Mais il importe de distinguer avec précision entre le
DES JUGEiMENTS D'EXPÉRIENCE 6S
jugement de comparaison et le jugement de mesure, parce que leur valeur logique n'est pas la même. Le plus et le moins, donnés par la simple expérience, ne sont pas des notions quantitatives : aucun quantiurif aucun nombre n'apparaît dans les jugements de comparaison purement empiriques. Je juge bien qu'une ombre est plus sombre ou plus claire qu'une autre, mais je ne sais pas de combien ; je ne puis pas même le demander, car la question n'aurait aucun sens. Je ne conçois pas ce que c'est qu'une ombre deux, trois fois plus sombre qu'une autre. Une douleur double, une douleur triple, cela ne signifie rien. On sait que, pour que le nombre soit applicable à un ordre de choses, il faut qu'on y puisse définir l'égalité et l'addition. On peut concevoir deux sensations égales, c'est-à dire intrinsèquement identiques ; la répétition de cette unité en une pluralité de sensations, séparées soit dans la durée soit dans l'étendue est encore possible. Mais dès qu'on les fusionne en une seule sensation plus intense, on abolit leur distinction et par suite la possibilité de leur dénombrement.
Toute mesure d'intensité repose sur des définitions conventionnelles ayant pour but de substituer à la qualité intensive quelque chose qui soit nombrable, c'est-à-dire ou bien une pluralité indéfinie d'unités discrètes identiques, ou bien un continu homogène divisible en unités identiques. Ce continu homogène ne peut être, comme on le verra, que l'espace. Ainsi on mesure l'intensité d'une source lumineuse par rapport à une autre source lumineuse prise pour unité, en cherchant combien il faut réunir de ces unités pour obtenir sur un écran un éclairement identique, toutes les sources lumineuses étant à la même distance de l'écran, — ou bien on mesure l'intensité relative de deux sources lumineuses en mesurant les distances auxquelles il faut les placer pour obtenir sur l'écran deux éclairements identiques.
Mais ces remarques, qui concernent le jugement de mesure, ne s'appliquent pas au jugement de comparaison.
On peut dire qu'une sensation plus intense enveloppe et dépasse la sensation moins intense, parce qu'on se représente une même sensation croissant ou décroissant d'une manière continue ou discontinue, et qu'ainsi il faut dépasser l'une pour atteindre l'autre. Il est vrai que l'accroissement d'intensité GoBLOT. — Traité de Logique. 5
d'une sensation s'accompagne presque toujours d'additions de sensations nouvelles, qualitativement différentes. Un plus grand effort met en jeu un plus grand nombre de muscles, s'accompagne de sensations internes plus étendues et plus variées. Certains instruments de musique ne peuvent renforcer le son sans en modifier le timbre : de nouveaux harmoniques deviennent perceptibles, parfois même dominants. Quand le cor et la trompette enflent le son, à partir d'une certaine intensité, il se produit un éclat ; le timbre qui paraissait voilé dans le piano devient tout à coup brillant dans le forte. Pour d'autres instruments, la transformation qualitative est moins soudaine, mais une oreille attentive la discerne et s'aperçoit que la qualité du son a changé avec son intensité. Les odeurs et les saveurs modérées peuvent être agréables et devenir désagréables en devenant fortes, et, d'une manière générale, des émotions très différentes accompagnentlesintensités différentes d'une même sensation. Mais nous nous en apercerions. Il peut être très difficile de réaliser ou de rencontrer une variation d'intensité qui ne soit pas mêlée d'altération qualitative, comme il est toujours très difficile, surtout dans des faits aussi complexes et délicats que ceux de la sensibilité, de réaliser un changement qui n'entraîne pas d'autres changements. Mais notre jugement d'expérience discerne un changement d'intensité d'un changement qualitatif.
Notre pouvoir d'analyse des sensations simples en apparence, notre discernement de qualités élémentaires dans la sensation unique formée de leur mélange, va jusqu'à faire des iuo-ements de comparaison entre des termes qualitativement différents. Nous disons qu'un vert est plus jaune ou plus bleu qu'un autre vert. En dosant soigneusement des matières colorantes pures, on peut construire une série de verts allant du jaune pur au bleu pur, chacune des tranches ayant une même dose de jaune de plus que celle de gauche, et une même dose de bleu de plus que celle de droite. Si ces tranches sont ensuite découpées et mêlées, personne n'éprouvera de difficulté à les ranger dans l'ordre de leur dégradation, à moins que les différences ne soient trop petites pour être discernables. Il se peut que les jugements d'intensité soient des perceptions acquises, mais il y a des jugements d'intensité.
