‹ Traité de logique;Chapitre 21 sur 106 · I. — Le témoignage · texte numérisé non relu

I. — Le témoignage

44. — Toute constatation empirique est personnelle et subjective. On ne constate que des faits intérieurs ; il n'y a pas d'autre expérience que l'expérience interne de chacun de nous. Un jugement empirique est objectivement vrai, lorsque des observateurs quelconques, placés en présence du même fait, sont contraints de faire le même jugement : l'expérience est objective quand elle peut être universellement contrôlée. Mais, alors même que les observations peuvent être faites par autant d'observateurs qu'on voudra, leur concordance ne peut pas être constatée, mais seulement inférée de la concordance des déclarations. L'accord entre les esprits ne se reconnaît qu'au moyen du langage : avoir les mêmes jugements, c'est dire les mêmes paroles, c[^.5A5YcTv. La critique des témoignages n'est donc pas, comme on le dit quelquefois, la méthode propre des sciences historiques, pas plus qu'elle n'est toute la méthode de l'histoire. Elle est, dans tous les cas, condition d'objectivité de la connaissance. Un jugement d'expérience n'est vrai que pour le sujet, il n'est pas objectivement, simplement vrai, à moins qu'on ait des raisons d'ajouter foi à la déclaration du sujet. Or un jugement déterminé par des raisons est un jugement de raisonnement. Donc, strictement, tout jugement vrai est un jugement de raisonnement.

La critique des témoignages ne souffre aucune difficulté quand les deux conditions suivantes sont réunies : i'' les faits sont à la portée de tous et peuvent être contrôlés par le premier venu ; 2^ il s'agit d'expérience grosse, par exemple d'identifier ce que personne ne distingue, de distinguer ce que personne ne confond ou ce que chacun peut éviter de confondre. L'objectivité de l'expérience s'obtiendrait donc en éliminant ce

qui esl propre à chaque observateur et en retenant ce qui est commun à tous. La connaissance empirique s'en trouverait fort appauvrie, si l'on ne réussissait à récupérer une notable partie des expériences individuelles et des expériences fines au moyen d'un examen critique qui peut, dans une certaine mesure, en assurer l'objectivité.

C'est ce qui arrive pour les faits qui n'ont été et ne peuvent être directement observés que par un nombre limité de témoins. Tels sont les événements de l'histoire. Tels aussi les faits exceptionnels, ceux qui exigent de lointains et périlleux voyages, ceux qu'on réalise dans les laboratoires au prix d'installations coûteuses et d'efforts impossibles à renouveler souvent, ceux enfin qui exigent une compétence spéciale de l'observateur et une longue pratique. Pour qu'ils soient assurés, il faut, autant que possible, qu'ils soient vérifiés et discutés au moins par les savants compétents. La vérité est ce qui a subi l'épreuve de la critique et en a définitivement triomphé. A cet égard, nos adversaires nous rendent le plus grand, le plus indispensable des services : sans eux nos jugements individuels ne deviendraient jamais des vérités objectives. Quand nous ne pouvons mettre nos adversaires en présence du fait directement observé par nous, mais seulement en présence du fait de notre témoignage, ils nous obligent à faire en sorte que la vérité de celui-là soit la seule explication possible de l'existence de celui-ci.

La critique du témoignage est une inféi^ence du fait au fait qui sera étudiée plus loin (176).

Page 1