I. Sophiste
3. Cf. Kant, Critique de la Raison pure, a* éd., p. 787. — Lotze, Logik, p. 61. — SiGWART, Lo^iTc I, p. 119, 260. — HôFFDiNG, La Pensée humaine, p. 77. — Me.'«edemos d'Erktrie, ap. DioG Laert, II, i35.
Remarquons d'abord que les jugements affirmatifs peuvent aussi s'énoncer au moyen d'une formule modale : Vous auriez tort de nier ou de douter que.,. Le caractère dialectique et polémique, — « pédagogique et social », dit M. Bergson, — des jugements négatifs appartient aussi à beaucoup de jugements affirmatifs. L'affirmation peut être une protestation contre une négation possible, elle peut, elle aussi, a viser quelqu'un et non pas quelque chose ». C'est ailleurs qu'il faut placer la distinction. Ou bien le jugement, affirmatif ou négatif, est la réponse à une interrogation, le résultat d'un examen, la clôture d'un débat, la fin d'un doute. Alors le oui suppose la possibilité du non comme le non la possibilité du oui. Ou bien le jugement se fait d'emblée, sans doute ni examen antérieur; il n'est pas une réponse, mais une information qui survient et qu'on ne demandait pas. Alors il ne peut être qu'affirmatif. C'est le cas de l'assertion impliquée dans toute perception.
Ce caractère de contestation manque aussi dans les jugements irréfléchis auxquels convient parfaitement le nom de préjugés, jugements qu'on forme sans avoir jamais pensé à la possibilité du jugement contradictoire. On ne les formule guère, parce qu'on ne les remarque pas; les remarquer, c'est déjà les mettre en question. C'est d'ordinaire la discussion, avec autrui ou avec soi-même, qui les fait découvrir. Ils peuvent être négatifs aussi bien qu'affirmatifs. Mais il y aurait lieu d'examiner si le préjugé négatif n'est pas enveloppé dans quelque autre préjugé affirmatif. Autrement ne serait-il pas une absence de jugement plutôt qu'un jugement négatif?
L'évidence immédiate peut sembler comparable à une perception directe, à une manifestation du vrai. Mais la nécessité du jugement affirmatif ne peut signifier que l'impossibilité du jugement négatif. L'alternative est donc nécessairement présente ; seulement elle n'est pas l'opposition de deux jugements possibles; c'est l'opposition de deux propositions dont l'une, purement verbale, ne traduit aucun jugement. L'évidence que La partie est plus petite que le tout est l'impossibilité d'un jugement qu'exprimerait la proposition Quelque partie n'est pas plus petite que le tout, la constatation logique que cette formule artificiellement construite selon les lois de la grammaire ne traduit aucune pensée.
Il n'est donc pas exact de dire, avec M. Bergson : « Une pro-
position affirmative traduit un jugement porté sur un objet; une proposition négative traduit un jugement porté sur un jugement », car l'un n'empêche pas l'autre. Il faut dire : dès qu'il résulte de quelque examen, dès qu'il répond à une interrogation, le jugement négatif est le rejet d'une affirmation possible, le jugement affirmatif le rejet d'une négation possible. Même dans le cas du préjugé, même dans le cas de la perception, on peut envisager, au moins après coup, la possibilité du jugement contradictoire ; même dans le cas de l'évidence immédiate, on peut envisager la proposition qui exprimerait le jugement absurde. Toute assertion affirmative ou négative impliqué le rejet de l'assertion contradictoire. Il n'y a pas là un jugement sur un jugement, car les deux n'en font qu'un.
104. — La qualité des jugements comporte-t-elle une troisième espèce, telle que les jugements « indéfinis » de Kant? Non certes, car le principe de contradiction, loi essentielle du jugement, est précisément qu'il n'y a pas de troisième terme entre l'affirmation et la négation.
Kant reconnaît d'ailleurs explicitement que la logique ordinaire a parfaitement raison de ne pas tenir compte des jugements indéfinis ; la distinction qu'il propose n'intéresse que la logique transcendentale. Le pur logicien fait abstraction de toute la matière des jugements; peu lui importe dès lors que le prédicat soit positif ou négatif, la validité des opérations restant la même dans les deux cas ; il importe seulement s'il convient ou ne convient pas au sujet. Pareillement, le mathématicien, après avoir établi qu'une expression de la forme a — b, qui représente une opération impossible si b'^ a^ est toujours susceptible d'une interprétation et que la- valeur des formules qui la contiennent n'en est pas affectée, poursuit ses calculs sans tenir compte de la valeur absolue ou relative des quantités a et b. La logique transcendentale, au contraire, a besoin d'une table complète de tous les moments de la pensée ; elle doit donc considérer aussi la valeur ou le contenu de cette affirmation qui se fait au moyen d'un prédicat négatif.
Comme il ne s'agit pas ici de logique transcendentale, nous pourrions peut-être penser que la subtile distinction de Kant ne nous concerne pas. Cependant comment la qualité pourrait-
elle ne donner lieu qu'à deux espèces de jugements en logique ordinaire tandis qu'elle en compterait trois en logique transcendcntale ? Si le jugement négatif est une protestation contre quelque jugement aiïîrmatif, ne faut-il pas admettre un jugement aiïîrmatif qui serait une protestation contre un jugement négatif, ce qui est précisément le jugement indéfini de Kant ? 11 suffit d'ailleurs de se souvenir des inextricables difficultés dans lesquelles, à la suite des Eléates, le Tout ou Rien du principe de contradiction a jeté la dialectique, pour ne pas laisser derrière soi une pareille question.
Le même jugement peut très souvent être énoncé soit par une proposition affirmative soit par une négative, car beaucoup d'attributs signifient une négation, une privation ou une limite (52-55). Ou ils sont négatifs, ou ils contiennent quelque négation. Il est ordinairement possible de reporter cette négation sur le verbe en remplaçant l'attribut négatif par le positif correspondant. Quatre cas peuvent se présenter :