37. — Ces jugements sont subjectifs, comme les jugements de ressemblance. Pour qu'ils deviennent objectifs, il faut qu'ils se résolvent en des jugements de mesure. Les jugements de comparaison ne sont objectifs que quand on aperçoit le petit dans le grand, qui l'enveloppe et le dépasse, l'homme dans la maison, l'acte dans la pièce ou la scène dans l'acte. Lors(jue le petit n'est pas enveloppé dans le grand, il faut qu'ils soient l'un et l'autre mesurés, afin qu'on aperçoive le petit nombre dans le grand. La recherche de la vérité consiste souvent à substituer des jugements d'identité et de différence aux jugements de ressemblance (3i). Elle consiste aussi à substituer des jugements de mesure aux jugements de comparaison.
Mais jamais on n'aurait eu l'idée des jugements de mesure si l'on n'avait d'abord formé des jugements de comparaison : comment chercherait-on le combien si l'on n'avait déjà l'expérience du grand et du petit? C'est pour conférer aux jugements de comparaison, en même temps que la précision, l'objectivité qui leur manque, qu'on cherche à y substituer des jugements de mesure. On transforme ainsi en connaissance humaine ce qui n'était que connaissance individuelle.
Des jugements d'espace et de temps.
38. — Lorsqu'ils sont des constatations empiriques, les jugements d'espace et de temps se ramènent aux jugements d'identité, de différence et de comparaison.
On constate empiriquement la coïncidence, la contiguïté et V interçalle entre deux figures ou corps. Les mêmes termes s'emploient aussi pour désigner des relations entre deux durées ou événements, mais alors il est évident que coïncidence veut dire simultanéité y que contiguïté signifie succession immédiate\ intervalle de temps et intervalle d'espace ne répondent pas à des expériences du même ordre.
La constatation empirique de ces relations ne renferme aucune idée de mesure : autre chose est constater qu'il y a un intervalle entre deux étendues ou deux durées, autre chose mesurer cet intervalle. Les jugements de coïncidence et de simultanéité sont des jugements d'identité relatifs à l'espace ou au
temps ; la contiguïté et la succession immédiate sont l'identité d'une limite. La constatation d'un intervalle de temps ou d'espace est un jugement de différence.
h'ordre dans l'espace ou dans le temps peut aussi être un objet de constatation empirique ; les jugements d'expérience qui le concernent sont des jugements de comparaison. En effet, lorsque l'ordre de distribution dans l'espace ou dans le temps (situations, époques) n'est pas déterminé par des constructions ni des mesures, mais empiriquement constaté, cette constatation est toujours un jugement d'enveloppement : un terme M est compris entre deux termes A et B, c'est-à-dire i'* qu'en suivant le cours du temps à partir de A, on rencontre M avant de rencontrer B, ou que la durée AM est plus courte que la durée AB ; 2° qu'en parcourant un espace selon un chemin déterminé (quand il n'est pas expressément déterminé, on suppose que c'est une ligne droite), en partant de A on rencontre M avant de rencontrer B, ou que la distance AM est plus courte que la distance iVB. On remarquera qu'une situation dans l'espace ne peut être déterminée empiriquement qu'à l'aide du mouvement : il n'y a détermination empirique de situation que dans l'espace parcouru. C'est pourquoi les mots qui expriment les situations dans l'espace impliquent tous l'idée de direction : à droite, à gauche ; en avant, en arrière ; en haut, en bas. Toute constatation empirique d'une situation dans l'espace ou le temps se ramène à des jugements d'enveloppement du petit dans le grand, les seuls jugements de comparaison qui aient une valeur objective.
Ces jugements empiriques de différence, d'identité et de comparaison sont les seuls, comme on va le voir, par lesquels les jugements de nombre, de grandeur et de mesure se rapportent à des objets d'expérience.
Des jugements de quantité.
39. — Le dénombrement et la mesure sont évidemment des opérations logiques ; l'expérience nous offre des objets multiples, grands et petits, mais rien de dénombré ni de mesuré. Mais les opérations logiques ne pourraient se rapporter à des objets si elles ne contenaient quelque constatation empirique.
