I . Cette expression est de Voltaire
nues, le monde de l'expérience serait tout pénétré de clarté : nous pourrions, en partant de son état présent, reconstituer toute son histoire passée et prévoir toute sa destinée à venir :
Immensum video per inane geri res.
On ne voit pas ce qui resterait à découvrir. Les lois ellesmêmes ne seraient plus seulement des relations constantes, ni même des relations empiriquement nécessaires ; elles seraient sans doute des relations logiquement nécessaires. Car l'obscurité de la connaissance empirique parait venir uniquement de ce qu'elle est toujours incomplète et superficielle : sous la liaison constante, établie par induction, nous soupçonnons une liaison nécessaire, un ordre qui ne pourrait pas ne pas être, mais dont le détail nous échappe. En présence d'une loi connue dont nous ignorons la raison, nous nous demandons quels faits inconnus et quelles lois inconnues déterminent les choses à être ainsi. L'histoire du progrès de la science montre que la connaissance s'éclaire à mesure qu'elle s'approfondit, gagne en intelligibilité en même temps qu'en richesse. Quand ce qui était obscur et caché est enfin amené à la lumière, il devient lui-même lumière : le connu s'explique par l'inconnu qui se découvre. Sans doute un monde complètement intelligible est une hypothèse qu'on ne peut même pas envisager, même en y joignant l'hypothèse, d'ailleurs inconcevable, d'un esprit infini ou parfait*, car nous ne connaissons d'autre nécessité que celle qui s'exprime par le jugement hypothétique ; or un tel jugement ne peut être qu'un postulat ou une conséquence démontrée, en sorte que l'intelligible est toujours suspendu à l'inintelligible, le logiquement nécessaire au logiquement arbitraire. Mais toute obscurité du réel est une apparence de contingence qu'il s'agit de réduire, toute recherche d'explication est la recherche d'une nécessité, c'est-à-dire d'une loi. Il est donc impossible de faire dans la nature deux parts, deux domaines ou deux ordres, celui des causes et celui des fins, d'y distinguer deux règnes, celui de la causalité et celui de la finalité. Le déterminisme revendique tout pour lui seul.
Et pourtant il y a de la finalité. Il ne sert à rien de la con-
I. Non pas l'un et l'autre à la fois, car ces deux concepts s'excluent : l'infini ne peut être parfait, le parfait ne peut être infini.
tester, de dire par exemple que l'œil n'est pas fait pour voir, que l'organisation du cœur n'a pas pour raison d'être de faire circuler le sang. On n'esquive pas la difficulté par de telles défaites, car la finalité est un fait d'expérience dans l'art et l'industrie de l'homme et en général dans toute activité réfléchie, soit individuelle soit sociale. Nous savons par le témoignage de la conscience que nous poursuivons des fins, qu'elles sont les raisons de nos actes et qu'ils ne s'expliquent que par elles. Le logicien surtout ne peut pas se refuser à faire une place à la téléologie, car il n'y a pas de fait de finalité plus manifeste qu'une méthode. Si la finalité était en biologie une apparence illusoire, que dissiperait une connaissance plus approfondie des lois physico-chimiques, comme un fantôme s'évanouit à la lumière, on n'aurait rien gagné : on la retrouverait dans les sciences de l'esprit et dans les sciences sociales. Il est donc impossible qu'il y ait un conflit quelconque entre la causalité et la finalité, entre le déterminisme et la téléologie. Si un tel conflit existait, et s'il fallait choisir entre une nécessité qui exclut les fins et une contingence qui leur fait place, c'est ce dernier parti qu'il faudrait prendre, car le premier serait la négation de l'activité humaine. Comment le méca-
nisme intempérant qui répudie la finalité pour sauver la physique ne s'aperçoit-il pas qu'il supprime le physicien ? Si le déterminisme revêt assez naturellement la forme du mécanisme quand il s'agit de la matière inanimée, ou même de la matière vivante abstraction faite de l'organisation et de la vie *, ou bien le mécanisme n'est que l'un des modes de la détermination des faits par les faits, et il y a un déterminisme qui n'est pas mécaniste, — ou bien le mécanisme lui-même est susceptible de s'étendre jusqu'à envelopper des relations de finalité. En tout cas, il est impossible que la causalité exclue la finalité, puisque la finalité est un fait.
