diversité indéfinie des données empiriques, nous ne trouvons de l'identité que grâce à l'indétermination de nos concepts : le mot rouge ne désigne une même couleur que parce que nous faisons abstraction des nuances ; il désigne des couleurs diverses, celles de certains fruits mûrs et de certaine fleurs, du vin, du sang, etc. Mais dans l'expérience une couleur est toujours donnée avec sa nuance; aucune couleur perçue n'est la couleur rouge.

Le jugement de ressemblance ceci est comme cela, ou plutôt ceci est à peu près comme cela, et même ceci est un peu comme cela est bien différent du jugement d'identité. Le langage des enfants montre combien ces ressemblances peuvent être lointaines et superficielles. Comment ce jugement est-il possible ? Il semble violer le principe de contradiction : deux choses qui se ressemblent sont semblables et ne le sont pas. La difficulté disparaît si les deux termes sont complexes et se résolvent en éléments identiques et en éléments différents. Mais deux qualités simples, si elles ne sont pas tout à fait identiques, doivent, à ce qu'il semble, être tout à fait

hétérogènes. Cependant, nous trouvons un air de famille aux nuances d'une môme couleur, aux timbres d'instruments différents. Nous percevons des analogies entre des sensations simples, et, dans rhétérogène, nous reconnaissons des oppositions et des contrastes : or il n'y a opposition qu'entre des espèces d'un même genre, ce qui suppose un caractère générique commun et des caractères spécifiques différents.

La perception d'une différence, c'est l'expérience de mon pouvoir de discerner. Je discerne avec plus ou moins d'effort. J'appelle opposition et contraste ce que je distingue le plus aisément, analogie et ressemblance ce que j'ai quelque peine à distinguer. Mais d'où vient cette inégalité de l'effort? D'où viennent ce plus et ce moins dans ce qui est hétérogène ?

Ce qui parait simple ne l'est peut-être pas. En général, la science s'efforce de résoudre la ressemblance en identité partielle et hétérogénéité partielle. Helmholtz a montré que la ressemblance de deux timbres est due à la présence et à l'absence des mêmes harmoniques dans les deux sons, leur différence à la présence dans l'un d'harmoniques qui manquent dans l'autre. Mais bien qu'une, oreille exercée et attentive puisse distinguer quelques harmoniques d'un son fondamental donné sans s'aider de résonateurs, c'est par leur qualité de sensation que nous reconnaissons les timbres. Les analyses de Helmholtz manifestent la cause du timbre dans le composé objectif qui est la cause physique de la sensation; or c'est dans la donnée empirique interne, dans la sensation elle-même que doit se trouver le caractère commun qui fonde le jugement de ressemblance.

Bien qu'une sensation soit un fait unique, nous reconnaissons souvent que cette unité est celle d'un mélange. Le peintre discerne qu'un certain rouge contient du jaune ; il reconnaît des qualités élémentaires, bien qu'elles soient comme fondues en une qualité unique. Nous ignorons en quoi con~ siste ce pouvoir d'analyse des sensations simples en apparence, parce que nous ignorons comment se forment nos sensations. Mais savons-nous comment nous distinguons deux sensations simples quand elles ne sont pas mélangées, par exemple, le rouge du bleu ? Le discernement des qualités d'une sensation unique est particulièrement net pour les sons musicaux. Nous reconnaissons la hauteur des sons à travers toutes leurs diffé-

rences d'intensité et de timbre. Les physiciens ont démontré, et les anciens savaient déjà qu'un son est toujours de même hauteur, quels que soient son timbre et son intensité, si la fréquence des vibrations est la même ; mais c'est là un caractère physique et objectif du son; le chanteur et l'instrumentiste se désintéressent totalement du nombre des vibrations sonores ; la hauteur du son est pour eux un caractère de la sensation elle-même, et ce caractère se distingue assez nettement des autres pour donner lieu, non à des jugements de ressemblance, mais à des jugements d'identité. Lorsqu'un violon et une trompette donnent la même note, il n'y a pas seulement ressemblance entre les deux sons ; la hauteur est identique, les timbres sont différents.

