Traité de l'existence de Dieu, ch. i
LA CONVENANCE COMPLEXE 35r>
besoin J'ôlre averti. Un distributeur automatique ne doit donner une tablette de chocolat que contre une pièce de dix centimes ; c'est la pièce qui détermine l'émission de la tablette. La soupape de sûreté d'une chaudière s'ouvre sous l'action de la pression intérieure un peu avant que cette pression ne devienne excessive. La plupart des appareils de régulation consistent à utiliser comme moteur l'excès ou le défaut qu'il s'agit d'éviter. Un robinet automatique destiné à maintenir dans un réservoir un niveau constant est lié à un flotteur, et c'est le niveau du liquide qui en montant ferme le robinet et l'ouvre en descendant. L'étuve à température constante du D' Roux contient une longue tige métallique articulée avec le robinet du bec de gaz : l'élévation de la température, en dilatant cette tige, diminue la flamme, l'abaissement de la température l'augmente.
Un nombre considérable de fonctions vitales sont des automatismes. De ce nombre sont tous les actes réflexes. Chez les êtres hautement organisés, comme les vertébrés supérieurs, presque toutes les fonctions sont pourvues d'appareils de régulation. Le sang afflue dans le muscle qui travaille, dans la glande qui sécrète, et le mécanisme est connu par lequel le besoin d'un afflux sanguin détermine le supplément d'effort du cœur et les phénomènes vaso-moteurs propres à le produire. Le rythme des mouvements respiratoires s'accélère quand la veinosité du sang augmente et se ralentit quand elle diminue ; or c'est le gaz carbonique dissous en excès dans le plasma qui agit sur les centres bulbaires pour suspendre l'action inhibitrice. Les animaux qu'on appelait autrefois animaux à sang chaud, et qui sont plus justement nommés animaux à températiu^e constante^ ont une régulation automatique si délicate que normalement leur température interne ne varie que de quelques dixièmes de degré ; or c'est l'action du chaud et du froid extérieurs qui détermine la vaso-dilatation ou la vaso-contriction et règle la déperdition du calorique, et, au moment précis où le ravonnement est maximum, excite les glandes sudoripares.
Tous ces réflexes consistent en ce qu'une activité fonctionnelle est déterminée par la circonstance même qui la rend nécessaire. Cette circonstance se présente sous la forme d'un excitant physico-chimique : aucun élément conscient
n'intervient clans le phénomène. Dans la plupart des actes réflexes, un centre nerveux secondaire, situé dans la moelle, dans la base du cerveau ou dans un ganglion, suffit pour amener la réponse à Texcitation. Si l'activité des centres supérieurs est capable d'intervenir, c'est seulement pour l'empêcher ou le retenir, si bien que, si la communication est interrompue entre les centres secondaires et l'écorce cérébrale, les réflexes ne sont pas abolis, mais exagérés : la réponse à l'excitation est plus rapide, plus énergique et plus uniforme.
L'élude de telles fonctions a consisté à reconnaître, par la méthode de convenance complexe, l'existence d'une adaptation de moven à fin et à en chercher le terme initial : cette recherche est terminée quand on a mis en évidence l'action élémentaire par laquelle la nécessité de la fonction la met en jeu, c'est-a-dire le terme initial par lequel se ferme le cycle. C'est le rapport qualitatif entre le terme initial et le terme final qui est la fermeture du cycle. Lorsque les propriétés des cellules, tissus, organes, ne sont pas des fonctions, il n'y a pas de cycle à fermer, ni de convenance complexe qui incite à chercher un terme initial et un terme final.
Dans l'acte réflexe, Tautomatisme physiologique se montre à un haut degré de perfection ; mais on le rencontre aussi en l'absence du système nerveux ou en dehors de lui.
Lorsque les bactéries se développent dans un milieu favorable, elles se multiplient par division ; les nouveaux individus formés se nourrissent, grandissent, et parvenus à leur entier développement, se multiplient à leur tour par division. Mais si le milieu vient à être défavorable, soit que la température s'élève, soit qu'elle s'abaisse, soit qu'on y ait versé quelque substance nuisible, comme une très petite quantité d'acide phénique, soit que les bactéries elles-mêmes l'aient altéré par épuisement d'éléments nutritifs ou par accumulation de produits d'excrétion, le développement des micro-organismes est o-êné et leur avenir semble compromis. Alors se produit le phénomène de la sporulation. Des taches claires apparaissent dans les corps cellulaires, ce sont les spores ; le proloplasma devient diffus, puis disparaît. On se trouve devant une forme nouvelle de la vie de ces petits êtres, vie très lente, très obscure ; ils sont alors capables de résister à des tempéra-
LA CONVENANCE COMPLEXE 3r)7
tures beaucoup plus chaudes, et surtout beaucoup plus froides ; leurs échanprcs nutritifs étant presque nuls, peut-être même tout à fait suspendus, ils peuvent subsister dans un milieu épuisé ou intoxiqué ; ils ne sont plus détruits que par des agents très énergiques, tels que les hautes températures, les substances à propriétés chimiques très actives ; ils peuvent donc attendre presque indéfiniment, et reprendront leur activité lorsqu'ils se trouveront de nouveau dans un milieu propice.
