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EXTENSION ET COMPREHENSION; LE CONCEPT ET L'IDÉE

65. — Tout nom dénote un sujet ou des sujets et connoteles qualités appartenant à ces sujets. Ainsi homme dénote Pierre, Paul, Socrate, Don Quichotte, les Européens, les nègres et les peaux-rouges, les habitants de Salente et de l'île d'Utopie, etc., et connote station droite, intelligence, langage, sociabilité, etc. On a souvent employé dans le même sens à peu près que dénotation et connotation les mots extension et intension : la signification d'un nom est plus ou moins étendue^ c'est-à-dire, qu'il convient à un plus ou moins grand nombre de sujets, ou plus ou moins intense, c'est-à-dire pleine et riche. Au lieu à^ intension, qui n'est guère employé qu'en anglais, on dit ordinairement compréhension^.

I. C'est sans doute l'homonymie intension (adjectif inlensif) — intention (adj. intentionnel) qui a fait préférer compréhension comme corrélatif d'extension. Les Anglais ne semblent pas embarrassés de celte homonymie ; ils ont même forgé le mot intenl corrélatif d'extent qui est dans la langue. La différence orthographique intention intension ne répond pas à une différence étymologique. Intention vient de intentas, part, passé de inlendo ; intense, intensité, intension, intensif viennent d'inlensus, qui est peut-être un barbarisme, en tout cas un autre part, passé du même intendo.

StuartMill a remis en usage les mots dénoter eiconnoter (la distinction notation connotation se trouve dans James Mill, Analys. C. i/i. 2). Les scolastiques avaient distingué des nomina primse et secundœ intentionis, c'est-à-dire des noms, propres ou communs, désignant des sujets concrets, des substances : Socrate, homme, maison ; — et des adjectifs, désignant des attributs ou qualités abstraites, lesquels ne peuvent exister que dans un sujet : blanc, jeune, vertueux. L'adjectif suppose un nom auquel il est ajouté ; à lui seul et par première intention, il ne peut rien nommer (^notare, denotaré) ; il ne peut

On devrait, semble-t-il, être d'accord sur le sens exact d'une notion comme celle de compréhension. La logique du concept, celle du jugement, celle du raisonnement reposent sur elle ; et quelle discipline a été exposée dans autant de livres et de cours pendant autant de siècles? La querelle du réalisme, du nominalisme et du conceptualisme, celle du nativisme et de l'empirisme, l'une et l'autre toujours renaissantes sous des aspects divers, auraient dû conduire à critiquer le sens et la valeur de cette notion. Il se trouve, au contraire, que rien n'est plus flottant, plus équivoque, plus obscur que la compréhension de l'idée de compréhension .

L'extension ou dénotation d'un terme est le nombre des individus contenus dans le genre, c'est-à-dire des jugements possibles dont il est l'attribut, sa compréhension ou connotation est le nombre des qualités communes aux individus du genre^ c'est-à-dire des jugements possibles dont il est le sujet. Si un terme est général, c'est-à-dire s'il est un concept, sa dénotation est infinie ; s'il est singulier, sa connotation est infinie.

Il n'y a aucun rapport entre l'extension de deux termes qui ne peuvent être l'attribut d'un même sujet, ni entre la compréhension de deux termes qui ne peuvent être sujets d'un même attribut. Ces termes sont hétérogènes.

Un concept est contenu dans un autre soit en extension soit en compréhension quand tous les jugements virtuels du premier sont des jugements virtuels du second. Un concept peut être partiellement contenu dans un autre ; ils ont des jugements virtuels communs.

Un concept est contenu en extension dans un autre quand tout sujet du premier est sujet du second. Tout animal qui est

qu'ajouter une détermination (conxotare) à ce qui est déjà nommé. « Connotativum (nomen est) quod significat aliquid primario et aliquid secundario. » (G. d'Occam, Summa tôt. log., I, 3, 1". 2, v. B. Cf. Prant*,, Gesch. der Logik, III, 364). Les noms de qualité (blancheur, jeunesse, vertu) sont une troisième sorte de noms. Stuart Mill et Bain les rangent parmi les noms dénotatifs.