Nos sensations ne sont simples qu'en apparence. Elles sont simplifiées par nous : nous ne saisissons d'elles que ce qui est utile à notre information. En réalité, elles sont infiniment complexes et riches. Un rouge, entant que pure sensation visuelle, est une qualité simple; un autre rouge ne peut lui ressembler ni totalement, parce qu'il est autre, ni partiellement, parce que tous deux sont simples. Mais ni l'un ni l'autre ne se réduisent à de pures sensations visuelles. Toute sensation représentative se double d'émotions et sensations affectives qui ne sont pas perçues ou le sont confusément. Telle couleur est excitante ou joyeuse, telle autre apaisante ou triste. Cette doublure émotive est plutôt fuyante que vague : elle a même des nuances d'une délicatesse extrême, et plutôt inexprimable qu'inconsciente, le mécanisme du langage n'ayant guère de ressources pour traduire des états si essentiellement subjectifs. En général, les émotions s'expriment surtout par les langages artistiques et par l'élément artistique du langage ordinaire. Tout au plus pouvons-nous nommer quelques classes très générales et mal définies, dans lesquelles elles se rangent tant bien que mal : plaisir, douleur, joie, tristesse, désir, aversion, etc. D'autres termes, tel qu'amour et haine, désignent des états et des processus complexes dans lesquels il entre bien autre chose que des émotions. Mais l'existence des beauxarts manifeste l'énorme importance et la délicate précision de ces sensations internes et émotions sous-jacentes aux sensations externes. La beauté d'une œuvre d'art serait presque toujours inexplicable si on la réduisait à une construction faite

de formes, de couleurs ou de sons. Mais l'artiste, au moyen des formes, des couleurs ou des sons, sait jouer comme il veut de notre sensibilité interne. Sans doute les formes et les couleurs, les mots du langage, souvent même les sons musicaux, sont d'abord significatifs, et ne sont expressifs qu'au moyen de leur signification; mais l'art n'est pas toujours imitatif, tandis qu'il est toujours expressif.

Cette riche doublure émotive de deux sensations analogues fournit à l'esprit ce mélange d'éléments parfaitement identiques et d'éléments parfaitement hétérogènes qui semble nécessaire pour fonder le jugement de ressemblance. Deux nuances de rouge affectent différemment notre sensibilité rétinienne et, en elles-mêmes, sont hétérogènes, comme le rouge et le bleu. Mais elles affectent en même temps notre sensibilité émotive, et il y a entre ces deux groupes d'émotions plus d'éléments identiques qu'il n'y en a entre les groupes d'émotions correspondant au rouge et au bleu. On expliquerait ainsi, du même coup, les oppositions et les contrastes ; car les émotions dont nous venons de parler peuvent être, non seulement différentes, mais antagonistes.

Ces métaphores si paradoxales et pourtant si aisément comprises par lesquelles on applique à un sens le langage d'un autre sens, s'expliquent de même. On parle de couleurs chaudes, ardenles, froides, fraîches, criardes, tapageuses, harmonieuses, éclatantes, sourdes, etc., de sons hauts ou bas, aigus, graves, clairs, sombres, doux, durs, perçants, ronds, rudes, veloutés, aigres, etc. Entre les divers sens, il y a hétérogénéité pure, mais il y a analogie et parfois identité entre les émotions provoquées par l'excitation de sens différents. Un son aigre n'a point d'analogie avec une saveur aigre ; mais l'un et l'autre nous causent la même qualité de déplaisir et provoquent même des réactions motrices identiques : contraction de muscles de la face et agacement des dents. Une musique sombre fait naître la même impression de tristesse et de crainte que l'obscurité.