Nous devons donc rechercher quelle est dans les jugements de quantité la part du raisonnement et quelle est la part de l'expérience, et nous reconnaîtrons que l'expérience ne porte pas sur des quantités. Une quantité ne s'observe pas, elle se construit.
Compter des objets pour en déterminer le nombre est une expérience, mais non pas une pure expérience. Car il n'y a pas de nombres dans la nature : une multitude qui n'est pas comptée n'est pas un nombre. Je considère un par un les objets donnés, ce qui suppose que je les distingue les uns des autres, et en outre, que je reconnais en chacun d'eux le-#«r les caractères des objets à dénombrer. Ce sont là des jugements de différence et d'identité. En aucun cas le jugement de ressemblance ne peut suffire, car pour que des objets puissent être réunis en un même nombre, il faut qu'ils soient absolument identiques par quelqu'un de leurs caractères. Une observation attentive, parfois une enquête, même une recherche expérimentale pourra être nécessaire pour déterminer si tel objet doit être pris en compte ou non. Les erreurs de dénombrement viennent souvent de ce qu'on a admis ou exclu des unités dont on a mal reconnu les caractéristiques. Ce sont des erreurs de fait. La recherche de ces caractères peut exiger des opérations complexes qui ne soient pas toutes empiriques, mais elle aboutit à un jugement empirique, la constatation dans l'objet du caractère qui l'introduit dans le nombre cherché.
Ce caractère doit être défini avec la plus grande précision. Chaque unité est ajoutée au nombre déjà obtenu en vertu d'un syllogisme dont la définition de l'unité est la majeure, le jugement empirique d'identité la mineure. Le caractère identique est le moyen terme. Si la mineure est un simple jugement de ressemblance, le moyen terme n'est pas identique dans les deux prémisses. La majeure doit être une définition précise afin d'exclure les jugements de ressemblance et ne laisser place qu'aux jugements d'identité.
Les erreurs de dénombrement viennent souvent de ce que, faute de définition assez précise, les termes dénombrés sont pris en compte en vertu d'un jugement de ressemblance. C'est la raison qui rend suspecte la plupart des statistiques. Si plusieurs personnes, parcourant une rue donnée d'une grande
ville, entreprennent d'y compter, par exemple, les boutiques de pâtissier, il est peu probable qu'elles arrivent au même nombre. C'est qu'il y a, outre le véritable pâtissier, ceux^ qui lui ressemblent : le boulanger qui fait accessoirement de la pâtisserie, le friteur qui en fait accidentellement, l'épicier qui vend des gâteaux secs, etc.
En même temps que je passe en revue les objets, je construis la série des nombres entiers, en ajoutant à chaque nombre l'unité pour former le nombre suivant, et je le nomme en appliquant les principes de la numération parlée. C'est là une opération de raisonnement, puisqu'elle consiste à appliquer des principes, et crée cette chose qui n'existe pas dans la nature, qui n'a de réalité que celle que l'esprit lui donne en la créant : des nombres.
Ces deux séries de jugements d'expérience et de jugements de raisonnement ne sont point indépendantes ; elles doivent se correspondre terme à terme. Les erreurs de dénombrement peuvent provenir de ce que cette correspondance n'est pas observée. Je l'assure par autant d'actes volontaires qu'il y a de termes à accoupler dans les deux séries. Par exemple, si je compte à haute voix en désignant du doigt les objets, je compterais fort mal si je ne veillais à ce que chaque mouvement du doigt corresponde à chaque nombre énoncé, et pour que je sois sûr d'avoir bien compté, il faut que j'aie constaté chaque fois cette correspondance. Cette constatation est un jugement empirique, un jugement de simultanéité entre les termes de deux séries de faits psychologiques.
L opération est enfin terminée. Il faut constater : i° qu'elle est terminée; 2" à quel nombre elle se termine. La première de ces constatations est empirique: il n'y a plus d'objets présentant les caractères requis, ou les objets qui restent ne présentent pas ces caractères.