Ainsi cette forme de vie latente, si éminemment favorable à la conservation de l'espèce, apparaît sous V influence des causes qui mettent l'espèce en péi^il. Il reste à chercher, par l'analyse approfondie du détail, comment le péril détermine la sporulation.
Un grand nombre de végétaux poussent en branches et en feuillage tant que rien ne contrarie leur développement. Le NardosTuia fragrans, placé dans une terre riche, étale à l'air ses larges feuilles, pousse dans le sol de longues etnombreuses tiges traçantes, mais ne fleurit pas ou presque pas. Pour obtenir en abondance ses fleurs au parfum délicieux, il faut gêner sa végétation, le forcer à vivre dans des pierrailles, le mélanger avec une autre plante plus envahissante que lui ; cultivé dans un pot, il ne se met à fleurir que quand il l'a rempli de souches et de racines. Les organes reproducteurs apparaissent sous l'influence des causes qui compromettent la vie de l'individu. Il reste à chercher comment ces causes agissent dans le détail, comment l'arrêt du développement provoque la floraison et la fructification.
D'une manière plus générale, une cellule se multiplie par division au moment où son développement ultérieur devient impossible.
Spencer a fait remarquer que, tant que les corps cellulaires conservent une forme arrondie ou polyédrique, l'accroissement de leur volume est plus rapide que celui de leur surface. Or les échanges nutritifs, qui intéressent tout le corps cellulaire, ne peuvent se faire que par sa surface. Lorsque le volume de la cellule augmente, il arrive un moment où sa surface n'est plus proportionnellement assez étendue pour la nourrir. C'est à ce moment, semble-t-il, qu'elle se divise : les cellules-filles ont à elles deux le même volume, mais une
surface beaucoup plus grande que la cellule-mère. Ainsi la division apparaît comme un moyen de rétablir l'équilibre requis entre le volume et la surface ; elle a cet effet, et cet effet est une fin, car il se produit quand l'équilibre n'existe plus et quand il est nécessaire qu'il se rétablisse. Il reste à chercher comment l'insuffisance de la nutrition détermine la caryocinèse.
Il est vrai que la cellule peut augmenter de surface en proportion de son augmentation de volume, en prenant des formes irrégulières et anfractueuses; il est vrai encore que les mouvements du protoplasma lui permettent de mettre successivement toutes ses parties en contact avec le milieu extérieur. Cela n'affaiblit en rien l'hypothèse finaliste de Spencer : la division n'est que l'un entre autres des moyens par lesquels la cellule assure ses échanges nutritifs.
Le développement de l'œuf méroblastique semble être une exception à cette théorie. La cellule-œuf peut atteindre un développement considérable avant de se diviser, tout en gardant la forme sphérique et n'offrant aux échanges nutritifs qu'une surface relativement peu considérable. Mais l'exception n'est qu'apparente, car l'œuf, pendant sa période d'accroissement, « peut être comparé à un animal à l'engrais qui ne fait aucun travail* ». Il accumule à son intérieur des réserves nutritives, tandis que le corps protoplasmique, répandu à sa périphérie, offre aux échanges nutritifs une surface relativement considérable. Si donc la cellule-œuf peut grandir beaucoup sans se diviser, c'est qu'en raison de sa structure et de ses fonctions propres, une surface relativement considérable n'est pas nécessaire à son accroissement de volume.
La théorie de l'inflammation a passé du domaine de la pathologie dans celui de la physiologie. On y voyait jadis une maladie; Broussais essaya même d'y ramener toutes les maladies, ce qui simplifiait merveilleusement et la pathologie, car les affections ne se différenciaient plus que par leur siège, et la thérapeutique, car elles devaient toutes s'améliorer par l'émission sanguine. Aujourd'hui on pense que l'inflammation est une fonction, un moyen de défense de l'organisme. Le processus inflammatoire a le caractère d'une lutte de l'organisme