Ces métaphores reposent quelquefois sur des conventions tacites et arbitraires ; peut-être est-ce le cas pour les sons hauts et bas\ on a essayé d'expliquer ces expressions par des associations qui n'ont rien de nécessaire. Mais la plupart doivent avoir quelque fondement naturel; autrement, comment

expliquerait-on qu'on puisse en créer de nouvelles et qu'elles soient immédiatement comprises ? D'où viendraient ces trouvailles d'expression des écrivains de race, si fréquentes et si remarquables dans les écrits de M. Bergson, qu'on a dit qu'il semblait avoir le don de formuler l'inexprimable? La valeur expressive des formes et des couleurs, des intervalles et des rythmes musicaux, des images et des idées suggérées par les mots n'est pas toujours universelle. L'art varie selon les temps et les races. Même parmi des hommes du même temps, du même milieu social et de la même culture, les mêmes perceptions n'éveillent pas toujours les mêmes émotions ; tel reste insensible devant un poème, un tableau, un monument, une symphonie qui émeuvent tel autre jusqu'au fond de l'âme. Cependant il suflTirait souvent de quelque préparation pour ouvrir un esprit à des formes d'art auxquelles il reste fermé. Et il y a des choses belles qui sont belles pour tous et pour tous les temps. Il faut bien que l'union d'émotions déterminées à des perceptions déterminées soit naturellement commune à un très grand nombre d'êtres humains, même de races, d'époques et de civilisations différentes, sans quoi la puissance d'expression des arts n'existerait pas, ni par conséquent les arts eux-mêmes.

31. — Ce qui suffit à l'art et à l'esthétique ne saurait suffire à la science et à la logique. Quand il s'agit de données empiriques simples, les jugements de ressemblance qui se fondent sur l'identité des émotions suggérées par les perceptions sont trop personnels, trop purement subjectifs pour avoir une valeur de vérité, même s'ils s imposent au sujet avec une inéluctable nécessité. La logique ne connaît pas l'analogie entre des données empiriques simples. Elle ne connaît que le même, Vautre et le contraire. Pour elle, tout ce qui n'est pas identique est hétérogène. \J identique, c'est ce que nul ne peut distinguer sinon par des caractères extrinsèques ; le différent, c'est ce que chacun peut distinguer sans le secours de caractères extrinsèques. Le contraire n'est pas l'objet d'un jugement d'expérience, mais d'un jugement de raisonnement : deux sujets sont contraires quand on affirme de l'un et nie de l'autre le même attribut.

Pour la science, l'analogie qualitative, la ressemblance est

une diiïlculté à vaincre, un obstacle à surmonter. Le jugement de ressemblance qualitative entre des éléments simples n'est pas une connaissance ; il n'est pas même un problème posé ; il est l'indication qu'il y a un problème à poser. A ce titre, il a une très grande importance. L'hétérogénéité ne pose aucun problème; la raison n'exige pas que les choses ne soient pas diverses. Mais si elles sont diverses, pourquoi ne le sont-elles pas tout h fait ? Dès qu'elles se ressemblent, il faut chercher en quoi elles sont identiques, en quoi elles ne le sont pas. La ressemblance est l'indice d'une identité cachée ^

Nous jugeons tous que la couleur du coquelicot ressemble plus à celle de la cerise qu'à celle du bleuet, et, en général, deux rouges, deux jaunes, deux bleus sont moins différents qu'un rouge d'un jaune, un jaune d'un bleu. Un peintre sent que, pour obtenir la nuance de rouge qu'il veut, il lui faut mélanger du jaune à son carmin. Nous savons que deux rouges se ressemblent, que deux bleus se ressemblent parce que, l'analyse spectrale étalant en série les radiations dont se compose la lumière blanche, de telle sorte que la longueur d'onde et la réfrangibilité de chaque radiation simple, qui sont des quantités, aillent en croissant d'une extrémité à l'autre de la série, quelque chose est identique dans toutes les radiations, à savoir qu'elles sont des ondes de l'éther, quelque chose est différent, à savoir la longueur de ces ondes. Et comme l'élément différent est quantitatif ou mesurable, elles sont nécessairement plus ou moins différentes. Le physicien peut se déclarer satisfait : la ressemblance est résolue pour lui en identité et en différences.

