Affirmation d'un attribut négatif: A est non-B
IX' Négation d'un attribut négatif: A n'est pas non-B.
Il y aurait donc, non pas trois, mais quatre espèces (au moins) de jugements relativement à la qualité. Les propositions de la forme 4 ne sont pas rares : Cette question n'est pas sans importance ; Cet accident n'était pas impossible à prévoir. On peut affirmer sous la forme d'une protestation contre une protestation contre une affirmation. La liste pourrait s'allonger indéfiniment. Ce langage n'est pas dénué d'impertinence est une proposition de la forme A n'est pa^ non-{non-B).
Il est clair que la proposition 3 ne diffère que par la forme verbale de la proposition 2. Elles expriment le même jugement. La différence est aussi purement verbale entre les propositions I et Ix. Il suffit qu'il existe dans la langue un couple d'attributs comme égal et inégal, mortel et immortel, juste et injuste pour que le même jugement puisse être formulé indifféremment par une proposition affirmative et par une négative. L'une des deux expressions peut être plus claire, plus usuelle, plus naturelle que l'autre ; la langue peut manquer de
ressources pour l'une des deux, et, à cet égard, les langues ne sont pas identiques. Quelle est la vraie qualité du jugement qui s'exprime indifféremment par des propositions de qualité contraire ?
Si le langage a recours aux formes détournées 3 et 4 dont l'une contient une négation qui détruit une affirmation, l'autre deux négations qui se détruisent, c'est que les ressources verbales, à un certain moment, lui ont manqué pour s'exprimer dans les formes directes i et 2. On a forgé le mot qui manquait en ajoutant un préfixe ou sufïixe négatif ou privatif à un terme existant. Mais le jugement qu'il s'agissait d'exprimer était l'aflirmation ou la négation d'un attribut positif*.
On voit donc que, si la catégorie de la qualité donne lieu à quatre sortes de propositions et davantage, elle n'admet que deux formes de jugements. Le 'jugement affirmatif est l'affirmation d'un attribut positifs le jugement négatif la négation d'un attribut positif.
L'usage des attributs négatifs n'est pas sans inconvénients. La forme affirmative de la proposition donne l'illusion qu'ils ont un sens positif; on peut confondre la négation du "positif avec l'affirmation de son contraire; les attributs négatifs sont ainsi une source de confusions et de paralogismes. D'ailleurs, il est souvent difficile de discerner si un terme est positif ou négatif; il peut être positif de forme et négatif de sens, et réciproquement (54). L'évolution des mots rend parfois méconnaissable le suffixe ou préfixe négatif; il peut même n'avoir jamais existé : vide, pauvre, lâche expriment des idées négatives, simple ne signifie guère quindiç'isible. On sait les discussions qu'a soulevées le mot Infini. Tantôt il signifie la négation de toute limite, et la limite étant elle-même une négation, il est alors un terme positif: dire que Dieu est infini, c'est affirmer de lui tout l'être et rejeter de lui toute négation de l'être. Tantôt l'infini est la possibilité de toute limite, la
I. Les jugements ramenés ici à l'unité sont identiques quant à leur contenu logique, à ce qu'ils énoncent de vrai ou de faux ; mais l'expression verbale peut avoir pour but non seulement d'exprimer la pensée, mais de l'envoyer à son adresse. Vous vous tromperiez si vous pensiez que cette question est sans importance — Ne cherchez pas à vous justifier en disant que cet accident était impossible à prévoir. Le langage exprime la pensée en action, avec son mouvement, sa portée, sa fonction agressive ou défensive. Tout cela est bien diflerent de sa signiBcation et de sa valeur logiques.
négation de toute détermination actuelle de la limite (auquel
cas on devrait plutôt dire indéfini) ; c'est alors un terme
néffatif.