La série des nombres pourrait se poursuivre indéfiniment. Il est non seulement inutile, mais impossible de continuer l'opération, puisque chacun des termes de l'une des séries doit correspondre à un terme de l'autre, qui est close. Il faut constater (il n'y a pas d'autre mot) à quel nombre elle s'arrête : c'est le nombre cherché. C'est un fait que l'opération s'est arrêtée à ce nombre, non à un autre ; mais il ne s'agit pas d'une constatation empirique, car le nombre lui-même n'est pas un
fait. J'appelle constatation logique la constatation du résultat d'une opération logique (102).
Ainsi dénombrer, c'est assurer terme à terme la correspondance entre deux séries, l'une donnée dans l'expérience, l'autre construite par l'esprit ; l'opération se termine par la constatation empirique que tel objet est le dernier terme de la série empirique et par la constatation logique du terme qui lui correspond dans la série construite par l'esprit.
40. — La mesure empirique d'une grandeur continue donnée consiste à chercher un nombre qui l'exprime au moyen d'une unité donnée. Il faut donc introduire l'unité dans le continu, et l'y introduire de telle sorte que les constatations empiriques du dénombrement soient possibles. La première constatation consiste à reconnaître chacune des unités à dénombrer, c està-dire à vérifier qu'elles sont des parties de l'objet à mesurer, qu'elles sont égales entre elles et égales à l'unité. La seconde constatation consiste à s'assurer que, chaque fois que l'on passe d'un nombre au suivant, on ajoute effectivement aux unités de l'objet déjà dénombrées une nouvelle unité de l'objet. La troisième constatation empirique, toujours possible quand les deux autres le sont, est que l'opération est terminée ; c'est ce qui arrive quand la limite de la dernière unité dénombrée est identique à la limite de la grandeur mesurée. Si cette identité n'a jamais lieu, on peut toujours constater, par un jugement de comparaison, que la grandeur à mesurer est plus grande qu'un certain nombre entier des unités données et plus petite que le nombre suivant ; la mesure est effectuée à une unité près.
Pour mesurer une grandeur, il faut donc imaginer une opération qui permette de constater empiriquement : i® Que deux grandeurs sont égales ; 2^ qu'une grandeur est égale à la somme de deux autres ; autrement dit, il faut qu'on puisse définir relativement à cette grandeur l'égalité et l'addition. Remarquons que définir signifie ici indique?^ un moyen de constater empiriquement. Ainsi cette définition Deux figures sont dites égales lorsqu'ètant superposées elles coïncident dans toutes leurs parties mentionne l'opération de la superposition et la constatation de la coïncidence.
Pour définir l'égalité et l'addition de deux grandeurs, il faut
pouvoir les réunir en une seule intuition sans cesser de les y distinguer, qu'elles y soient une et que cependant elles restent deux. Deux choses égales sont toujours à la fois identiques et différentes ; elles se ramènent à l'identité sans se confondre. Quand on mesure une étoffe au moyen d'un mètre, la règle de bois ne se confond pas avec le tissu, mais la longueur de la règle et la longueur d'étoffe sur laquelle elle s'applique se confondent en une seule et même droite : une même longueur est à la fois longueur d'une règle et longueur d'une étoffe. — La somme de deux grandeurs est donnée dans l'intuition à la fois comme une grandeur unique et comme composée de deux grandeurs distinctes, en sorte qu'on puisse vérifier que, comme grandeur unique ou somme, elle ne contient rien de plus et rien de moins que ce que contiennent les composants de cette somme.
41. — Ceci n'est immédiatement possible que pour les grandeurs spatiales, et encore sous certaines conditions. L'espace est la seule chose directement mesurable. Aucun jugement de mesure se rapportant aux autres grandeurs n'est possible par comparaison directe. Le temps, les forces mécaniques, les agents physiques ne sont mesurables qu'en vertu d'une opération logique autorisant à substituer à des mesures impraticables des mesures spatiales équivalentes. Toute opération de mesure se ramène, en dernière analyse, à la lecture d'une règle ou d'un cadran divisés.
Ce privilège des grandeurs spatiales est dû à leur mobilité. Un espace est transportable dans l'espace. Les grandeurs spatiales sont les seules qu'on puisse tour à tour superposer pour en constater l'égalité, puis juxtaposer pour en opérer l'addition. Le temps n'est pas directement mesurable. Il n'y a pas de difficulté à reconnaître que deux événements ont même durée s'ils commencent et finissent au même instant, ni qu'une durée est somme de deux autres qui se succèdent sans interruption. Nous pouvons définir l'égalité par la simultanéité, l'addition par la succession. Mais ces deux définitions s'excluent mutuellement ; la même durée ne peut être rapportée à une autre et comme simultanée et comme successive.
