‹ Traité de logique;Chapitre 27 sur 106 · JUGEMENTS ACTUELS ET JUGEMENTS V^TUELS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS ACTUELS ET JUGEMENTS V^TUELS

49. — Le jugement est essentiellement une assertion. Il y a autant de jugements dans une pensée qu'elle contient d'assertions distinctes.

Nous pouvons par abstraction, par une sorte de dédoublement, nous imaginer nous-mêmes jugeant, sans cependant juger ; autrement dit, outre les jugements que nous faisons, nous pouvons penser les jugements que nous pourrions faire. Ces jugements que nous ne faisons pas, que nous pensons pourtant, sont contenus dans d'autres jugements dont ils sont la matière : je juge que je pourrais juger ainsi.

Il n'y a pas lieu de traiter ici du mécanisme psychologique de ce dédoublement ; c'est proprement ce qu'on nomme réflexion. Disons seulement qu'il ne paraît possible, du moins qu'il ne se développe en une fonction normale, que chez un être social. Le jugement que je fais est une opération mienne, un acte du sujet individuel ; le jugement que je pourrais faire, mais que je ne fais pas, n'est plus mon jugement. Si on peut le concevoir comme étant tout simplement un jugement, sans l'attribuer à aucun sujet qui juge, c'est en vertu d'une abstraction trop difficile pour être primitive. Il est impossible qu'un jugement, qui est une opération intellectuelle, ne soit l'opération d'aucun sujet; mais il peut être l'opération d'un sujet indéterminé ; c'est ce que quelqu'un, n'importe qui, pourrait juger. C'est le jugement généralisé, non par quelque indétermination de sa forme ou de sa matière, mais par l'indétermination du sujet qui juge. Une telle conception ne

semble guère possible chez un être qui n'aurait pas rencontré dans son expérience d'autres êtres semblables à lui dont les jugements sont différents des siens. La représentation du jugement d'autrui n'est possible que par la vie sociale.

Cette séparation abstraite du jugement et du sujet qui juge est grandement aidée par le langage ; elle est un des caractères les plus frappants de l'intelligence d'un être qui parle. Sans elle, l'intelligence reste rudimentaire ; elle n'est qu'un des moments de l'action, un intermédiaire entre l'excitation et la réponse ; elle ne dépasse pas l'instinct. Tous les animaux supérieurs en qui nous reconnaissons quelque intelligence sont doués de quelque faculté expressive et vivent en société, soit avec des animaux de leur espèce, soit avec nous. Le langage réalise objectivement le jugement, permet de le considérer en lui-même. Une fois exprimé, il passe d'un esprit dans un autre; il n'est le jugement de personne et il est le jugement de tout le monde. C'est grâce au langage que nous pouvons considérer les jugements que nous ne faisons pas (12).

La différence essentielle entre le jugement actuel et le jugement virtuel, c'est la croyance. Assertion et croyance se confondent dans le jugement actuel. Dans le jugement virtuel, elles se distinguent : l'assertion subsiste, puisqu'elle est l'essence même du jugement, mais la croyance manque, puisque, relativement à cette assertion, je doute, ou même je tiens pour vraie l'assertion contraire. Mais je ne puis concevoir l'assertion en dehors de tout sujet; je la conçois comme croyance de quelque autre sujet, qui peut être indéterminé, qui peut être hypothétique, qui peut être moi-même à un autre moment, qui s'exprime par le mode conditionnel : Quelqu'un pourrait juger que.,, ; moi-même, si je savais ce que je ne sais pas ou si j'ignorais ce que je sais, je pourrais être convaincu que...

Sur cette distinction du jugement actuel et du jugement virtuel repose la possibilité de juger des jugements, c'est-àdire de la critique, de l'examen, du doute, de l'interrogation, et, par conséquent, il n'y a pas de logique pour des êtres qui n'auraient que des jugements actuels.

50. — Les jugements virtuels dont nous venons de parler sont des jugements complets: ils ont leur sujet, leur attribut,

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