Mais cela ne saurait suffire au physiologiste et au psycho-

I . L'analyse chimique a ramené toutes les espèces de matière connues à une liste assez courte et non fermée de corps qu'on appelle provisoirement simples. Il n'y a pas de difficulté à ce que le monde soit fait de corps différents. Mais les analogies de propriétés qui permettent de rapprocher certains corps simples et de les réunir en familles, par exemple l'iode, le brome, le chlore et le fluor, — les métaux alcalins, — les métaux terreux, etc., obligent à chercher en eux quelque chose d'identique et quelque chose de différent, soit qu'on les considère comme composés de substances distinctes et d'une substance commune, soit qu'on imagine dans la structure et la mécanique interne de leur atome une diversité qui prête à l'analyse. Mais, dans cet exemple, la ressemblance est déjà une connaissance parce qu'il ne s'agit pas de données empiriques simples ; on y distingue déjà un élément qualitatif identique (poids spécifique, chaleur spécifique, etc.) et un élément quantitatif variable. Et dans cette diversité quantitative, il y a quelque chose qui demeure identique, savoir un rapport entre les quantités.

logue. Le premier n'a pas découvert encore ce qu'il y a d'identique et ce qu'il y a de différent dans la manière dont le nerf optique est affecté par des radiations voisines. Le second sait que le sujet perçoit des ressemblances entre les couleurs; il sait que les couleurs qui se ressemblent correspondent à des longueurs d'onde et à des réfrangibilités peu différentes; mais il sait aussi que pour juger de l'analogie des couleurs, il n'est nullement nécessaire de connaître l'ordre de leur dispersion spectroscopique ; il soupçonne que l'identité cachée sous cette ressemblance doit se rencontrer dans les sensations internes et les émotions qui accompagnent la sensation externe; mais il ne les y a pas démêlées. Les jugements de ressemblance ont une grande valeur pratique ; mais ils sont à peine des connaissances ; ils sont trop subjectifs pour cela. Ils deviennent des connaissances quand ils se résolvent en jugements d'identité et de différence.

Les analogies qui permettent d'établir des classifications ne sont jamais des ressemblances qualitatives, mais bien des caractères parfaitement identiques, constituant les genres, [et des différences radicales, divisant les genres en espèces. L'analyse réelle, la décomposition ne suffît pas pour opérer cette distinction de l'identique et de l'hétérogène ; l'analyse idéale, l'abstraction seule peut y réussir. 11 n'y a pas deux colonnes vertébrales identiques, mais dans tout vertébré se trouve identiquement ce caractère abstrait : un névraxe enfermé dans une gaine osseuse.

32. — Nous saisissons ici une différence essentielle entre deux grands systèmes de phénomènes sociaux, l'art et la science. L'art n'a pas besoin d'une absolue universalité. Certaines oreilles n'apprécient pas les intervalles musicaux, ne mesurent pas les rythmes ; la musique n'est pas faite pour elles et voilà tout. Sans être atteint de surdité musicale, on peut n'être pas ému par les intervalles et les rythmes; il y a des gens qui ont l'oreille juste et qui ne l'ont pas musicale. On peut être sensible à la musique et ne pas faire de différence entre la noblesse et la vulgarité, soit dans les sentiments exprimés soit dans l'expression; combien de musiciens ne sont pas artistes ! Les arts ne s'adressent qu'à ceux qui les comprennent. Au contraire, le vrai ne peut pas se passer

d'universalité. Ce qui n'est vrai que pour quelques-uns n'est pas vrai. Il est toujours présupposé que l'ignorant jugerait comme le savant, s'il savait. Les jugements qui ne sont et ne peuvent être communs qu'à des groupes humains forment de grandes communions ou de petites sectes ; ils sont une foi et non un savoir* Ce n'est pas à dire qu'ils soient faux. Quand la vérité est enfin découverte, on s'aperçoit souvent qu'elle avait été pressentie. Mais tant qu'ils ne peuvent pas sortir d'une école ou d'un parti, même s'ils sont accidentellement conformes à la vérité, ces jugements ne sont pas des vérités*. Toutefois, les jugements de ressemblance, sans constituer des connaissances vraies, ont une très grande importance : ils posent des problèmes, ils indiquent des recherches analytiques à opérer. C'est pour leur conférer l'objectivité qui leur manque en même temps que la précision, c'est pour transformer des jugements individuels en jugements humainement valables qu'on cherche à les résoudre en identités partielles et difïerences partielles. La recherche de la vérité consiste souvent à chercher le même et l'autre dans ce qui se ressemble.