Mais l'adjectif peut être pris substantivement, il devient nom et désigne des sujets par première intention. On désigne un genre et même un individu par ses qualités. Un mot n'a vraiment de signification que dans et par le jugement ; or le même mot peut être sujet ou attribut. Connotation et dénotation sont donc des fonctions des noms plutôt que des espèces de noms. Toute dénomination a en même temps une dénotation ou extension et une connotation ou compréhension.

En allemand, l'extension ou dénotation s'appelle Umfang, la compréhension ou connotation, Inhalt.

mammifère est vertébré : Mammifère est contenu en extension dans Vertébré.

Un concept est contenu en compréhension dans un autre quand tout attribut du premier est attribut du second. Tout ce qui estvrai du vertébré est vrai du mammifère. Vertébré est contenu en compréhension dans Mammifère.

66. — Quand un terme est contenu en extension dans un autre, le second est contenu en compréhension dans le premier. L'extension et la compréhension des concepts sont donc en raison inverse l'une de l'autre.

Deux concepts sont identiques quand ils sont faits des mêmes jugements virtuels. Ils ne diffèrent alors que par le nom et ces noms sont svnonvmes. Cependant l'un des deux noms peut exprimer une idée claire tandis que l'autre est une idée obscure; c'est ce qui arrive si l'une des deux dénominations est complexe au lieu d'être simple, et formée de concepts clairs. Dans ce cas l'idée claire est la définition de l'idée obscure: un concept obscur devient clair quand on a construit avec des idées claires un concept qui a même extension et même compréhension. Ainsi dans la langue vulgaire, Oiseau est un concept obscur; on ne sait si l'on doit reconnaître un oiseau dans certains animaux dont les ailes sont réduites à des appendices tout à fait impropres au vol ; on est tenté de considérer comme un oiseau une chauve-souris, qui vole très bien et dont le vol ressemble à celui d'un oiseau. Le concept d'un vertébré ovipare qui a un bec et des plumes est clair : on sait à quoi l'on reconnaîtra si un animal est ou n'est pas un oiseau.

L'extension d'un concept étant un nombre infini de sujets singuliers, dontla compréhension estinfinie, échappe aux prises de l'intelligence. On ne pourrait la connaître que par énumération ; or l'énumération de ces sujets singuliers est impossible parce qu'ils sont sans nombre. Au contraire la compréhension d'un concept peut être construite au moyen d'autres concepts en nombre limité. C'est le rôle de la définilion. On détermine l'extension d'un concept en déterminant sa compréhension. C'est pourquoi l'esprit pense par concepts et non pas par images.

Lorsque Socrate, qui ne sait rien, sauf qu'il ne âiait rien.

cherche une définition, d'ordinaire son interlocuteur, peu exercé au maniement de la dialectique, tourne d'abord sa pensée vers les sujets concrets que dénote le concept à définir; il tente une énumération impossible; il cherche à définir par des exemples. C'est la tendance ordinaire des enfants et des esprits sans culture. L'exemple est utile parce qu'il actualise les jugements virtuels impliqués dans le concept, et permet ainsi de saisir le rapport de la pensée abstraite avec le concret, de l'intelligible avec le sensible, du rationnel avec l'empirique, rapport qu'il est nécessaire de pouvoir saisir à tout moment, puisque la pensée tend toujours, en définitive, à l'action. Par l'exemple, la spéculation évite de perdre pied. On verra d'ailleurs plus loin, dans la théorie de la déduction, que l'exemple, c'est-à-dire le sujet singulier, est absolument nécessaire aux constructions de la pensée abstraite elle-même (i65). Mais l'exemple n'est pas une définition, et c'est une faute tout à fait élémentaire de logique que de vouloir définir par des exemples. C'est tenter d'épuiser l'infini.