Bien plus, loin de faire place à la finalité, la contingence la ruine. Le déterminisme est aussi bien le postulat de la téléo-
I. Nous n'avons pas à examiner dans ce livre les hypothèses générales imaginées pour rendre compte de vastes systèmes naturels, la matière, la vie, la pensée, ni à caractériser le genre de services qu'elles peuvent rendre à la science, ainsi que les difficultés qu'elles soulèvent. Ces problèmes ressortissent à l'épistémologie et à la philosophie de la nature plutôt qu'à la logique proprement dite. Nous étudions ici le raisonnement et non des raisonnements.
logie que du mécanisme. En efi'et, la fin ne peut ^tre fin si elle n'est un résultat, elle moyen n'est pas moyen s'il n'est pas cause. Quiconque poursuit une fin se lie à la nécessité des lois qu'il utilise. Si nous connaissions toutes les lois, il y aurait parmi elles des lois de finalité ; si nous connaissions toutes les causes, il y aurait parmi elles des causes finales, c'est-à-dire des causes dont la nature serait telle qu'elles orienteraient des séries.
217. — 11 ne saurait être ici question d'une métaphysique de la finalité. Il s'agit, au contraire, de montrer qu'elle est une notion positive, qu'elle a sa place dans la science, qu'elle y est présentement utilisée, qu'elle est une interprétation légitime et nécessaire des faits, au même titre que la causalité. Pour cela, il nous faut écarter certaines conceptions de la téléogie qui ne comportent aucune application et ne sont point des instruments de connaissance \ Ne nous arrêtons pas au finalisme théologique ou providentiel, soit qu'il introduise le surnaturel dans la nature en multipliant les miracles, soit qu'il rende compte des faits de finalité par les intentions primordiales du Créateur. Si les causes finales sont en Dieu, nous ne pouvons les y aller chercher. Mais la téléologie de Kant, reprise depuis par divers philosophes, est passible du même reproche d'agnosticisme.
La difficulté la plus sérieuse que présente la notion de finalité est que l'on ne peut expliquer ce qui est déjà par ce qui n'est pas encore, le présent par le futur, la cause par son effet : la finalité semble consister en ce que l'ordre logique est le contraire de l'ordre chronologique des termes. Si l'on restreint l'idée de finalité au rapport du tout et des parties, qui sont donnés simultanément, on n'est pas plus avancé, car si le tout ne fait que résulter des parties, il n'en est pas la fin ; pour qu'il y ait finalité, il faut que le tout détermine ses parties soit à exister, soit à être ce qu'elles sont. Mais comment peut-il les déterminer, puisqu'il n'existe pas sans elles ? C'est encore le temps qui est l'embarras et l'obstacle : la cause doit être donnée antérieurement à son effet, la raison d'être doit précéder l'être.
I. Cf. La finalité en biologie. Bev. philosophique, cet. igoS, article écrit à propos d'une correspondance sur la question des causes finales entre Ch. Richct et Sully Prudhomme.
Kant a cru résoudre la difficulté en la transportant en dehors du temps. Le temps n'est qu'une forme de la représentation; l'être, en son essence, est intemporel. La finalité, comme la liberté, est exclue du monde des phénomènes : tout ce qui est soumis à la loi du temps est soumis du même coup à la loi du mécanisme, de la détermination de l'après par l'avant; mais dans l'être en soi, où s'évanouit toute distinction d'un passé et d'un avenir, la finalité, comme la liberté, est possible. Dans les phénomènes, manifestations toujours incomplètes et déformées de l'être caché, le postérieur ne saurait être, il est vrai, que l'effet et le résultat de l'antérieur, mais, dans le fond des choses, il peut en être la raison. Lorsque nous concevons la finalité comme une détermination du moyen par une représentation anticipée de la fin, comme il arrive dans l'activité réfléchie de l'homme, nous ne saisissons pas la finalité véritable, mais seulement cette ordonnance de faits successifs par laquelle la finalité cachée s'exprime dans le monde des apparences empiriques, de même qu'en cherchant à découvrir la liberté dans la succession des phénomènes psychologiques, nous ne saisissons que le déterminisme par lequel la liberté s'exprime dans le monde des faits ^
Malheureusement, après être sorti du temps, il faut bien y rentrer ; et le problème qu'on avait résolu, ou plutôt qu'on ne pouvait plus poser quand on était dehors, on le retrouve aussitôt qu'on y rentre.
0. Hamelin a remanié d'une façon fort originale cette doctrine kantienne. Il repousse toute conception en vertu de laquelle, dans un ordre de phénomènes soumis au déterminisme, quelque chose pourrait être nommé fin et quelque chose moyen-. « Dira-t-on que les devenirs, ou les êtres, auxquels aboutit le jeu total du mécanisme, présentent bien
1. 0. Hamelin se demande avec raison « si la liberté et la finalité ne sont pas pour Kant une seule et même chose. » Essai sur les Éléments principaux de la représentation, p. 3o6.