Des jugements de comparaison.

33. — Nous appellerons ainsi les jugements qui font intervenir les idées de plus et de moins ; le comparatif et le superlatif des langues servent à les exprimer. 11 faut bien se garder de les confondre avec \es jugements de quantité, car il ne s'agit nullement de nombre ni de mesure. Je reconnais avec certitude qu'une couleur est plus foncée qu'une autre, mais je ne saurais dire de combien. Je ne conçois même pas du tout ce que pourrait signifier le mot combien en pareil cas.

Un homme est plus petit qu'une maison; il me faut moins

I. Bien que cette question n'appartienne pas à la logique, on peut indiquer ici une autre différence entre l'art d'un côté et, de l'autre, toutes les variétés de croyances collectives, la science exceptée. L'art présente à lesprit des perceptions sensibles, des images et des idées, en un mot des jugements. Ces jugements sont les moyens par lesquels il nous émeut ; la fin, ce sont les émotions provoquées ou suggérées : l'art est essentiellement expressif. Dans le cas des croyances collectives, le jugement est la fin ; et si ces croyances ne sont pas scientifiques, l'émotion est d'ordinaire le moyen ou quelqu'un des moyens qui le déterminent.

^0 t>U JUGEMENT

de temps pour écrire un mot que pour écrire un livre. Ces jugements ne supposent aucune notion d'un nombre exprimant le rapport du grand au petit; mais l'homme entre dans la maison, le mot est une partie du livre. Il n'y a aucune difficulté à juger du grand et du petit quand l'un enveloppe et dépasse l'autre. Le jugement de comparaison suppose alors quelque jui^ement de discernement des limites, et parfois un jugement d'identité, lorsque la limite du contenant coïncide partiellement avec la limite du contenu. Il s\ ajoute la constatation empirique que l'on peut parcourir entièrement la limite du grand sans rencontrer ou sans franchir la limite du petit, ou, si le grand et le petit n'ont qu'une dimension, qu'on ne rencontre la limite du petit ni avant la première, ni après la seconde limite du grand. C'est par cette expérience que nous définissons l'enveloppement et c'est toujours par l'enveloppement que nous définissons le grand et le petit.

Le jugement de comparaison s'applique au temps comme à l'espace. La durée d'un événement est plus grande que celle d'un autre quand, tous deux ayant, par exemple, commencé ensemble, le premier se poursuit encore quand le second est achevé. Par suite il s'applique aussi à tout ce qui estou peut être ordonné en série dans le temps ou dans l'espace. Un nombre est plus petit qu'un autre parce qu'en parcourant la série des nombres on rencontre le premier avant le second. Mais des jugements de comparaison sont déjà nécessaires, dans la plupart des cas, pour ranger des termes en série ou pour reconnaître qu'ils constituent une série.

Quand deux termes ne sont point contenus l'un dans l'autre, on peut souvent transporter par la pensée le petit dans le grand, et juger que celui-ci envelopperait celui-là. Le jugement de comparaison se fait souvent par une expérience mentale de superposition. Il est alors moins sûr, à moins qu'il ne s'agisse de différences très considérables. Nous ne pouvons plus juger quand la superposition est impossible, par exemple à cause de la différence de figures qui, superposées, s'enveloppent et se dépassent mutuellement, ou à cause de la difficulté d'imaginer simultanés des événements qui s'excluent. Si nous n'avions pas d'horloges, nous ne saurions dire si la nuit est plus longue ou plus courte que le jour. Le jugement de comparaison peut se déduire d'un jugement de mesure, le plus

petit nombre étant enveloppé dans le plus grand. Mais alors il est un jugement de raisonnement.

34. — Les jugements d'égalité sont des jugements d'identité. Ils tiennent aussi des jugements de comparaison, parce qu'il s'agit de l'identité dans la grandeur, et se font par quelque procédé de réduction qui, quand il s'agit de constatatiou empirique, est presque toujours une superposition.