67. — La dénotation et la connotation d'un mot peuvent s'entendre subjectivement et objectivement.

Cette distinction ne semble pas avoir d'importance en ce qui concerne la dénotation. Sans doute, vous et moi, nous n'attribuons pas le concept homme aux mêmes sujets, parce que nous ne connaissons pas les mêmes hommes; mais si nous nous entendions sur la connotation, nous ne risquerions pas d'être en désaccord sur la dénotation, car nous attribuerions ou refuserions la qualité d'homme d'après les mêmes règles. Nous admettons sans peine que le concept puisse être attribué à des sujets que nous ne connaissons pas dès qu'ils ont les caractères qui nous le font attribuer aux sujets que nous connaissons. C'est la connotation qui est la signification du mot, et décide de son emploi, c'est-à-dire de sa dénotation.

La connotation (ou compréhension) subjective d'un nom est la totalité des qualités qu'une personne donnée, à un moment donné, peut considérer comme contenues dans la signification de ce nom. Elle dépend naturellement de l'étendue des connaissances de cette personne à ce moment. S'instruire, c'est.

en général, accroître la connotation subjective des mots de son langage.

Elle peut varier de deux manières :

i** Ou bien les limites de la connotation restent les mêmes; si elles ont été fixées au moyen d'une définition, cette définition subsiste. Le cadre ne change pas, mais il se remplit, soit qu'une nouvelle expérience y importe des éléments nouveaux, soit que le raisonnement y fasse apercevoir ce qui y était enveloppé à notre insu. Si j'apprends une nouvelle propriété du triangle ou un nouveau détail de l'anatomie du chien, la connotation des notions de triangle et de chien s'enrichit pour moi sans s'élargir ni se restreindre, et leur dénotation reste la même.

2" Ou bien la nouvelle connaissance oblige à quelque remaniement des anciennes, et les limites mêmes de la signification du mot se trouvent changées ; on distingue ce que d'abord on confondait, ou, au contraire, un supplément d'information, une analyse plus pénétrante permet d'identifier ce qui semblait d'abord hétérogène. Une nouvelle définition est nécessaire, plus étroite ou plus large.

Ainsi, à mesure que nous nous instruisons, la compréhension subjective des mots, tantôt s'enrichit sans changer de limites, tantôt se resserre, s'étend ou se déplace.

On peut supposer un esprit qui serait, relativement à un objet, parfaitement au courant de la science de son temps, et exempt, sinon de toute erreur, du moins d'erreurs individuelles*. La compréhension subjective du nom de cet objet dans un tel esprit serait l'état de la science à ce moment relativement à cet objet. Il s'agit d'un esprit fictif, carie spécialiste parfaitement au courant n'existe pas. Cette notion si importante pour l'historien, l'état de la science à un moment donné, n'est possible que par cet artifice d'un esprit fictif, supposé exempt d'ignorances et d'erreurs individuelles, sachant tout ce qu'un homme de son temps peut savoir. La notion revêt

I. Il faut supposer qu'il partage les erreurs de la science de son temps, si elle en contient. Quand on parle de l'état de la science à un moment donné, on la prend telle qu'elle est, vraie ou fausse ; on ne peut la supposer débarrassée de ses erreurs, car ce serait ou remplacer l'erreur par une correction, donc ajouter quelque connaissance que la science ne possède pas encore, ou laisser vide la place de l'erreur, donc rejeter la part <Je vérité que contient d'ordinaire l'idée fausse.

ainsi le caractère de l'impersonnalité sans perdre celui de la subjectivité; sa compiéhension est encore un certain état mental. Par une fiction analogue, nous pouvons nous transporter au terme idéal de l'évolution de la science. Supposons vaincues toutes les difficultés accidentelles qui retardent la découverte de la vérité, celles qui seront vaincues plus tard et celles qui peut-être ne le seront jamais, et imaginons un esprit qui saurait relativement à un objet tout ce que l'esprit humain peut en savoir. Allons plus loin encore : négligeons les obstacles inhérents à la nature des choses ou à la nature de l'esprit humain, et imaginons un esprit qui saurait toute la vérité sur un objet, y compris ces vérités que personne ne saura jamais. C'est la compréhension ohjectwe de l'idée. Il est clair qu'il ne s'agit plus ici d'un état mental. La compréhension objective se compose de tout ce qui appartient à l'objet, de tout ce qui peut en être affirmé avec vérité.