3. C'est peut-être à mes articles de la Revue philosophique (1899) et de la ftevue de Métaphysique (La finalité sans Intelligence, 1900) que fait allusion 0. Hamelin, en parlant de cette définition de la finalité « avancée par quelque penseur soucieux de faire une part à la téléologie, tout en s'attachant à ne rien introduire dans la nature qui pût s'appeler intelligence ou concept. » Il eût pu dire avec plus de justesse que mon souci était de ne pas exclure de la nature l'intelligence et le concept ; car c'est véritablement les exclure de la nature que de reléguer leur action efficace daas le monde inaccessible des purs noumènea.
réellement de la finalité ? Ce serait là commettre une méprise, un faux sens, qu'un peu de précision fait ressortir. Les devenirs ou les êtres en question offrent sans doute la même ordonnance que s'ils recelaient de la finalité. Cependant ils n'en contiennent pas. » Ce n'est pas montrer de la finalité dans le monde que montrer un monde « tel que la finalité l'aurait fait* ».
C'est dans le concept qu'Hamelin croit trouver la finalité véritable, non pas qu'elle soit la détermination et la direction de l'action par le concept; elle est le concept lui-même. « Une condition téléologique doit déterminer le conditionné par un mode d'influence qui n'ait rien de commun avec la causalité... Pourquoi a-t-on cherché la finalité dans une action exercée par le concept, et non dans le concept lui-même?... La finalité n'est pas la conformité à l'idée : elle est l'idée, pourvu que, comprenant bien l'idée, au degré où elle est prise ici, on se rende compte que c'est une organisation qui s'invente elle-même, un plan qui se dresse lui-même. »
Le concept, ou l'idée, dont il s'agit ici est, point n'est besoin de le dire, intemporel. Il échappe donc, ainsi que le noumène de Kant, aux difficultés de l'avant et de l'après. Bien plus, il n'a pas besoin, pour exister, d'être contenu dans une pensée. Ce n'est pas le concept conscient, « mais seulement celui qui est d'un degré au-dessous de la conscience, celui qui est pur objet sans savoir encore se poser pour tel ». Bref, ce concept est une essence^, le concept et l'essence étant, (( pour employer le langage de la scolastique, la chose objective, détachée de V entendement et posée en soi, autant qu'une telle abstraction peut l'être... La finalité, c'est la rationalité complète de l'objet, ou du moins de ce qui sera tout prêt à se réaliser comme objet; mieux encore : c'est l'objet possible se conférant la rationalité complète. »
Ce concept est bien près de l'idée de Platon. Il est en
1. D'ailleurs les lois qui expriment le déterminisme des phénomènes ne nous montrent pas la causalité dans le monde ; elles nous montrent un monde tel que la causalité l'aurait lait. C'est pourquoi O. Hamelin trouve que « le mécanisme n'est point une réalité par soi, quelque chose qui se suffise » (/. c).
2. « Le mot de concept, dont nous usons ici comme d'un synonyme du mot d'essence... » p. 3 20. « Ne nous arrêtons plus à nous demander si le concept ne suppose pas préalablement la conscience : prenant le concept dans une acception objective, nous entendons tout de suite par concept une essence », p. 817.
336 LE RAISONNEMENT TÊLÉOLOGIQUE
dehors du temps, en dehors de l'esprit humain et en dehors de tout esprit. Il a son principe dans le bien, sa raison d'être dans sa propre perfection^ tant il est vrai que le platonisme est la métaphysique même, et que, si un métaphysicien n'arrive pas au platonisme, c'est qu'il s'arrête en route, par timidité ou par faiblesse. La seule différence, c'est que le concept (ou l'essence) d'Hamelin n'est pas éternellement immobile, comme un modèle de perfection, un paradigme; il est actif et comme vivant : il se construit lui-même, par une synthèse intemporelle. Or cela, ce n'est pas s'éloigner du platonisme, c'est le dépasser et l'aggraver.
218. — Si cette doctrine a quelque valeur, sa richesse doit pouvoir se monnaver. En quoi un telle conception de la finalité peut-elle servir à résoudre, à discuter ou simplement à poser un problème de physiologie ou de biologie ? Quel rôle pourrait-elle jouer dans les réflexions que suggère à un savant un organe dont la fonction est inconnue, ou mal connue, comme la rate, les capsules surrénales, la prostate ou le corps thyroïde ? Mettons le maçon au pied du mur. Voyons-le à l'œuvre .en présence de ces organes en voie de régression qui n'ont plus de fonction, mais s'expliquent par celle qu'ils ont eue chez des espèces ancestrales, comme la glande pinéale, le muscle plantaire grêle, diverses anomalies anatomiques, etc. Qu'il nous montre les problèmes qu'il a résolus ou simplement éclairés. Qu'il nous signale dans l'œuvre accomplie d'ores et déjà par les physiologistes l'utilisation, latente et inconsciente si l'on veut, de tels modes de connaissance ou d'interprétation î C'est impossible, parce qu'en revenant au donné empirique nous retombons sous la loi du temps et partant sous celle du déterminisme. Sans doute il est bien possible que le tréfonds mystérieux de la nature contienne la raison de ce qui se passe à sa surface ; mais puisque nous ne pouvons soulever le voile d'apparences phénoménales qui manifeste tout à la fois et qui cache les réalités véritables que pour apercevoir d'autres voi-
I. « Toute essence du degré que nous considérons, qu'elle soit faite de parties simultanées ou de devenirs, est ordre et harmonie, c'est-à-dire qu'elle est par l'ordre et l'harmonie en tant qu'elle est ordre et harmonie : ce qui revient à professer, en employant des mots dont le seul tort est d être trop psychologiques, que toute essence est bonne en ce sens qu'elle est par le bien. » Ibid., p. Sati.