Cependant il semble que nous puissions constater directement — et même avec une remarquable précision — l'égalité de durées successives, pourvu qu'elles soient assez courtes. Tout rythme est une combinaison de durées égales qui peuvent s'additionner, s'ajouter et se diviser selon des nombres plus ou moins simples, mais toujours entiers. Ce n'est guère que par l'intermédiaire du rythme que nous pouvons comparer des durées successives ; mais le dénombrement des unités rythmiques suppose l'appréciation de leur égalité. Dans la musique et dans la danse, cette appréciation ne se fait pas par l'identité des événements qui remplissent la durée, puisque ceux-ci changent sans cesse, ni par la régularité do quelque mouvement directeur, puisque cette régularité suppose l'appréciation de durées égales. Les phénomènes qui reçoivent le plus aisément le rythme, qui même semblent l'appeler naturellement, sont les mouvements et les sons, les mouvements plus encore que les sons, car le rythme musical est perçu jiar le corps tout entier plutôt que par l'oreille ; c'est le plu& pénétrant des éléments delà musique; on le sent dans toutes ses articulations, dans tous ses muscles et jusque dans la profondeur de ses moelles. La perception de l'égalité des unités rythmiques se fait-elle par la répétition régulière d'un même mouvement, souvent apparent, d'ordinaire réprimé par respect humain, mais alors dissimulé seulement, tout au plus réduit à une image mentale? L'égalité des temps ne pourrait cependant pas se ramener à l'identité de l'espace parcouru, car, même en supposant que le mouvement rythmique se superpose constamment à lui-même, comme celui d'un pendule, il faut encore que cet espace identique soit parcouru en des temps égaux. Il arrive à un musicien, exécutant ou batteur de mesure, d'accélérer ou de ralentir le mouvement sans en avoir conscience; mais il arrive aussi que l'auditeur s'en aper-

çoive, et, de plus, il peut accélérer ou ralentir à volonté, ce qui suppose la perception du changement de durée des unités rythmiques. Le sentiaient semble avoir ici un rôle, mais lequel? Le son ou le mouvement qui arrive trop tôt ou trop tard produit use impression de malaise, une déception; mais cela indique que le temps où il devait arriver était prévu, donc mesuré.

La perception des rythmes est une sérieuse difficulté pour la théorie de M. Bergson, d'après laquelle le temps ne participerait de la grandeur que par association avec l'espace. Cela est incontestablement vrai de la mesure objective du temps. Pour constater que deux durées sont égales, il faut constater la coïncidence de leurs limites, ce qui n'est possible que si elles sont simultanées ; pour les additionner, il faut qu'elles soient successives. Or les durées ne peuvent pas être superposées, puis juxtaposées comme des longueurs spatiales; elles ne sont pas transportables dans le temps comme les grandeurs étendues sont transportables dans l'espace. Pour cette raison toute mesure du temps se ramène à la mesure de l'espace. Il semble pourtant que la perception d'un rythme soit une mesure du temps sans superposition des unités et sans juxtaposition spatiale.

Dans l'ordre du temps, le jugement de comparaison n'a de valeur objective que s'il s'agit de durées dont l'une enveloppe et dépasse l'autre : un acte est plus court que la pièce entière, une scène est plus courte que l'acte entier. Autrement l'appréciation du temps par la conscience demeure subjective et individuelle ; le jugement de comparaison est incommunicable, il n'est pas objectivement vrai, à moins qu'il ne soit contrôlé par un jugement de mesure.

35. — Les jugements de comparaison présentent des difficultés spéciales quand l'esprit aperçoit du plus ou du moins dans une qualité qui demeure identique. Ils sont dits alorsyw^ements d'intensité.

Comment sont-ils possibles ? Comment puis-je dire que deux rouges se ressemblent, non seulement en ce qu'ils sont tous deux rouges, mais encore en ce qu'ils sont le même rouge, sans être pourtant identiques, car celui-ci est plus clair, celui-là plus foncé ? N'est-ce pas dire qu'ils sont à la fois identiques

et difTérenls ? Comment concevoir qu'une qualité devienne autre en restant la même ? Une sensation plus intense est une sensation autre.