Quelques-unes des difficultés relatives à la preuve de l'immortalité de l'ame semblent provenir de ce genre de méprises. L'immortalité est la négation de la mort ; la mort est la négation de la vie à partir d'un certain instant ; en sorte que l'idée en apparence négative d'immortalité est, au fond, l'idée positive de survie. La proposition négative. L'âme n'est pas mortelle et la proposition « indéfinie » L'âme est immortelle expriment donc l'une et l'autre le jugement afflrmatif que la vie de l'âme continue après que la vie organique a cessé. Mais croyant n'avoir à démontrer qu'une proposition négative, on fait usage d'un argument qui serait en efï'et suffisant pour établir une négative. On montre que le mode de destruction d'un organisme ne convient pas à une substance simple. Il en résulte bien que la mort du corps ne peut pas se dire de l'âme définie comme substantiellement distincte et simple. Il n'en résulte pas l'affirmation positive de la survie de l'âme.
Il y a des attributs négatifs dans la proposition ; il n'y en a pas dans le jugement. Le terme négatif est un phénomène linguistique et grammatical plutôt qu'un élément logique. Il est d'ailleurs rationnellement impossible. Affirmation et négation ne peuvent se dire que du jugement, car elles impliquent l'assertion. Pris séparément les concepts peuvent former entre eux des contrastes, ils ne sauraient être contradictoires. C'est sans doute la raison obscure pour laquelle on ne parle pas de concepts affirmatifs, mais de concepts positifs: on entend par là un attribut qui pourra être affirmé ou nié de quelque sujet. L'attribut négatif contient déjà en lui, outre le concept positif, la qualité négative du jugement dans lequel il entrera. De même qu'en algèbre un terme négatif est un terme à retrancher, une dette, un déficit, une soustraction virtuelle, de même un attribut négatif est un attribut à nier de quelque sujet, une infinité de jugements négatifs virtuels (62).
106. — L'expression d'un jugement négatif par une proposition affirmative exige une condition qui n'est pas toujours observée, c'est que l'attribut négatif de la proposition soit bien la négation de tout l'attribut positif du jugement.
Car si la négation ne porte que sur une partie de l'attribut, on obtient un terme contraire et point du tout la négation du même terme. Beaucoup de termes négatifs en apparence sont en réalité positifs, car ils ne signifient pas la négation éventuelle de l'attribut positif correspondant, mais l'attribut contraire. Ainsi ce jugement Cet acte n'est pas moral n'équivaut pas à celui-ci Cet acte est immoral, car un acte peut être indifférent. L'immoralité ne se réduit pas au caractère négatif absence de i^aleur morale ; elle implique l'idée positive de transgression de la loi.
Les difficultés dialectiques soulevées par le Tout ou Rien du principe de contradiction viennent de ce qu'on a appliqué ce principe à des concepts au lieu de l'appliquer à des jugements. "EjTiv Yj c'Jx £7T'.v, disait Parménide. S'il avait entendu par là : Il faut qu'un jugement soit ^rai ou faux, il nj a pas de milieu, ou bien : Il faut qu'un attribut positif soit affirmé ou nié d'un sujet, et il n'y a pas de milieu, il n'eût commis aucune erreur. Mais il appliqua ce principe à des concepts et entendit: Il n'y a pas de troisième terme entre Vêti^e et le non-être, d'où il conclut l'impossibilité du devenir.
Pour qu'un jugement soit vrai, il faut que l'attribut tout entier convienne au sujet tout entier. Dès qu'une parcelle de l'attribut ne convient pas au sujet ou que l'attribut ne convient pas à une parcelle du sujet, le jugement est faux et le jugement négatif correspondant est vrai. On dit souvent qu'il y a dans une opinion du vrai et du faux. C'est dire que cette opinion est fausse. Seulement, il suffit parfois d'y apporter une correction, même légère, une réserve, une limitation, pour qu'elle devienne vraie. Dans ce cas, c'est un autre jugement qui est vrai.
Nous pouvons donc conclure que, relativement à la qualité, il n'y a que deux sortes de jugements, l'affirmatif et le négatif, qu'on ne saurait en admettre une troisième espèce sans ruiner le principe de contradiction, loi essentielle du jugement; qu'enfin, si l'on prend soin de démêler, à travers les voies souvent indirectes et détournées du langage, le vrai jugement, si l'on réussit à découvrir la forme logique de la pensée sous son enveloppe verbale, le jugement catégorique affirmatif est l'affirmation, le jugement négatif la négation d'un attribut toujours positif.