68. — Le concept semble nous échapper par l'infinité de sa connotation comme par celle de sa dénotation. Mais les qualités qui peuvent être attribuées à un même sujet doivent être liées entre elles, dépendre les unes des autres; sans quoi nous n'aurions aucune raison de les considérer comme appartenant à un même sujet. Cette liaison des qualités ou propriétés entre elles, telle qu'on puisse passer de Tune à l'autre, peut être soit un ordre constant de simultanéité ou de succession, soit une relation nécessaire de subordination logique. Mais là où l'expérience et l'induction nous font découvrir un ordre constant, il y a certainement une nécessité logique, encore à découvrir. On doit donc penser que toutes les qualités qui appartiennent à un objet, tous les attributs qui composent la compréhension d'un concept, sont logiquement liés entre eux, que cette liaison soit déjà découverte, ou qu'on la cherche encore. Rien ne nous oblige d'ailleurs à considérer cette liaison logique comme une chaîne unilinéaire, telle que d'une propriété quelconque on ne puisse passer logiquement qu'à deux autres propriétés, savoir: par une déduction progressive, à celle qui en résulte, et par une déduction régressive (analyse), à celle dont elle résulte. Tout concept pourrait alors se dévider comme un peloton de fil. D'ordinaire, c'est plutôt un réseau : il y a beaucoup de manières de passer d'une maille

à l'autre. Mais il doit être possible, en partant d'une maille quelconque, de passer à toutes les autres, progressivement aux unes et régressivement aux autres, sans en excepter aucune et sans solution de continuité (88). En effet, si quelque maille ne pouvait être reliée logiquement au réseau, on ne pourrait en aucun sens dire qu'elle en fait partie ; et si le réseau se décomposait en deux parties qui ne se relieraient entre elles par aucune maille, on n'aurait pas un, mais deux réseaux, c'està-dire deux concepts indépendants, hétérogènes, irréductibles.

Par suite, il doit y avoir au moins une maille telle qu'en la prenant pour point de départ on puisse passer à toutes les autres par des déductions progressives, en d'autres termes, une propriété initiale dont toutes les autres soient des conséquences logiques. L'analyse n'a d'autre but que de la découvrir. Il est d'ailleurs très possible qu'on ait à choisir, soit arbitrairement, soit pour des raisons extralogiques, par exemple de commodité, entre plusieurs points de départ. Il peut y avoir plusieurs propriétés initiales, mais il n'y en a jamais qu'une à la fois, et dès que l'une a été choisie comme principe, les autres sont par là même réduites au rang de conséquences.

Cette propriété initiale, c'est V essence ou la définition essentielle.

69. — Keynes* propose de donner des sens difl^érents aux mots connotation et compréhension qu'on emploie à peu près indistinctement. La compréhension d'un terme serait l'ensemble de toutes les qualités connues ou inconnues qui peuvent être attribuées à ce terme dans un jugement vrai. On appellerait connotation, conformément à l'usage de Mill, non pas tout ce qui peut être dit universellement des sujets que le terme dénote, mais seulement les qualités propres à le définir, les caractères qui font ranger l'individu dans la classe, et décident de la convenance ou non-convenance du nom. Si d'autres qualités sont constamment liées aux caractères sans être comprises dans la définition, elles appartiennent à la compréhension, non à la connotation ; equiangle appartient à la compréhension du concept de triangle équilatéraly mais non à sa connotation, parce que le triangle équi-

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