Nous croyons percevoir des difTérences d'intensité. Nous sommes capables d'analyser des sensations qui semblent simples ; nous y découvrons un élément qui demeure identique et que nous déclarons qualitatif, et un élément différent que nous déclarons quantitatif. Bien plus, l'identité qualitative n'est pas nécessaire pour que nous apercevions du plus ou du moins dans nos sensations. Je puis comparer deux rouges de nuances différentes, l'un cerise, l'autre coquelicot, et juger que l'un est plus foncé que l'autre. Seulement il faut que la différence d'intensité soit plus grande; si elle est petite, je ne sais pas ou je sais mal si c'est par la nuance ou par l'intensité que ces couleurs diffèrent. Enfin je puis juger que, de deux couleurs différentes, un rouge et un bleu, l'une estclaire, l'autre foncée. La distinction entre les couleurs et les « valeurs » est familière aux peintres ; l'aptitude à apprécier les valeurs indépendamment de la diversité des couleurs est une partie importante de l'éducation de l'œil de l'artiste.

Nous reconnaissons sans peine un forte et un piano dans une même note deux fois répétée par un même instrument. Nous percevons encore, avec une grande délicatesse, les différences d'intensité entre des sons de hauteur différente, simultanés ou successifs : ainsi, dans une gamme ou une mélodie, le crescendo, le diminuendoy le sforzando. L'élève musicien s'exerce en s'écoutant pour obtenir l'égale intensité de sons différents produits par des doigts d'inégale puissance, le chanteur pour donner une égale intensité aux divers registres de la voix, bien que les notes soient émises par des movens différents et exigent des efforts très inégaux. Enfin, quand les timbres sont très différents, comme ceux du violon et de la trompette, on peut encore juger des différences d'intensité, pourvu qu'elles soient assez grandes.

On sait que M. Bergson soutient que nos états de conscience ne sont pas intensifs, mais radicalement hétérogènes. Il ne fait point, à cet égard, de distinction entre les jugements de comparaison etles jugements de quantité ; quelquesunes de ses analyses s'appliquent à ceux-ci, non à ceux-là. Si l'intensité des états de conscience est une fausse apparence,

il faut expliquer cette apparence. Pour cela, M. Bergson distingue entre les états affectifs et les états représentatifs. L'intensité apparente du sentiment, c'est sa richesse, c'est l'abondance des sensations et émotions qu'il enveloppe, c'est « le plus ou moins grand nombre de faits psychiques élémentaires que nous démêlons confusément dansTémotionfondamentale». L'intensité apparente des sensations représentatives est « une certaine évaluation de la grandeur de la cause par une certaine qualité de l'efTet; c'est, comme disent les Ecossais, une perception acquise ».

Nous n'avons pas à discuter au fond cette ingénieuse et séduisante théorie. Que l'intensité des états de conscience soit une perception naturelle ou acquise, une donnée immédiate de la conscience ou une interprétation symbolique du donné, le jugement interprétatif est encore un jugement d'expérience, carcette interprétation n'est pas raisonnée. Si l'intensité des sensations n'est qu'une apparence, il faut recueillir cette apparence, qui est (la théorie bergsonienne ne le conteste pas) une apparence fondée. Une constatation empirique reste le seul moyen de s'informer si deux plages sont également ou inégalementéclairées, deux ombres également ou inégalement sombres et quel est le sens de l'inégalité, comme on le fait dans les expériences de photométrie. Un jugement de comparaison empirique peut seul nous apprendre que le son de la cloche placée dans le récipient de la machine pneumatique décroît en intensité à mesure qu'on fait le vide, et augmente avec la rentrée de l'air. L'inspection, la palpation, la percussion, l'auscultation, procédés élémentaires de l'examen médical, comportent, avec des jugements d'identité, de différence et de ressemblance, des appréciations d'intensités. S'il est vrai que nous soyons exercés à interpréter les différences de nos sensations, qui sont toutes hétérogènes et non intensives, comme les signes de différences de nombre et de grandeur spatiale qui sont dans leurs causes, cette interprétation même est un fait d'expérience. Après tout, la distinction, dans une sensation unique, d'une qualité identique et d'une intensité variable n'est pas plus surprenante que celle de la hauteur et du timbre dans un son unique.

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