107. — Dans le langage, le même jugement peut s'exprimer par une proposition affirmative ou par une négative selon que Ton emploie l'attribut positif ou l'attribut négatif. Ex: L'âme est immortelle — L'âme n'est pas mortelle. Il en résulte que le même raisonnement peut souvent être formulé en deux modes différents :
/>>A/-. Tout homme est mortel
dk. Pierre est homme
/A. donc, JPierre est mortel
Nul homme n'est immortel cE.
Pierre est homme Ik.
donc Pierre n'est pas
immortel rEnt.
On passe ainsi d'un mode affirmatif à un mode négatif d'une même figure et réciproquement, en substituant l'attribut négatif au positif, ou réciproquement (Darii et Festino ; Cesare et Camesties ; Festino et Bar^oco, etc.). La difTérence des formes verbales ne répond donc pas toujours à la difTérence des raisonnements.
C'est que l'affimation et la négation peuvent être quelque chose de plus que des propriétés purement formelles des jugements, puisqu'elles ne sont pas indépendantes de la signification des termes. Pour pouvoir les considérer en logique comme des propriétés purement formelles, il faut pouvoir ignorer la signification des termes, les remplacer par exemple par des lettres et raisonner au moyen des relations logiques entre ces termes sans avoir besoin de connaître ce qu'ils signifient. Il faut et il suffit pour cela que les jugements et les raisonnements formés de ces jugements comportent toujours une interprétation quand on remplace les lettres par les termes qu'elles représentent. Cette condition est comparable à celle de l'interprétation des quantités négatives et des imaginaires en algèbre.
Or à tout jugement de forme affirmative correspond un jugement de forme négative au cas où l'attribut serait négatif et réciproquement ; mais la substitution donne-t-elle lieu à une forme de raisonnement équivalente et régie par les mêmes règles ?
Il ne le semble pas, car les jugements négatifs universels sont convertibles tandis que les affirmatifs universels ne le sont pas, les particuliers aftimatifs sont convertibles tandis que les
particuliers négatifs ne le sont pas (i-^y, i48). Les jugements négatifs sont moins instructifs et, comme dit l'école, plus faibles, pejores, que les affirmatifs.
Si, dans un syllogisme, un terme est deux fois attribut, en remplaçant le négatif par le positif ou le positif par le négatif et en changeant la qualité des propositions, on obtient le syllogisme correspondant de la même figure, et il est équivalent.
Mais si un terme est attribut dans une proposition et sujet dans une autre, l'attribut négatif doit rester négatif et figurer avec sa négation dans l'autre proposition ; or la négation du sujet ne peut être reportée sur le verbe. Ex :
Aucun de ces accusés n'a été acquitté;
Quelqu'un de ces accusés est innocent ;
Donc quelque innocent n'a pas été acquitté.
Si on remplace la mineure par la négative
Quelqu'un de ces accusés n'est pas coupable la conclusion est impossible, et pourtant la mineure exprime le même jugement. Si l'on concluait
Quelque non-coupable n'a pas été acquitté, le petit terme serait non-coupable, c'est-à-dire innocent.
Certains syllogismes catégoriques ne peuvent donc être formulés qu'à l'aide de termes négatifs.
Mais ces syllogismes ne sont catégoriques qu'en apparence; en réalité, ils sont hypothétiques. Un terme négatif ne peut être sujet, car il signifie la possibilité d'une négation ; un sujet négatif est une hypothèse négative. Si l'on rend à la précédente conclusion sa forme hypothétique, le syllogisme redevient régulier :
Si quelque accusé n'est pas coupable, il n'en résulte pas qu'il soit acquitté.
Dans le jugement hypothétique, en effet, il n'y a pas de confusion entre la négation portant sur la copule, et qui signifie l'exclusion du conséquent par l'antécédent, et le caractère négatif de l'antécédent ou du conséquent.