les d'apparences également phénoménales, nous expliquerons les phénomènes par les phénomènes ou nous ne les expliquerons pas. De telles conceptions n'ont point de contact avec la science, qui se fait sans elles. C'est leur condamnation ; c'est aussi leur châtiment.
Saluons la beauté du ciel mystique où régnent ineflablement, mais se dérobent le « syllogisme parfait », tout en compréhension, la « causalité parfaite », la « finalité parfaite », en un mot une rationalité transcendante dont la démonstration mathématique, le déterminisme des lois naturelles et l'adaptation des organes à leurs fonctions, en un mot toute notre science, ne sont que des copies dégradées, et revenons à ce que Kant appelait « l'usage légitime » de la raison.
219. — Par finalité on entend d'ordinaire un rapport entre deux termes, le moyen et la fin. La fin semble être la raison du moyen, soit que l'effet paraisse nécessaire à l'explication de sa propre cause, soit que le tout rende compte de l'existence et de l'arrangement de ses parties. En réalité, la finalité comporte trois termes : la cause initiale, le moyen (ou bien la série ou le complexus des moyens) et la fin. Si l'on donne le nom de cause finale à la fin, l'expression n'est pas seulement impropre, elle est contradictoire : la fin est effet et résultat, mais non pas cause de ce qui précède. Le langage vulgaire est ici fort confus : en parlant d'actions humaines, on désigne par les mots ^« et èw^ indifféremment le terme vers lequel tend l'action et qui l'achève, et le dessein, l'intention, le motif qui la commence et la dirige. La même équivoque subsiste souvent dans le langage et la pensée du philosophe. On confond le terme initial et le terme final, parce qu'ils ont entre eux un rapport étroit : quelque chose de la fin doit être contenu dans la cause ; et le terme final appelle toute l'attention, parce qu'il est plus objectif et que l'attention se porte sur l'objet avec moins d'effort qu'elle ne se replie sur le sujet. Cependant le terme initial est le plus important : à lui se rapportent tous les problèmes que soulève la finalité. Et il est le seul nécessaire : le terme final peut faire défaut, car il y a des moyens qui manquent leur fin. Tout but visé n'est pas atteint, et la question n'est pas de savoir s'il est atteint, mais s'il est visé. Pour comprendre un processus de finalité, il ne suffit pas de regarder où il va, GoBLOT. — Traité de Logique. 22
il faut chercher d'où il vient*. Nous devons donc dédoubler ce qu'on nomme « cause finale » en une cause initiale et un résultat final. Tant que l'on ne considère que la causalité efficiente, la série des événements est nécessairement indéfinie : il y a toujours des causes des causes et des effets des effets. Dans l'interprétation téléologique, un segment de la série apparaît comme un tout, qui a un terme final en ce sens que cette interprétation ne tient pas compte des effets ultérieurs, et un terme initial en ce sens qu'il n'y a pas lieu de considérer les causes antérieures.
La finalité est donc un caractère que revêtent certains processus de causalité. C'est d'abord une série causale orientée. Mais il ne suffit pas qu'elle soit orientée, c'est-à-dire qu'elle ait une direction définie. Autrement tout mouvement serait un processus de finalité ; il faut encore qu'elle soit orientée parce qu'il était bon qu'elle le fût. Les causes finales sont celles qui font converger vers un terme la série de leurs effets parce que ce terme est un bien. Tout notre effort doit donc porter sur la nature de ce terme initial. La fin n'intéresse la téléologie que par le rapport que la cause présente avec elle.
