On ne définit que des espèces
On les définit par un genre qui les enveloppe ; la définition ne saurait être claire si le concept du genre ne Test pas. La clarté d'un concept exige donc qu'il soit, non seulement défini^ mais classé.
Il n'en est pas tout à fait de même delà différence. L'espèce, clairement et distinctement définie, peut enfermer en elle des dissemblances et des oppositions qui engagent à la subdiviser. Ces subdivisions ne rendent pas le concept plus clair, mais elles en enrichissent la connaissance.
La définition suppose la classification des genres supérieurs et appelle la classification des espèces inférieures. Cependant en commençant par des genres supérieurs, arbitrairement choisis, et en procédant par division, on a peu de chances de rejoindre jamais les sujets singuliers, réels ou fictifs, naturels ou idéaux qu'on se proposait de classer. On commence par ces sujets singuliers, on les rassemble en espèces, on se contente de définitions provisoires, et on remanie fréquemment son travail. Les définitions claires et distinctes ne sont possibles qu'à partir des genres suprêmes.
92. — Toute classification est astreinte, en général, aux deux règles suivantes :
1° Elle ne doit pas laisser de résidu.
2" Il doit y avoir plus de ressemblance entre deux sujets réunis dans la même classe qu'entre deux sujets rangés dans des classes différentes.
i** La première condition est bien rarement réalisée dans la pratique : presque toutes les classifications contiennent une classe où l'on rassemble tout ce qui n'a pu trouver place dans les autres. On dit, d'ordinaire, que pour être exhaustive, la division doit être dichotomique. Deux différences hétérogènes ou même contraires ne forment point une dichotomie : on s'expose à rencontrer quelque sujet qui n'admette ni l'une ni l'autre ou qui les admette toutes deux. Seuls les caractères contradictoires n'admettent point de moyen terme. Tout genre peut être divisé en deux espèces par une même différence affirmée de l'une et niée de l'autre. Mais le caractère négatif peut réunir des sujets très disparates qu'il faut diviser par de nouvelles dichotomies. Quand on aura ainsi divisé, par dichotomies successives, un genre en trois, quatre, cinq ... espèces, la dernière sera toujours définie négativement; elle sera un résidu. La classification par dichotomies n'est exhaustive que parce qu'elle fait du résidu une classe.
La division du genre en espèces ne s'achève que si l'on définit le résidu par un caractère positif. Cette dernière définition sera l'assertion universelle que tout sujet du genre qui n'a pas un caractère P a un caractère Q, proposition qu'il faut démontrer par déduction ou par induction, car c'est l'énoncé d'un théorème ou d'une loi naturelle. Ainsi les végétaux phanérogames se divisent en plantes qui ont un seul cotylédon, et plantes qui en ont plus d'un. Mais c'est une loi naturelle que les plantes qui ont plus d'un cotylédon n'en ont jamais plus de deux.
Par conséquent, une classification se prouve.
Quand même la classification ne serait qu'un système de définitions nominales, de conventions arbitraires, choisies par l'esprit de la manière la plus avantageuse à ses opérations ultérieures, il y a dans une telle classification une définition réelle pour chaque division d'un genre en espèces. En effet la dernière espèce de chaque genre, en tant que résidu défini négativement, a pourtant une extension déterminée : lui appartiennent tous les sujets dont le genre est affirmé et dont toutes les autres espèces sont niées. Si on substitue à ce concept
négatif un concept positif, il faut démontrer qu'il lui est équivalent.
Il est vrai qu'on peut découper des espèces dans l'extension d'un genre et ne pas s'occuper de ce qui reste. Mais alors on définit et on ne classe pas.
2*^ La deuxième condition aussi est difficile à réaliser; tant qu'elle n'est pas remplie, on a une classification imparfaite, provisoire, bonne, en attendant mieux, pour acquérir des connaissances qui obligeront à la remanier.
Les mêmes objets peuvent être classés de beaucoup de manières différentes. La valeur d'une classification dépend de l'usage qu'on veut en faire. On néglige complètement les qualités des objets à classer qui n'ont point de rapport à la fin qu'on se propose. On peut par exemple ranger les livres d'une bibliothèque de manière à en faire tenir le plus possible dans les rayons : on les classera alors d'après le format sans avoir égard au contenu. On peut les grouper d'après la langue dans laquelle ils sont écrits, sans tenir compte du format ni des sujets traités. On peut les classer ou cataloguer par ordre de matières : alors on ne prend en considération ni le format, ni le nombre des volumes de chaque ouvrage, ni même Li langue. Les ressemblances entre les objets que la classification sépare, les différences entre ceux qu'elle rapproche n'importent pas si elles concernent les qualités qu'on a délibérément résolu de ne pas prendre en considération. La règle s'applique rigoureusement aux autres qualités.
Mais si le but qu'on se propose est d'acquérir une connaissance aussi complète que possible des concepts classés, la règle s'applique à toutes les qualités. Car alors on prend en considération toute la compréhension de chaque idée (jo), depuis le genre suprême dans lequel on la range, jusqu'aux espèces infimes qui se rangent en elle.
Cette remarque s'applique aussi bien aux objets imaginaires ou construits par l'esprit qu'aux réalités naturelles.
On peut appeler classifications a/'tificielles celles qui, étant faites en vue de quelque fin déterminée, ne font pas état de toutes les qualités des objets classés, et classifications naturelles celles qui, ayant pour fin la connaissance complète des objets classés, ne peuvent négliger aucune de leurs qualités. Ainsi les classifications artificielles peuvent s'appliquer à des GoBLOT. — Traité de Logique. lo
êtres naturels, les classifications naturelles à des sujets imaginaires ou idéaux.
On peut appeler classifications imparfaites celles qui ne satisfont pas aux deux règles ci-dessus, et notamment à la seconde : elles classent les objets d'après des caractères accidentels. Les classifications conformes à ces deux règles seront dites parfaites : elles classent les objets d'après leurs caractères essentiels. Les classifications imparfaites ont été souvent appelées artificielles. Les classifications des sciences naturelles doivent être à la fois parfaites et naturelles. Elles peuvent rendre de grands services sans avoir ces deux caractères, mais alors elles sont provisoires et ne valent que comme instruments de travail. Tel le marteau imparfait qui sert à en forger un meilleur, et dont parle Spinoza dans le De Emendalione^.
93. — Pour que les sujets réunis dans une même classe aient entre eux plus de ressemblances que les sujets rangés dans des classes différentes, il faut que les classes soient définies par des caractères importants. Un caractère est important, quand il est constamment ou nécessairement lié à beaucoup d'autres, soit qu'il les entraîne comme conséquences, soit qu'il les suppose comme conditions.
Tournefort, puis Linné constituèrent définitivement un grand nombre de genres et de familles de plantes, dont ils surent découvrir les caractères importants. Linné essaya, dans son Systema Naturae, de constituer un nombre réduit de grandes divisions comprenant tous les végétaux. Il s'arrêta à la considération des étamines et commença par les compter : pas d'étamines anandrie
une étamine monandrie
deux étamines diandrie
trois étamines triandrie, etc.
Arrivé à 12 étamines (dodécandrie), il renonce à les compter, parce qu il trouve des plantes dont les étamines sont en nombre indéterminé (polyandrie). Mais les végétaux qui ont le même nombre d'étamines peuvent n'avoir presque aucun autre caractère commun. De plus, il était obligé d'admettre les