L'une des thèses essentielles de la philosophie de M. Bergson est que le « temps réel » est indivisible : le temps mesu-
rable, le temps mathématique, le temps abstrait est une représentation symbolique du temps réel au moyen de l'espace. Le temps réel est celui que nous \fwons : celui que nous pensons est intellectualisé, détaché du sujet et transformé en objet, et la transformation que l'intelligence lui fait subir pour le rendre maniable consiste à lui substituer l'espace. Un espace de temps, un intervalle de temps, un temps long et court, le temps passe, lent ou rapide, ces métaphores usuelles, les premières géométriques, la dernière cinématique, trahissent ce symbolisme nécessaire ^ Pour comparer entre eux deux temps, c'est-à-dire les durées de deux événements, nous les remplaçons par deux longueurs que nous pouvons placer l'une sur l'autre, et ensuite l'une à la suite de l'autre.
C'est assurément ainsi que se fait la mesure à\x temps, mais pour qu'on puisse représenter des temps par des longueurs spatiales, il faut que celles-ci soient proportionnelles aux temps. Il faut donc que les temps soient déjà pensés, indépendamment de l'espace, comme des grandeurs. Or il n'y a aucune difficulté
I. Il est curieux de rapprocher la thèse de M. Bergson de celle de Schopenhauer (Die Welt als Wille..., I, 12). Elles sont opposées de point en point. Il s'agit pour l'un et pour l'autre de la distinction de la connaissance intuitive et de la connaissance abstraite. « Les rapports d'espace ne peuvent entrer directement et tels quels dans la connaissance abstraite; elle ne peut s'approprier que les grandeurs temporelles, c'est-à-dire les nombres... Quand donc on veut avoir une connaissance abstraite des notions d'espace, elles doivent être d'abord traduites en relations de temps, c'est-à-dire en nombres : voilà pourquoi c'est l'arithmétique, et non la géométrie, qui est la science générale des quantités... Ce qui fait que les mathématiques sont si difficiles, c'est la nécessité où l'on se trouve, de traduire l'espace, avec ses trois dimensions, en notions du temps, qui n'en a qu'une, toutes les fois qu'on veut connaître abstraitement (c'est-àdire savoir, et non pas simplement connaître intuitivement) des rapports dans l'espace... Combien le temps, avec son unique dimension, n'a-t-il pas dû se mettre à la torture, pour arriver à rendre les trois dimensions de l'espace ! » C'est à l'expression analytique des relations géométriques qu'il fait allusion. Il ne faut pas prendre trop au sérieux les jugements irréfléchis du maître de Dautzig, qui assimile le nombre au temps parce que compter est une opération discursive. Mais il est curieux qu'à l'inverse de M. Bergson, il considère le temps comme une notion mathématique, se prêtant d'elle-même à la connaissance abstraite, tandis que l'espace est une intuition qui y résiste.
La connaissance abstraite est faite de rapports logiques qui, en eux-mêmes, ne sont ni du temps ni de l'espace. Ceux-ci ne peuvent y entrer qu'à titre d'objets ou de matière, et par le moyen des jugements d'expérience. Ils sont au même titre l'un que l'autre des grandeurs ; ils donnent lieu l'un et l'autre à des jugements de comparaison qui demandent à être précisés par des mesures. Mais la mesure du temps rencontre une difficulté qui n'existe pas pour la mesure de l'espace, et qui ne peut être résolue que par une représentation spatiale des durées. En somme, la raison pour laquelle le temps n'est pas directement mesurable, c'est qu'on ne peut pas prendre une heure dans ses mains pour la porter successivement sur les parties de la journée comme on mesure une pièce d'étoffe avec un mètre.
à définir par des jugements de simultanéité et d'enveloppement des temps égaux et inégaux, ni à constater qu'une durée totale est la somme de deux durées successives. Ce qui ne peut pas se faire sans le secours de l'espace, c'est d'appliquer les relations d'égalité et d'addition aux mêmes durées.