220. — Dans l'activité intentionnelle de l'homme, la cause finale, par suite d'une analyse insuffisante, semble être Xidée\ soit que l'homme copie sa propre idée comme un modèle et réalise extérieurement ce qu'il a d'abord imaginé, soit qu'il aperçoive un but et se dirige vers lui, la représentation mentale de la fin paraît être la cause initiale qui détermine et oriente l'action. Par suite la pensée vulgaire, et après elle souvent aussi la pensée scientifique et philosophique, est encline à interpréter toutes les apparences de finalité comme des intentions qui s'exécutent. Cet anthropomorphisme est aussi bien à l'origine de la causalité qu'à celle de la finalité. Elles consistent toutes deux à concevoir les autres êtres à notre image. Primitivement, elles sont objectivées en même temps et sans être encore distinguées l'une de l'autre : c'est l'hylozoisme naïf des primitifs et des enfants. L'enfant et l'homme
I, Il y a une autre cause de cette équivoque : comme on le verra plus loin, il y a un raisonnement téléologique qui ne considère que le rapport du moyen à la fin, et se fait dans une complète ignorance de la cause initiale (223).
primitif ont une tendance à ne voir dans toute la nature que des volontés intelligentes, passionnées et libres; il est naturel que les êtres soient distingués numériquement avant de l'être qualitativement, qu'ils soient plusieurs avant d'être divers, car la diversité n'est appréhendée par l'esprit que comme résultat d'une comparaison, dont la pluralité des termes est une condition. Les premiers non-moi sont des êtres autres que moi, mais non pas différents de moi. L'anthropomorphisme rencontre une résistance dans les faits ; l'expérience nous contraint à distinguer des classes d'êtres : des personnes semblables à nous par la figure, et dont les actes peuvent être, comme les nôtres, attribués à des efforts et à des intentions* puis des êtres moins semblables à nous, les animaux, les végétaux; enfin des choses. Les deux éléments principaux de la volonté humaine, \ effort et \ intention, se dissocient alors : les choses ont des efforts non intentionnels; elles sont des causes aveugles, insensibles et fatales; les personnes ont des intentions et poursuivent des fins.
L'abandon de l'hylozoïsme primitif conduit au finalisme théologique, qui en est comme le résidu. Le choix intelligent, qu'on refuse aux causes naturelles, se trouve rejeté en dehors d'elles; le divin, exclu de la nature, devient antérieur et supérieur à la nature; d'immanent il devient transcendant. Il est à remarquer que le mécanisme biologique porte en lui le finalisme théologique : il rejette la cause initiale en dehors des organismes, mais il n'en fait que mieux ressortir la nécessité, en détaillant l'ajustement délicat et compliqué des moyens aux fins. Les fonctions et les actes des vivants ne sont plus des actes intentionnels semblables aux actes humains, mais les vivants eux-mêmes sont des ouvrages artificiels comparables et supérieurs à ceux de l'industrie humaine : ces montres aux fins et multiples rouages que décrit Descartes supposent un horloger.
L'idée de cause s'est si bien transformée qu'elle finit par n'avoir plus rien de son origine : elle se résout en l'idée de force, celle-ci en l'idée de condition ou de loi. Au terme de son évolution, la notion arrive à se constituer avec la négation de ce qui était primitivement son essence, la liberté. Pour devenir un principe d'explication scientifique, l'idée de fin doit subir des transformations analogues. La finalité ne peut
340 LE RAISONiNEMENT TÉLÉOLOGIQUE
être réintégrée dans la nature, redescendre du ciel sur la terre, qu'en se dégageant de l'anthropomorphisme primitif. Celle qui se révèle dans l'accomplissement d'une fonction ne ressemble pas plus à une intention qui s'exécute que la pesanteur ne ressemble à un effort humain ; le « plan organique » que réalise un embryon pour devenir adulte ne ressemble pas plus au plan qu'exécute un ingénieur ou un architecte qu'une tempête ne ressemble à une colère humaine. De même qu'il y a une autre causalité que la causalité volontaire, de même il y une autre finalité que la finalité intentionnelle.
221. — Nous voulons montrer que le terme initial n'est pas nécessairement une pensée, qu'il y a une finalité sans intelligence et que, même dans le cas de l'activité intentionnelle, l'idée n'est pas le terme initial, mais prend son rang parmi les moyens.
11 ne faut ni méconnaître la finalité là où elle existe, ni la chercher là où elle n'existe pas. L'interprétation par les causes elficientes et les lois est requise pour tous les faits; l'interprétation téléologique pour certains faits seulement et certains caractères de ces faits. Une méthode, un premier raisonnement téléologique est nécessaire pour reconnaître les signes de la finalité, pour juger si le problème se pose ou ne se pose pas, pour discerner si un fait est une fin ou un simple résultat. Ce raisonnement ne prend en considération que les rapports de moyen à fin; la cause initiale reste à découvrir.
Nous avons donc à examiner quel est le domaine de la finalité, puis quels signes et quels caractères nous en manifestent l'existence, enfin quelle est la nature du terme initial qui en fournit l'explication positive.
