Le physiologique ne doit pas être opposé au phy
sico-chimique ; il s'y superpose. Un phénomène peut être physique ou chimique et être, en môme temps et en outre, physiologique, s'il s'y ajoute un rapport de finalité. Et comme les lois physico-chimiques sont universelles, comme elles n'ont rien de spécial aux êtres vivants, comme le physiologiste ne peut pas se les approprier pour en faire son domaine, c'est précisément la recherche et la démonstration de la finalité qui est l'objet propre et l'objet unique de la physiologie.
Certains physiologistes semblent avoir une sorte de défiance pour cette idée de finalité qui, malgré eux, s'introduit de toutes parts dans leur science. Ils n'osent pas la regarder en face ; la finalité leur semble insaisissable, c'est pour eux une idée anti-scientifique et presque mystique. On comprend qu'ils soient peu empressés d'admettre que la raison des faits qu'ils étudient soit en dehors et au-dessus de la nature, dans le surnaturel et le divin, ou que, cachée dans le fond inaccessible de la nature comme un machiniste dans la coulisse, elle manœuvre par des fils secrets le décor des phénomènes qui la masquent en ne montrant que ses effets, ou qu'enfin, plus mystérieuse et plus impénétrable encore, elle réside dans un concept qui se construit lui-même, qui n'est ni en Dieu, ni dans la nature, ni dans notre pensée, ni dans aucune pensée, un concept qui, en somme, n'est ni conçu ni concevable. Le physiologiste éprouve une invincible répugnance pour une finalité ainsi présentée et s'efforce d'éliminer une notion qui est pourtant si essentielle pour lui qu'on peut dire qu'elle est l'objet même de sa science.
Le fait n'est pas sans exemple dans l'histoire de la pensée humaine. Il est naturel qu'on tâche d'expliquer le plus de choses possible par les notions actuellement élucidées, par les méthodes connues et éprouvées. A l'époque où la dynamique se constituait, les mathématiciens cherchèrent à en exclure la notion embarrassante de force. Ils craignaient de réintroduire les puissances occultes du moyen âge ; le reproche en fut fait à Newton. Jacques Bernouilli, ayant à résoudre un problème de dynamique, le transforme et prend la liberté de le poser à sa manière , « pour le rendre purement géométrique » (ut mère geometrica fiât).
En réalité, les physiologistes ne se passent pas plus des causes finales que les mathématiciens du xvii® siècle n'excluaient
de la dynamique la notion de force. Ils ne nient point la finalité parce que ce serait nier l'organisation. Leurs recherches tendent à découvrir le terme initial, la cause qui oriente la série des moyens, et à la découvrir dans les faits. En présence de l'adaptation de l'œil à la vision, par exemple, ils s'efforcent de remonter à l'origine de l'œil, d'assister pour ainsi dire à sa naissance. Pour cela trois ordres de faits s'offrent à eux : le développement de l'être individuel, les transformations des espèces vivantes à travers les âges, et la comparaison des espèces actuelles. Dans l'embryologie, on est vite arrêté par les limites de puissance des microscopes, par la difficulté des expériences artificielles ; on assiste au développement sans le comprendre. On voit, après la pénétration du spermatozoïde et l'expulsion des globules polaires, l'unique cellule, chargée de réserves alimentaires, se multiplier par division, les feuillets du blastoderme se différencier, les organes apparaître en eux et prendre des formes de plus en plus précises, et l'on ne comprend pas comment ce germe unicellulaire, d'organisation en apparence si simple, arrive à répéter en tous ses détails le type spécifique et jusqu'à des traits presque imperceptibles des générateurs individuels. « La finalité, dit Cl. Bernard, nous ne pouvons guère que la contempler ». Mais rien n'est désespéré. Aucun savant ne doute que cette évolution si précisément orientée ne soit déterminée par les circonstances qui échappent à nos regards, circonstances qui sont des faits, qu'on verrait avec de plus forts grossissements, qu'on manifesterait par des artifices expérimentaux plus ingénieux encore, qu'on verra et qu'on manifestera peut-être demain.
La comparaison avec d'autres espèces anciennes ou présentes est instructive d'une autre manière. Des animaux qui ne voient point ont pourtant, dispersées dans certaines régions de leurs téguments, parmi les nerfs tactiles dont elles dérivent, des terminaisons nerveuses sensibles à la lumière. Chez quelquesuns, le tégument se dépouille de pigment au niveau de ces terminaisons, présente même déjà, en sa partie transparente un renflement lenticulaire. Le pigment se condense autour des petits organes photesthésiques en une gaine opaque. Chez d'autres animaux, ces terminaisons nerveuses se groupent en faisceaux, formant déjà soit un œil composé, si chaque terminaison nerveuse isolée dans sa gaine est pourvue de son
appareil de réfraction, soit un oui simple, si les terminaisons nerveuses sont juxtaposées sous un même cristallin. Une évolution se dessine ; diverses espèces animales la montrent chacune à un stade différent. Si les agents qui la déterminent sont malaisés à surprendre, on n'a pas le droit de les rejeter dans l'inconnaissable. En admettant même qu'ils ne soient pas des faits, ce qui n'a pas beaucoup de sens, leur action doit s'exercer dans l'ordre des faits. Il ne s'agit que d'observer et d'analyser davantage, de creuser plus avant encore. Ce que l'on cherche ainsi à découvrir, c'est la cause qui oriente l'évolution et la dirige, c'est ce que nous avons appelé le terme initial. Même en se déclarant hostiles à la téléologie, même en essayant de débarrasser leur langage des expressions finalistes, à quoi ils ne sauraient réussir, les physiologistes font de la téléologie : ils ne peuvent pas faire autre chose.
225. — Parmi les fonctions des êtres vivants, il faut ranger les instincts, puis les fonctions mentales et enfin les fonctions sociales. Nous n'avons pas ici à décider si l'intelligence est un phénomène absolument nouveau ou si l'on peut passer par une transition continue de la vie organique à la vie de l'esprit. Mais nous montrerons que le raisonnement téléologique, en ce qu'il a d'essentiel, reste le même, qu'il s'agisse de finalité sans intelligence ou de finalité intentionnelle.