‹ Traité de logique;Chapitre 48 sur 106 · I.— LE JUGEMENT ET LA PROPOSITION · texte numérisé non relu

I.— LE JUGEMENT ET LA PROPOSITION

96. — Personne n'a été plus dupe du langage que les logiciens. En traduisant la pensée, le langage la trahit souvent ; mais ici il n'y a pas trahison. On parle pour se faire entendre, on ne parle pas pour fournir un objet d'étude aux logiciens. Ce que l'on veut communiquer à autrui, transporter d'un esprit dans un autre avec le moins de déchet et aussi le moins d'eiTort possible, c'est le contenu de la pensée ; on ne cherche pas du tout à mettre en évidence ses caractères formels, qui sont tout ce que le logicien veut savoir.

Il est souvent malaisé de distinguer le jugement de la proposition, le raisonnement pensé du raisonnement exprimé. La confusion de la logique avec la grammaire générale est une faute grave à laquelle les logiciens n'ont guère échappé. Pour quelques-uns, c'est un parti délibérée D'une part, disent-ils, les produits du travail mental ne s'offrent à notre étude que revêtus de leur expression verbale ; d'autre part, les opéraions de l'esprit ont créé à leur image et ressemblance le mécanisme du langage.

S'il est vrai que, même quand il s'agit de notre propre pensée, les produits du travail mental ne se présentent que revêtus de leur expression verbale, ce que le logicien doit considérer, ce n'est pas la formule significative, mais sa signification. Le langage est très rarement construit comme la pensée

I. Entre autres, J, NEViitE Ketnes, Studies and Exercises in Formai Logic. ^« éd., 1906, Macmillan, p. 4-5.

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qu'il traduit. Ou s'exprime comme on peut, en tirant le meilleur parti des ressources du vocabulaire et de la grammaire. Les mots et leur syntaxe sont des formes toutes faites parmi lesquelles nous cherchons ce qui s'accorde le mieux avec nos concepts et leur enchaînement rationnel. Nous devons nous servir des mots que l'auditeur connaît et les unir d'après des règles qui lui sont familières. Il ne s'agit pas de copier dans le tissu des mots le tissu des idées, d'employer pour celui-là des fils correspondant aux fils de celui-ci et en même nombre, de les entre-croiser et nouer de la même manière ; il s'agit d'exciter l'auditeur à tisser dans son esprit une pensée pareille ou équivalente à la nôtre.

Le langage est presque toujours très elliptique : ce qui est sous-entendu, ce n'est pas l'accessoire et l'accidentel, qui ne se laisseraient pas deviner ; mais ce qui est si essentiel qu'on ne manquera pas de le suppléer. Une seule proposition peut rassembler en elle plusieurs jugements ; un seul jugement peut s'énoncer par plusieurs propositions, l'une complétant, limitant ou corrigeant l'autre. Le même jugement peut s'exprimer par une proposition affirmative ou par une négative, par une proposition catégorique ou par une hypothétique ; le sujet de la proposition n'est pas toujours le sujet du jugement, l'attribut pas davantage, et la copule grammaticale ne coïncide pas non plus avec la copule logique ; la proposition subordonnée dans le langage peut être, dans la pensée, le jugement principal, etc.

Les logiciens ont souvent confondu les formes du jugement et du raisonnement avec les formes grammaticales. Les logisticiens commettent une erreur beaucoup moins lourde, mais de même nature, en substituant au langage ordinaire un langage artificiel, plus parfait, plus rigoureux, plus exclusivement logique, imité de celui des mathématiciens. Ce langage est un vêtement mieux ajusté, plus collant, si l'on peut dire, et l'on s'égare moins en traçant les contours de la pensée ainsi vêtue. 11 vaut mieux les tracer d'après la pensée toute nue. Sans doute, les logisticiens n'analysent point la pensée d'après la notation qu'ils ont imaginée, et dont ils pourraient d'ailleurs se passer. Cependant la réduction, par exemple, de tout jugement d'inhérence à un rapport d'extension ne résulte-t-elle pas du mode de notation une fois adopté ? N'ont-

ils pas choisi cette interprétation parce qu'elle se prête à un mode de notation commode et simple ?

Eviter cette confusion de la pensée et du langage conduit à un remaniement complet de la logique formelle. Sous un aspect un peu différent, nous retrouverons, il est vrai, la plupart des résultats de la tradition. Mais des points obscurs s'éclairciront ; il nous semble même que plusieurs controverses très anciennes et très persistantes doivent prendre fin. Enfin et surtout, nous pourrons comprendre plus exactement la nature du syllogisme, le distinguer du raisonnement déductif, et marquer sa fonction dans le raisonnement.

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