222. — Des propriétés des cellules, tissus, organes, les unes sont, les autres ne sont pas des fonctions. Parfois les savants emploient à dessein ce mot de fonctiony parfois au contraire ils prennent soin de l'éviter; la définition en est difficile, mais l'usage n'en est point arbitraire. Or il est bon d'étudier ce que font, ce que disent et ce que pensent les savants; le logicien n'a point qualité pour les régenter; il doit au contraire se mettre à leur école et s'asseoir humblement sur le banc des étudiants. Si la physiologie est une science distincte, elle doit
LA FINALITE 341
avoir ses notions propres, sa méthode originale; mais il est assez malaisé de les découvrir, parce qu'elle n'est encore qu'imparfaitement « constituée ». Malgré l'énorme quantité des faits observés, des lois prouvées par Texpérience, c'est à peine si elle commence à se systématiser, à peine si, çà et là, quelques linéaments se laissent entrevoir. Essayons de fixer ces traits indécis. Essayons de découvrir par l'examen des faits ce qui caractérise la notion de fonction, ce qui décide de l'emploi ou du rejet de ce mot.
Beaucoup de lois physiologiques ne font que ramener en partie les manifestations de la vie à des lois physiques et chimiques connues. Mais la physico-chimie n'est pas la physiologie. Les actions physiques et chimiques ne sont point affectées par le fait qu'elles s'exercent dans un corps vivant. La mécanique des mouvements, la chimie de la nutrition et de la dénutrition, l'hydrodynamique de la circulation, les transformations de l'énergie, etc. consistent à contempler dans des corps organisés vivants l'action des lois générales de la matière. Ces actions ne sont pas des fonctions par leur nature intrinsèque, puisqu'on peut les reproduire en dehors des organismes et sans le concours de la vie. Elles sont physiologiques par le fait qu'elles s'exercent dans un vivant, et par le rôle qu'elles jouent dans l'organisation et dans l'activité vitale.
D'autres lois physiologiques expriment des relations qui ne se sont pas laissé ramener jusqu'aujourd'hui aux lois physicochimiques ; mais rien ne prouve qu'elles y soient irréductibles. Bien au contraire, il ne semble pas que le savant puisse considérer sa tâche comme terminée tant que de telles réductions demeurent incomplètes. La distinction entre les propriétés physico-chimiques et les propriétés vitales des éléments organisés ne semble pouvoir être que provisoire ; ce qui paraît proprement vital, c'est ce qu'on n'est pas encore en droit de déclarer physico-chimique, c'est-à-dire ce qui est encore inexpliqué.
Cl. Bernard a pensé distinguer les « propriétés vitales » des propriétés physico-chimiques grâce aux anesthésiques. Le chloroforme et l'éther suspendent chez les vivants, animaux et végétaux, les propriétés vitales, et laissent subsister les propriétés chimiques. Ainsi la sensitive chloroformée ne replie plus ses folioles quand on la touche ou quand on la
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secoue. La levure de bière chloroformée ne transforme plus le sucre en alcool ; elle continue au contraire à transformer la saccharose en glycose ; or on sait que la levure de bière contient deux ferments : le chloroforme suspend l'action du ferment figuré, qui est un agent vivant, et respecte celle du ferment soluble, qui est un agent chimique. Le chou chloroformé cesse, même en plein soleil, de décomposer le gaz carbonique pour en fixer le carbone, mais il continue d'absorber l'oxygène atmosphérique et d'élimininer du gaz carbonique. Si on lave à grande eau la plante chloroformée, elle recommence à dégager de l'oxygène sous l'action de la lumière. Ainsi la fonction chlorophyllienne, qui est une fonction de nutrition, est abolie momentanément parle chloroforme, tandis que la respiration, qui est une simple combustion, est conservée. On obtient des résultats analogues avec l'éther. Les anesthésiques permettraient donc d'isoler les phénomènes proprement vitaux et seraient, selon l'expression de Cl. Bernard, de véritables « réactifs de la vie )>.
Ces expériences, reprises et perfectionnées, ont conduit à de précieux résultats ; on est arrivé, par exemple, à dissocier assez bien, grâce aux anesthésiques, deux fonctions dont, à l'état normal. Tune masque l'autre : la nutrition aérienne et la respiration des plantes. Quant aux vues générales que le maître de la physiologie moderne en avait tirées, elles ne sauraient prévaloir. La distinction des ferments solubles et des ferments figurés a beaucoup perdu de sa valeur. On sait aujourd'hui que les actions attribuées aux ferments figurés sont dues à des diastases, c'est-à dire à des ferments solubles sécrétés par les ferments figurés, en sorte qu'il n'y a plus que des ferments solubles. En outre, tout porte à croire que, dans ces expériences, les anesthésiques se comportent comme des agents chimiques : par exemple, le chloroforme et l'éther peuvent produire une altération de la chlorophylle ; ils supprimeraient la fonction en modifiant l'état chimique de l'organe. Il n'y a rien à tirer d'une prétendue opposition entre le chimique et le vital. Car nombre de faits qu'on ne peut pas renoncer à considérer comme vitaux sont des phénomènes chimiques reconnus; et, déplus, l'existence d'un fait vital irréductible est indémontrable, car la chimie rendra peut-être compte demain de ce qui aujourd'hui paraît irréductible.