11 n'y a pas de difficulté à reconnaître l'égalité de deux intensités : il suffit de constater qu'on ne perçoit entre elles aucune différence (Ex. : les deux ombres également grises des expériences de photométrie). Mais on ne peut les additionner. Si on additionne les causes de deux sensations égales, la sensation obtenue est plus intense (jugement de comparaison), mais on n'a aucun fondement à dire qu'elle est double, parce que les sensations composantes ont cessé d'être discernables dans le composé. Les psychophysiciens prétendent que l'intensité de la sensation totale est loin d'être double ; mais ils ne la mesurent pas directement, et les méthodes détournées par lesquelles ils parviennent à lui assigner une grandeur comportent to-ujours et nécessairement quelque estimation subjective très arbitraire.
42. — C'est d'abord par l'intermédiaire du mouvement que les mesures indirectes se ramènent à la mesure de l'espace. Celle-ci suppose déjà le mouvement, puisque la mesurabilité de l'espace est due à la mobilité des grandeurs spatiales, mais le mouvement abstraction faite de sa vitesse, c'est-à-dire le déplacement, et aussi abstraction faite de sa trajectoire, car le chemin par lequel on tra^nsporte l'unité de mesure sur la grandeur mesurée est indifférent. Le déplacement est une notion toute géométrique ; la réduction des grandeurs à mesurer à des grandeurs spatiales fait intervenir des considérations de mécanique. Une horloge substitue la mesure de grandeurs spatiales à la mesure, impossible directement, des parties de la durée ; pour cela elle réalise (aussi bien la clepsydre antique ou le cadran solaire que nos montres et pendules) des mouvements isochrones. Mais il faut prouver qu'ils sont isochrones, et le prouver sans en mesurer la durée, ce qui ne peut se faire que par la considération des forces qui les produisent. Ces forces elles-mêmes se mesurent et se définissent par les accélérations qu'elles communiquent à des masses égales ; les masses, à leur tour, par les accélérations que reçoivent des
DES JUGEMENTS D'EXPÉRIENCE 7o
corps différents sous l'action de forces égales ; une relation simple entre ces trois quantités définit chacune d'elles en fonction des deux autres. L'accélération qui est une grandeur spatiale est seule empiriquement mesurable ; la grandeur de la force et celle de la masse ne se mesurent que par elle. C'est pourquoi, dans l'enchaînement systématique de nos connaissances, la géométrie est la seule science qui puisse venir immédiatement après la science de la quantité en général, comprenant l'arithmétique et l'algèbre, et la mécanique la seule science qui puisse venir immédiatement après la géométrie.
43. — En résumé, toute connaissance empirique ayant la valeur d'une connaissance humaine, se ramène à la constatation d'une identité, d'une différence, ou d'un rapport spatial ou temporel de contenu à contenant. Les jugements de ressemblance, tant qu'ils ne se résolvent pas en des jugements d'identité et de différence, les jugements de comparaison, tant qu'ils ne se ramènent pas à des jugements d'enveloppement, peuvent être des convictions individuelles très fondées, ils ne sont pas des connaissances universellement communicables, des connaissances humaines, des connaissances vraies.
Les jugements de comparaison, quand le petit est enveloppé dans le grand, et que l'intervalle entre le grand et le petit est perceptible pour tous, les jugements de différence, quand la différence est perceptible pour tous, sont des connaissances positives, parce que ce sont des jugements affirmatifs. Les jugements d'identité, au contraire, sont négatifs : sont identiques les faits que personne ne distingue. Mais entre ce que personne ne distingue et ce que personne ne confond, il y a ce qu'un sens d'une acuité exceptionnelle ou une observation exceptionnellement attentive distingue et ne confond point. Et au delà de ce que personne ne distingue, il y a ce que distinguerait une sensibilité plus parfaite que celle de l'homme. Le jugement d'identité, quand il est une constatation empirique, n'a donc qu'une exactitude relative ; il n'est que sensiblement vrai. L'impossibilité de percevoir une différence peut être attribuée soit à ce qu'il n'y a pas de différence, soit à ce qu'il y a une différence trop petite pour être perçue.
Les jugements de raisonnement peuvent atteindre une exactitude parfaite à condition de ne pas reposer sur des consta-
talions empiriques, et de ne pas être appliqués à l'interprétation de l'expérience. En effet, ils ne sauraient s'appliquer aux faits qu'au moyen d'identités empiriquement constatées. Il en résulte que toute connaissance du réel est une simple approximation.
De la critique des jugements empiriques.