Une fonction est un processus complexe, une série de pliciiomènes enchaînés. Pour lu comprendre, il ne suffit pas d'eu considérer séparément tous les termes : l'analyse montrera presque toujours que chaque terme est ou mécanique, ou physique, ou chimique. Il faut la considérer aussi dans son ensemble. La vie est l'activité d'un organisme ; elle s'évanouit sous le regard de l'analyste, elle recule à mesure qu'il avance ; elle est insaisissable par cette méthode. Pour comprendre le fonctionnement d'une machine, il faut bien la démonter pour en connaître toutes les pièces, mais il faut ensuite la remonter et la mettre en marche. Cl. Bernard l'avait parfaitement compris. Il ne s'en est pas tenu à ses expériences sur les anesthésiques ; il a cherché à distinguer aussi des faits de cj^éation organique, la nutrition par exemple, et des faits de destruction organique^ tels que la combustion respiratoire. La création organique est la mise en réserve, la destruction organique est la mise en liberté de l'énergie qui se manifeste sous forme d'activité fonctionnelle. La destruction organique se réduit à des changements chimiques, car elle est le retour de l'organisé au non organisé, du vivant au non vivant ; mais la création organique échappe à nos méthodes d'investigation. Cette activité constructive, qui fait sortir les formes complexes des formes simples, selon une idée directrice, un plan tracé d'avance, c'est le phénomène proprement vital.
Cette distinction ne nous apprend pas ce qui caractérise une fonction et la distingue des autres propriétés des cellules, des tissus et des organes. Les faits de destruction organique sont des fonctions tout aussi bien que les faits de création; la sécrétion d'une glande, la contraction d'un muscle, faits par lesquels ces tissus se détruisent, sont tout aussi bien des fonctions que la nutrition, par laquelle ces tissus se reconstituent.
« La vie, disait Bichat, est l'ensemble des forces qui résistent à la mort. » Cette définition est sans doute fort incomplète et tout extérieure, car elle ne dit pas quelles sont ces forces ; elle n'en est pas moins une heureuse expression des faits. Tant que l'être vit, il se défend contre le milieu et l'utilise ; quand il est mort, ou déjà quand il s'achemine vers la mort, les agents extérieurs tendent à le dissoudre. Ces deux processus inverses et antagonistes correspondent à des différences de constitution chimique. Les composés de la
chimie organique sont des systèmes atomiques d'ordre plus élevé, plus savamment et plus artistement élaborés que ceux de la chimie minérale ; ils comportent une plus grande variété de combinaisons des mêmes éléments qualitatifs et des transformations plus riches ; les faits de création organique (nutrition et reproduction) sont une marche progressive de la simplicité relative des composés et des éléments minéraux vers des équilibres moléculaires plus complexes ; les faits de destruction qui libèrent les énergies fonctionnelles et surtout ceux qui suivent la disparition des fonctions, sont des faits de déchéance et de retour à la simplicité de la chimie minérale. De tous les composés organiques, les plus complexes, les plus variés et les plus riches sont les substances albuminoïdes et colloïdes. La chimie n'a pu réussir encore à en faire la svnthèse : on connaît leurs éléments, mais on ignore les conditions de leur formation. Or, comme ils constituent le protoplasma des cellules, c'est-à-dire l'essentiel de la matière vivante, il n'est pas étonnant que les faits de création organique restent obscurs. Pour réduire des phénomènes biologiques à des lois physico-chimiques, encore faut-il que ces lois soient connues. Avant Berthelot, on n'avait jamais vu le sucre ni l'alcool prendre naissance en dehors de l'influence d'un organisme vivant ; il n'y a rien d'impossible a pjnori à ce qu'on réalise un jour m ^^itT^o la synthèse d'une albumine. La même découverte, qui sera un progrès énorme pour la chimie, sera aussi pour la physiologie comme l'illumination soudaine d'une caverne ténébreuse.
Qu'il s'agisse de création ou de destruction, la physique biologique et la chimie biologique ne sont pas de la physiologie. Le phénomène physico-chimique nous apprend ce qui se passe dans la fonction; il est un élément indispensable de la fonction, qui ne se conçoit pas sans lui. Il n'est pas la fonction, car il peut s'accomplir en dehors de l'organisme. En lui-même, il est une propriété de la matière en général. Pour qu'il apparaisse comme fonction, il faut le considérer dans son rapport avec l'organisme.
223. — U ne propriété d' un tissu çiçant est dite fonction quand elle est la fin de son organisation.
Le globule sanguin fixe l'oxygène atmosphérique ; il fixe
aussi l'oxyde de carbone et le bioxyde d'azote. Ce sont là trois propriétés chimiques ; car l'hémoglobine, corps chimiquement défini et cristallisable, peut se combiner in vitro avec chacun de ces trois gaz, et forme avec eux trois composés définis : Voxyliémo^lobinCf la carboxyJiémoglohine, la h ioxy hémoglobine. De ces trois propriétés chimiques, la première seule est une fonction ; et la seule raison qu'on ait de l'appeler ainsi, c'est que le globule est là pour puiser, à son passage dans les poumons, l'oxygène atmosphérique, et le porter dans l'intimité des tissus, où se font les combustions organiques. Si le globule fixe aussi d'autres gaz, ces propriétés ne sont pas des fonctions, car il n^ est pas fait pour cela^.
On voit par cet exemple que les propriétés appelées communément fonctions ne sont pas nécessairement des « propriétés vitales » irréductibles au mécanisme physico-chimique, car l'oxydation et la réduction de l'hémoglobine sont des faits purement chimiques, séparables de la vie. Ce qui est ici proprement physiologique, c'est l'existence dans l'organisme d'éléments mobiles mis en mouvement par un appareil spécial et aptes à véhiculer l'oxygène atmosphérique. A cette fin, ces éléments sont doués de propriétés chimiques spéciales : ils sont imprégnés d'une substance qui s'oxyde avec la plus grande facilité, fixe l'oxygène en proportion considérable " et se réduit aussi très facilement. La fonction, ce n'est pas cette propriété, c'est la présence dans le globule sanguin d'un corps qui la possède. On est donc conduit à se demander quelle est l'origine de l'hémoglobine, comment le globule arrive à se pourvoir d'une substance qui le rend si éminemment propre à sa destination, c'est-à-dire à chercher la cause initiale. De là l'importance que prend en physiologie l'histoire du développement dans l'individu et dans l'espèce. L'organogénie, l'histogénie, l'embryogénie, la phylogénie ne sont pas des compléments, ni même des parties de la physiologie : c'est la physiologie même.
I . Le langage de la téléologie se ressent de son oi'igine et rappelle la finalité intentionnelle. En disant fait pour, destiné à, nous n'entendons point que la cause initiale soit un artisan, une intelligence, pas plus que nous ne personnifions la chaleur ou la lumière en les appelant des agents physiques.
a. Chez l'homme, i gramme de globules secs fixe isr,3 d'oxygène, c'est-à-dire plus d'un litre. L'hémoglobine représente 85 pour loo du poids du globule.
Autre exemple. Le nerf optique est excitable par la plupart des agents physico-chimiques et toute excitation du nerf optique produit une sensation lumineuse. Lorsqu'on en pratique la section, le patient voit un flamboiement ; lorsqu'on électrise la rétine, le sujet voit une nappe colorée; la pression sur le globe de l'œil détermine les phosphènes ; si l'on a fixé jusqu'à la fatigue un objet lumineux, on voit d'abord une image consécutive négative, où chaque couleur de l'objet est représentée par la couleur complémentaire, puis, la fatigue passée, une image consécutive positive ; d'après une hypothèse d'André Broca, appuyée sur des faits qui semblent assez probants, cette seconde image consécutive serait due au travail de réparation des éléments rétiniens, travail qui agirait à la manière d'un excitant.
Tous ces phénomènes, bien qu'ils soient des sensations de la vue, ne sont pas des fonctions de l'organe visuel, car ce n'est pas pour être sectionné, électrise, comprimé que l'organe visuel existe. Il est fait pou?- être excité par les rayons lumineux.
Insistons sur cet exemple. Si l'on considère seulement l'organe nej'çeux de la vision, nerf optique et centres cérébraux correspondants, on pourra dire que toutes les images, même les images entoptiques, sont des fonctions de cet organe, car il est constitué de façon à donner des sensations lumineuses toutes les fois qu'il est excité. Mais si l'on considère l'organe visuel tout entier, en y comprenant l'appareil réfringent dont il est pourvu, il n'en est plus de même; car cet appareil est destiné à transmettre des ondes de l'éther, des rayons, à les faire converger de façon que l'image d'un point soit un point, et à répartir ces points sur la terminaison nerveuse étalée en surface, afin que les excitations simultanées soient en dehors les unes des autres ; en un mot, cet appareil optique a pour fin de projeter sur la rétine des images des objets extérieurs. A ce point de vue, les images entoptiques ne sont plus des fonctions de l'organe visuel.
La transmission et la réfraction des rayons à travers les milieux transparents de l'œil sont des phénomènes dont la physique rend compte ; le fait physiologique, c'est l'existence de ces milieux appropriés.